Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Salut grand frère,
Désolé du temps pris pour la réponse mais j'étais débordé de travail...
Je suis heureux d'avoir de tes nouvelles, même si je les eusse préférées meilleures.
Pour ma part, je suis devenu praticien hospitalier au C.H. de XX .
Je fais ma carrière à l'hôpital tout en continuant à peindre quasi quotidiennement.
Célibataire endurci par la force des choses, j'ai traversé le SIDA grâce à mon physique.
On ne rappelle pas le coup d'un soir qui n'était qu'un pis-aller.
J'en ai pourtant accompagné plus d'un à "leur dernière".
Les pédés de mon âge encore vivants sont soit des mauvais coups, soit des laiderons, soit des convertis de dernière heure.
J'ai eu raison de ne pas répondre aux sirènes du body building, donc oui je suis toujours obèse et gras.
Ma description dans ton blog ne me permet pas de le faire lire à tous ceux à qui il serait utile, surtout au boulot, car je ne tiens pas à leur faire découvrir "ma" vérité. Mais je leur donne quelques morceaux choisis pour encourager leur réflexion.
Depuis quelques temps j'avais envie d'ouvrir un blog pour montrer l'avancée de mes peintures à mes collectionneurs qui ne peuvent entrer dans l'atelier ( ce ne sont plus des coquilles d'huîtres, mais il traîne toujours des fonds de bouteilles et de cendriers qui ne les concernent pas).
La création d'un site internet me parait insurmontable, puisque je préfère peindre. Je pourrais y photographier mes oeuvres. Mais si j'arrive à l'ouvrir, je te mettrai en lien.
Mon téléphone: 06XXXXXX.
Ne t'étonne pas. Je suis capable de prendre du temps pour répondre si tu laisses un message, mais je réponds.
N'hésite donc surtout pas.
Prends soin de toi.
Amitiés et à bientôt.
S.
Plus de trente années se sont écoulées depuis notre première rencontre au lycée en classe de première.
Les gays ne jouissaient pas à la fin des années soixante-dix de l'aura de modernité qui les entoure aujourd'hui.
La libération sexuelle ne profitait qu'aux hétéros. C'était l'époque bénie de la pilule en libre accès, avant le sida. Le défilé des partenaires d'un soir.
Être homo restait honteux. Les sexes se libéraient plus vite que les esprits.
Alors très jeune, S. ne cachait pas où allaient ses préférences. Il répondait quoi qu'il puisse lui en coûter par un mépris de grand seigneur aux allusions et aux quolibets. Moi, je trouvais ça courageux. De ce surhumain courage des faibles.
C'était un colosse aux pieds d'argile
De nos failles respectives est née notre amitié, ainsi que d'un goût commun pour l'ironie, l'irrévérence, la provocation, l'excès, l'ivresse, la poésie flamboyante d'Arthur Rimbaud.
On n'était pas sérieux. On avait dix-sept ans.
Il a gardé en lui intacte sa passion pour la peinture. Moi celle de la littérature.
Aujourd'hui il préfère dans son environnement professionnel rester discret sur sa réalité. Voilà qui ne m'étonne pas. Malgré les apparences, le milieu médical reste un des plus réactionnaire qui soit.
L'amitié qui nous a lié a connu de longues éclipses. Mais le temps n'a aucune prise sur l'affection qu'on se porte.
Qu'est-ce que tu fais de ton temps? Me demandait Max l'autre soir en finissant sa dernière bouchée de Parmentier de canard.
Question curieuse.
Tu veux parler de mon temps personnel? De mes parcelles de solitude?
De cet intervalle entre le départ de Caro et d'Antoine, le matin, et leur retour?
Je m'offre le luxe de laisser le calme s'étaler lentement sur moi, comme se pose la neige sur le sol gelé des matins sans vent.
Je regarde par la fenêtre les navires glisser sur la Seine, la flèche de la cathédrale émerger du brouillard, les vols d'oiseaux zébrer le gris du ciel.
J'écoute souffler le vent, craquer le parquet de chêne, l'heure têtue sonner à l'horloge du voisin.
J'écoute le silence.
Je pense à ceux qui me sont chers.
Je sirote le temps à petites goulées. Je le fait rouler longuement en bouche pour en savourer tout le bouquet.
J'allume le PC. Je lis et je réponds à mon courrier.
J'ouvre un nouveau document Works. J'écris quelques lignes. Je déambule dans l'appartement, laissant les mots venir à moi.
J'écris. Par petites touches. Par fragments. Jour après jour. Comme S. doit peindre. Obstinément. En suivant l'absurde logique qui m'est propre.
Quand l'heure du facteur est venue, je descends dans le hall de l'immeuble fouiller la boîte aux lettres. J'y trouve la lettre que j'attends.
Dans l'enveloppe je découvre les quelques photos de mon baptême. Noir et blanc, petit format.
C'est sur cette photo que je retrouve ta mère, gaie et souriante, comme le l'ai toujours connue avant, m'écrit Agnès.
Elle porte une robe sombre aux manches courtes. Chevelure blonde, sourire épanoui.
Je suis dans ses bras. J'ai deux ou trois mois tout au plus, la bouche entrouverte comme prêt à crier, le regard éperdu braqué sur elle.
JJ se tient dressé derrière nous. Chemise blanche et cravate ficelle, sourire fier de fils aîné.
Qu'est-ce que je fais de mon temps?
Je n'ai plus à courir. La maladie a figé mon élan. Net. Tandis que les autres poursuivent leur fuite en avant, je les regarde s'éloigner.
J'écris, pour laisser au plus jeune de mes enfants un peu plus que des photos muettes et de vagues souvenirs.
Un témoignage de ma main.
Tu vois, je fais aussi la cuisine, ai-je dit avec légèreté à Max en lui versant un autre verre de Brouilly.
Le soir venu, j'appelle Camille.
Le délai imparti pour le concours de l'ENSAD arrive à son terme.
Tu as fini ton travail?
Presque.
Tu dois le rendre quand?
Ce soir minuit, dernier délai. Le cachet de la poste faisant foi.
Il est dix-neuf heures trente. Tu vas trouver une poste encore ouverte?
Pas de problème, je me suis renseignée. La poste du Louvre est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C'est à quelques stations de métro.
J'ai presque terminé. Je pense que j'y serai vers vingt-trois heures.
Bon, il faut que je fonce...
D'accord, je te laisse. Bisous.
Fonce, ma fille...
J'ai fait quelques photos de mon visage avec l'appareil numérique, sur fond uni de couloir fraîchement repeint.
Ma tête ne me plaît pas.
Je suis chauve, pâle, les rides se sont creusées, les lunettes durcissent mon regard.
J'en sélectionne une que je destine à S., accompagnée d'un court e-mail.
...J'ai plaisir à constater que tu as résisté à toutes les sirènes ( sauf à celles du SAMU).
Tu aurais pu devenir un notable de campagne. Maire de ton village, président du club de football...
Quoi encore?
Porter des Lacoste, rouler en 4X4?...
...Au lieu de ça, tu as gardé tes rêves de jeunesse...
Tu es resté S., le vrai, l'authentique!!!
J'ai le sourire aux lèvres quand j'expédie le message. Je sais que je vais le faire rire.
Q'est-ce qu'on fait de notre temps?
Question pertinente.
On sait déjà ce que le temps fait de nous.