Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

Publicité

STRESS

Allô, Papa?

J'entends bien qu'elle est en larmes.

Qu'est-ce qu'il se passe, Camille?

Il y a un silence.

Je crois que je ne serai pas prête pour le concours des Beaux-Arts. Je pense que je vais devoir renoncer.

Pourquoi? Tu dois déposer quand ton dossier?

Vendredi à dix-sept heures. Je ne serai jamais prête. Je n'y arrive pas. Ca fait quinze jours que j'y travaille jour et nuit. Je n'arrive pas à faire ce que je veux. Je tourne en rond.

Tu as pourtant déjà des travaux à présenter. Des carnets de croquis, des œuvres que tu as réalisées à l'atelier de Sèvre...

Pour les carnets de croquis, oui, j’en ai quelques-uns. Mais pour le reste... Ca ne correspond pas à ce qu'ils demandent.

Ils ont besoin de cerner un univers. Il faut une certaine cohérence, une unité...

Mais ils ont quand-même besoin de juger de tes qualités techniques. Il ne me semble pas inutile que tu leur présente un éventail de ce que tu sais déjà faire. Ce dossier ne sert qu'à effectuer un premier tri. Qu'est-ce qu'il y a comme épreuve ensuite?

Un nu académique. Ca, ça peut aller. Je suis assez forte. Ensuite, un entretien sur les connaissances générales, l'histoire de l'art... Ca aussi, ça devrait aller...

Tu es en train de m'expliquer que tu te sens prête pour les deux parties les plus difficiles du concours, mais que tu n'arrives pas à te dire qu'il faut franchir d'abord la première marche. C'est bien ça?

Oui.

Il te reste presque trois jours. Il faut que tu reprennes confiance.

Tu as déjà en main une bonne partie de ton dossier. Tu ne dois pas t'arrêter si près du but. Après tout, il s'agit de se faire remarquer suffisamment pour être convoquée à la deuxième partie, pas de faire aujourd'hui le chef-d’œuvre de ta vie.

Il y a combien de places, et combien de candidats?

Environ quatre-vingt places et huit cent candidats.

Tu ne penses pas que tu peux te situer parmi les quatre-vingt premiers?

Si, dans l’absolu. Mais là, il me reste trop peu de temps...

Tu es trop exigeante. C’est toi-même qui te poses des barrières. Les autres sont confrontés aux mêmes difficultés et aux mêmes interrogations que toi.

Tous ceux qui seront admis auront déposé leur dossier avec la même peur au ventre.

Ton dossier est imparfait. Soit. Mais s’il était parfait, aurais-tu besoin de te présenter aux Beaux-arts?

Tous les dossiers qui seront déposés seront imparfaits, naturellement.

Tu dois reprendre courage. Qu’as-tu à perdre? C’est en ne déposant pas ton dossier que tu perds tout.

Il faut te remettre au travail, et utiliser au mieux les trois jours qui te restent.

Qu’est-ce que tu en penses?

Je ne sais pas. Je vais voir...

 

J’appelle aussitôt Martine.

Tu as eu Camille?

Oui, elle m’a réveillé. Je suis rentrée cette nuit d’un congrès à Marrakech. Quasiment pas dormi depuis trois jours, tu vois le genre. Quelle heure il est?

Onze heures.

Elle t’a dit pour le concours des Beaux-Arts?

Qu’elle voulait renoncer? Oui. Mais j’étais au réveil. Je crois que je l’ai un peu envoyée paître.

Je viens de lui parler longuement. Je ne sais pas si j’ai réussi à la remotiver. Tu devrais essayer de la rappeler. Il ne faut pas la laisser renoncer...

Elle a toujours eu peur de l’échec. Même quand elle était petite. Tu te souviens?

Bien sûr que je me souviens. Là, elle a juste besoin qu’on la rassure. Tu la rappelles?

Quelle heure tu dis qu’il est?

Onze heures.

D’accord. Je vais le faire tout de suite.

Bon. Alors, à plus tard.

 

 

Caro rentre de la sécurité sociale la mine déconfite alors que je prépare le repas.

Une semaine au moins que je n’ai pas écrit un seul mot. L’ambiance est trop tendue. Électrique.

Impossible de savoir à quoi je passe mon temps. Je cuisine. Je fais la sieste. J’écoute des émissions radiophoniques.

Je ne peux pas partir en Tunisie.

Je n'ai pas le droit de quitter la France, même avec mon certificat médical. Enfin si, j'ai le droit. Mais j’y perds mes indemnités. Je n'en ai pas les moyens.

Elle est au bout du rouleau. La fatigue, le stress et les nuits sans sommeil ont eu raison d'elle. Son corps a cédé le premier. Les douleurs l'ont envahi. Les épaules, le rachis, le bassin, les jambes.

Une longue séance chez l'ostéopathe a amélioré les algies pour lesquelles les traitements médicaux avaient été inefficaces.

Maintenant elle craint pour son mental. Elle a peur de perdre les pédales. Elle a besoin de se déconnecter, de penser à autre chose. De dormir.

Donc, si je comprends bien, tu peux partir à Papeete, mais pas en Belgique?

C'est ça...

Trouve-toi une autre destination. Le sud de la France. Marseille, la Corse....

C'est ce que je vais faire. Mais je ne trouverai pas de séjour à des prix aussi intéressants que la Tunisie...

Elle allume le PC tandis qu'à la fenêtre je guette mon ambulance.

 

J'ai lu sur la convocation que j'ai reçue que je dois me rendre en radio après la prise de sang au labo, puis à l'hôpital de jour.

J'ai dû prendre mon parti de me conformer aux prescriptions laconiques des médecins.

En quelque sorte, je suis leur otage.

Leur absence d'explications ne m'irrite même plus. Ils ont réussi à m'imposer un consensus équivoque, selon les termes duquel j'ai cessé de poser des questions, à défaut d'obtenir des réponses.

Ils m'en disent le moins possible, pensant m'éviter de vaines inquiétudes.

Chacun se réfugie derrière un silence hypocrite. Ils m'ont sournoisement fait admettre que les questions étaient inutiles sous prétexte qu'ils ne peuvent me répondre qu'en termes statistiques.

A se demander à quoi servent leurs statistiques. Imaginent-ils que les patients soient incapables de lire une courbe de Gauss? Ou même d'entendre des explications simples mais honnêtes?

Peut-être en ont-ils juste assez d'être des pourvoyeurs de mauvaises nouvelles.

J'en suis réduit aux conjectures, au risque de développer toutes sortes de croyances.

 

Je dépose mon recueil d'urines au labo.

Prise de sang rituelle, puis je descends en radiologie. Becquerel est étonnamment vide cet après-midi. Cinq semaines que je n'y ai pas remis les pieds. Je les avais presque oubliés.

Une vingtaine de clichés. Crâne, rachis, os longs, sous différentes incidences. On me mitraille sous toutes les coutures. La manipulatrice ne peut m'apporter aucun renseignement. Elle exécute la prescription dans un silence seulement ponctué d'ordres simples. Ne bougez plus, ne respirez plus... Bref bourdonnement de la machine. On change de plaque et de position.

Elle oublie régulièrement de m'autoriser à reprendre mon souffle. Je n'attends pas son accord.

J'ai subi ce même examen au début de la maladie, il y a six mois. Ils veulent sans doute évaluer les dégâts osseux. La maladie ronge les os de l'intérieur, en silence, avec à terme un risque accru de fractures spontanées.

Mon squelette vieillit à rythme accéléré. Je suis chauve. Ma barbe ne pousse presque plus. Inutile de se raser plus d'une fois par semaine. Ce matin j'ai eu la curiosité de changer la pile du pèse-personne. J'ai maigri de quatre kilos malgré une consommation frénétique de petits plats et de chocolat.

Pourtant, tous ces signes ont cessé de m'inquiéter. Je me laisse dériver avec fatalisme. Pas d'autre alternative.

Je croise mon hématologue par hasard dans un couloir alors que je me rends à l'hôpital de jour. Sourire et poignée de main.

Comment ça va?

Bien. Que dire d'autre?

On se voit bientôt?

Dans quinze jours. Je passe mon bilan, aujourd'hui. Je viendrai seul à la consultation.

La dernière fois, vous êtes venu avec votre femme. Je me souviens. Vous n'aviez pas dit grand-chose.

Je viendrai seul cette fois. C'est mieux.

Comme vous voudrez. C'est mieux en effet. A dans quinze jours.

Je suis attendu à l'hôpital de jour par une femme médecin que je n'ai encore jamais vue.

Je vous attendais. On fait un myélogramme, c'est ça?

Vous me l'apprenez, mais je m'en doutais un peu.

Elle s'excuse presque de l'examen qu'elle doit me faire subir.

Ce n'est pas si douloureux que ça, dis-je, tandis que bute la pointe de son aiguille sur mon sternum qui résonne sourdement du même son mat qu'un coup de marteau sur le tronc d'un arbre.

Sa main est douce et précise. Penchée sur moi, nos visages à quelques centimètres, elle aspire la moelle osseuse en douceur tandis que je la fixe avec calme. Son visage est agréable, concentré sur sa tâche. Par moments elle détourne son attention de son trocart pour croiser mon regard, avec dans les yeux une muette interrogation. Je lui réponds d'un sourire. Je ne sens quasiment rien.

Je n'aurai les résultats que dans quinze jours, me dis-je en attendant l'ambulance sur le perron de l'hôpital de jour.

Il ne me reste qu'à oublier mon cancer et à replonger dans le quotidien.

 

Quand je rentre, Antoine est en train de barboter dans son bain sous la surveillance de Mathilde, sa baby-sitter.

Elle vient deux fois par semaine pour décharger un peu Caro et lui permettre d’avoir un peu de temps à elle.

Tu trouves quelque-chose?

Son regard ne quitte pas l’écran.

J’ai éliminé la Corse et Marseille. Trop cher. Mais je crois que j’ai une piste sur Nice.

Par l’avion?

T.G.V. J’ai trouvé un billet à prix dégriffé. Maintenant, je cherche un hôtel.

Il faudra que tu me dises ce que l’on fait pour Antoine. Tu as peut-être envie toi aussi d’être un peu seul pour te reposer? Mes parents sont d’accord pour le garder une semaine. Qu’est-ce que tu en penses?

J’en pense que je serais bien parti avec elle à Nice, mais le mieux est de respecter son désir. Je comprends qu’elle ait besoin de nous oublier tous un peu.

J’hésite un moment.

D’accord, Antoine ira chez Papy et Mamie. Un peu de calme me fera aussi le plus grand bien.

Je suis en train de m’activer en cuisine quand le téléphone sonne.

Papa?

Camille?

J’ai une super nouvelle. Je suis allée voir mes profs, cet après-midi. Ils sont d’accord pour me prêter une salle et tout le matériel photo dont j’ai besoin.

Je vais pouvoir faire les installations qui me trottent dans la tête depuis un bon moment et les photographier pour mon dossier des Beaux-Arts.

Tu auras suffisamment de temps?

Oui, oui. Ils me prêtent la salle et le matériel demain soir à partir de dix-sept heures. Toute la nuit si je veux. Un immense salle qui vient d’être repeinte en blanc, et un appareil photo professionnel.

Tu as un projet concret?

J’en ai en pagaille. J’ai juste besoin d’aller m’acheter un peu de matériel et d’accessoires. Je ferai ça demain matin. J’ai le temps. Ce soir, je vais faire quelques croquis pour ne pas perdre de temps demain soir. Je pourrai les joindre aux photos. Projet, réalisation. Pas mal pour un dossier.

Elle est complètement excitée.

Bien, je suis heureux que tout s’arrange. Alors, je te laisse travailler.

D’accord. Bisous.

 

Mathilde a réussi à calmer Antoine après qu’il ait à moitié inondé la salle de bain en le décidant à regarder un DVD.

Pourquoi ça ne marche pas?

Je l’entends qui crie dans le bureau.

Qu’est-ce qui ne marche pas?

J’ai trouvé l’hôtel, mais impossible de faire la réservation. Le site ne veut pas de ma carte Visa.

Sur l’écran s’affiche un message en caractères rouges: règlement refusé par votre établissement bancaire.

C’est la deuxième fois que j’essaie.

Montre-moi.

On refait ensemble pas à pas tout le processus d’inscription en essayant de ne négliger aucun détail, puis elle tape son numéro.

Règlement refusé par votre établissement bancaire...

Je n’y comprends rien...

Attends. Reviens en arrière.

Vérifie le numéro que tu as tapé. Je vais te le lire.

Je lui lis un à un les seize chiffres qui composent le numéro.

C’est à ce moment qu’on remarque qu’elle a oublié un chiffre. On corrige. Ca marche aussitôt.

Imprime ton écran, lui dis-je. Il vaut toujours mieux garder une preuve écrite.

Je ressens un intense soulagement dès que la feuille est sortie de l’imprimante.

La journée a été épuisante.

Viens, lui dis-je. Je vais nous servir un verre. Tu vas tout me raconter en détail pour le voyage et ton hôtel.

 

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article