Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

Publicité

HORIZONS

Ca m'a pris pas mal de temps.

J'ai fait des recherches, j'ai croisé les informations, envoyé des e-mails. Il a fallu attendre les réponses. J'ai fini par trouver l'adresse électronique de S.

Je lui ai envoyé un message aussitôt.

 

Salut vieille branche,

J'ai obtenu ton adresse grâce à C. D.

On m'a découvert en septembre dernier un myélome multiple, pour lequel j'ai bénéficié de chimio, et d'une greffe de cellules souches il y a peu.

Une seconde greffe est prévue dans quelques temps.

Aussi, je dispose de pas mal de temps...

J'écris un blog, qui est le premier jet d'un roman qui s'appellera "Sang d'Encre".

Voici l'adresse :

http://survivre.over-blog.net

On y parle de toi.

Ce doit être dans un post qui s'intitule "Les vieux amis", je crois.

Mais ton personnage revient un peu dans les posts suivants, ou précédents, je ne sais plus.

Tu peux communiquer l'adresse comme bon te semble : j'aime avoir des lecteurs...

Il s'est passé quelques évènements, depuis qu'on s'est vu il y a plus de 8 ans.

J'ai divorcé en 2000, puis je me suis remarié en 2002.

Ma femme s'appelle Caroline. Elle est kiné comme moi.

Un fils nous est né. Antoine, il a 4 ans et demi.

Ma fille Camille a 18 ans. Elle poursuit ses études à Paris.

J'avais envie de te donner quelques nouvelles, et de savoir ce que tu devenais. Le cancer rends nostalgique...

Au plaisir de te lire,

Amicalement,

JMarc

 

Je ne sais pas exactement ce que j'attends de cette démarche.

Peut-être m'assurer que mes souvenirs sont bien réels. Que quelqu'un peut témoigner de mon existence passée.

Que j'ai été un autre? Qu'on se souvient de moi?

De mon îlot informatique, j'abandonne à l'océan du web mes bouteilles chargées de messages électroniques.

Le téléphone sonne au moment où je clique sur le bouton " envoyer".

 

Papa?

Elle a sa voix des mauvais jours.

Oui, Camille. J'allais t'appeler. Quelque chose qui ne va pas?

Mouais...

C'est le concours?

Je n'y arrive pas. Pas d'idée. Je déteste ce sujet. Je tourne en rond...

Elle est au bord des larmes.

Tu as mangé?

Plus ou moins.

Ca fait combien de temps que tu n'as pas mis le nez dehors?

Je ne sais plus... Depuis vendredi. Depuis que j'ai le sujet.

Je pense qu'il faut que tu sortes. Que tu changes d'environnement. Que tu déconnectes.

Je ne peux pas. Il faut que je travaille. Que j'avance. Je n'ai pas de temps à perdre.

Tu viens de me dire que tu étais bloquée. Ca ne sert à rien de persévérer. Ton cerveau tourne en rond, c'est ce que tu m'as dit?

Oui.

Il ne fait que t'enliser. C'est en le laissant continuer que tu perds ton temps. Il faut que tu l'obliges à fonctionner autrement.

Sors, quitte tes quatre murs. Regarde grouiller la vie dans la rue. Les devantures des boutiques, les voitures, les passants. Va manger un sandwich dans un bistrot. Écoute les conversations. Essaye d'imaginer ce qu'est la vie de ceux qui les tiennent.

Tu dois élargir ton champ de vision et de perception, au lieu de rester bloquée sur ton sujet. Ca va obliger ton cerveau à réagir autrement. Quand tu rentreras, tu auras la capacité de voir ton problème avec des yeux différents. Ca va t'ouvrir de nouveaux horizons.

Tu crois?

J'en suis sûr.

Bon, d'accord, je vais essayer. Je vais sortir.

 

 

Je pense que je vais prendre un peu de vacances.

Elle s'est assise auprès de moi sur le canapé tandis qu'Antoine barbote dans le bain.

Je veux dire seule. Partir toute seule.

...C'est ça ou la cure de sommeil...

Je la laisse poursuivre, hésitante.

J'ai cherché une destination sur internet. Quelque chose de pas cher. Je suis fauchée avec les travaux.

J'ai repéré des séjours en Tunisie. C'est ce qu'il y a de moins cher en cette saison.

C'est pas très excitant comme destination, mais il faut que j'oublie un peu tout ça.

Elle a de la main un geste large qui semble nous englober tout entiers, l'appartement, Antoine et moi.

Je ne sais pas comment tu compteras faire pour Antoine. Il restera avec toi, ou il ira passer une semaine chez Papy et Mamie. Tu me diras ce que tu préfères.

Je sais qu'elle a raison, mais je ne peux m'empêcher de vivre ça comme un abandon.

J'avais moi-même commencé des recherches en prévision d'une semaine de vacances que nous aurions pu prendre ensemble pour les congés de Pâques.

Nous ne sommes pas partis comme nous en avons pris l'habitude depuis quelques années.

L'hiver, nous appareillions tous les deux pour nous ressourcer au soleil, au Maroc, au Sénégal ou ailleurs, d'où nous ramenions les images et les odeurs qui nous désintoxiquaient de notre quotidien.

Des scènes de vie ordinaire qui nous nous nourrissaient pour l'année.

La joie de ces enfants de Marrakech qui jouent au foot à Bab Doukka, derrière la gare routière, tandis qu'on attend notre bus.

L'inquiétude de cette mère de Dar Si-Saïd qui soudain de derrière ses volets fouille la venelle du regard à la recherche de ses enfants. Le sourire qu'elle a quand elle voit qu'on s'est arrêtés pour les regarder jouer.

La balade en brousse sur une île perdue du Siné Saloum, au milieu les baobabs et les termitières. La petite fille aux tresses grouillantes de lentes accrochée aux bras de Caro, qui ne veut plus lâcher sa Toubab.

Le jour qui se lève sur le port de Foundiougne. La violente odeur de poisson en décomposition. Nos vêtements rougis de lathérite après trois heures de piste de nuit zigzagante parmi les taxis-brousse sans phare au freinage incertain. Un vol de pélicans dans les premières lueurs du jour, par dessus les pirogues multicolores qui ondulent au gré du clapot.

Les énormes crevettes grillées qu'on mange à China-Town sur les tables posées à même la chaussée, frôlés par les tuk-tuk pétaradants et les taxis bicolores de Bangkok, rutilants sous les idéogrammes de néon qui clignotent au dessus de nos têtes.

Ainsi, c'est tout cela qu'elle ne souhaite plus partager avec moi?

Je reste abasourdi tandis que je suis traversé par ces souvenirs.

C'est Antoine qui rompt le silence.

Maman, je veux sortir du bain...

 

J'en profite pour rappeler Camille.

Tu vas mieux? Tu es sortie?

Tu avais raison. Ca m'a fait du bien de sortir. Je rentre à l'instant.

J'ai eu plein d'idées dans la rue. Il faut que je prenne des notes.

Tu as fait quoi?

J'ai traîné dans le quartier. Je voulais m'acheter quelque chose à manger. Mon frigo est vide.

Je suis allée jusqu'à chez Picard. J'avais envie d'un truc exotique, juste à passer au micro-onde, tu vois?

Manque de chance, quand je suis arrivée, c'était déjà fermé.

C'est normal que ce soit fermé. On est dimanche soir.

Quoi? Dimanche?

Je pensais que tu irais dans une petite épicerie de quartier...

Tu as bien dit qu'on est dimanche?

Oui.

Je l'entends qui pousse un énorme soupir.

Je pensais qu'on était lundi! Tu es sûr qu'on est dimanche?

Certain.

Ca veut dire qu'il me reste encore quarante-huit heures pour finir mon travail! Je ne peux pas y croire. Tu me sauves la vie...

Je n'y suis pour rien.

Si, si, c'est grâce à toi. On est dimanche! Tout va bien. J'ai largement le temps...

Je vais m'y remettre tout de suite. Je te raconterai. On se rappelle. Bisous.

 

On est le dimanche 11 mars.

Cela fait six mois jour pour jour que ma vie a basculé, nous entraînant tous dans le vide.

Ca fait combien de temps que je reste enfermé, collé à mon PC?

Une semaine? Dix jours? J'ai oublié.

Il serait peut-être bon que moi aussi je sorte.

Que je quitte mes quatre murs. Que je regarde grouiller la vie dans la rue.

Les devantures des boutiques, les voitures, les passants.

Que j'aille manger un sandwich dans un bistrot. Que j'écoute les conversations. Que j'essaye d'imaginer ce qu'est la vie de ceux qui les tiennent.

Il serait bon qu'on change tous d'horizon.

Que Caro parte quelques jours en Tunisie.

Qu'Antoine se fasse gâter par Papy et Mamie.

Que Camille en termine avec son concours.

Que j'oublie le bilan médical que je passe dans dix jours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
je te donne un lien sur le site de la saatchi gallery, regarde les photos du type (Mikhailov), c'est pas mal, surtout celles du milieux  http://www.saatchi-gallery.co.uk/artists/boris_mikhailov.htm
Répondre