Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Si vous voulez, Céline et moi, on peut vous garder Antoine pendant la semaine où tu seras à Nice…
Nos regards surpris se croisent et se braquent sur Christian.
C’est vrai, poursuit-il après une gorgée de bière, ils s’entendent comme des larrons en foire, ces deux-là…
Antoine et Martin surgissent à cet instant précis dans le séjour en tenant à la main par dessus leurs têtes avions et hélicoptères dont ils reproduisent bruyamment les sons tout en mimant un violent combat aérien.
Et puis Antoine continuera à aller à l’école comme d’habitude…Vraiment, ça ne nous pose aucun problème…
Les petits ont repéré les noix de cajou et se jettent dessus, délaissant momentanément leurs engins.
Allez-y doucement les garçons, dis-je en voyant leurs mains saisir les noix de cajou à pleines poignées.
Antoine, as-tu montré ton château-fort à Martin?
Ils repartent aussitôt en imitant le bruit du décollage.
C’est…Très gentil de votre part dit Caro après une hésitation.
Bien sûr, ce serait sans doute mieux pour lui de passer la semaine avec Martin que d’aller chez Papy et Mamie. Il s’ennuie un peu, là-bas. C’est normal. Mes parents ne peuvent pas s’occuper de lui en permanence. Mais cela me gêne un peu… Je ne voudrais pas vous déranger. Mes parents se sont déjà organisés…
Il n’y a pas d’urgence à prendre une décision. Discutez-en entre vous. On en reparlera demain soir. Mais je vous assure que cela ne pose pas de problème…
C’est le même avion que celui d’Antoine, dit Caro le dimanche après-midi en désignant le paquet emballé de papier cadeau.
Je crois que Martin l’adore. Il veut sans cesse jouer avec quand il vient à la maison.
Il ne fallait pas… Enfin, ce n’était pas nécessaire.
Je suis sûre que ça va lui faire plaisir.
Les deux gamins sont déjà en train de déchirer le papier en poussant des cris de joie.
Je vais te montrer, s’exclame Antoine. C’est là qu’il faut mettre les fusées…
Pendant ce temps, Céline nous a préparé un café.
Tu pars quand?
Demain matin, gare de Lyon, par le T.G.V. Mais je dors ce soir chez ma sœur à Paris. Je vais prendre l’autoroute pour Paris juste après avoir déposé Antoine chez vous…
La bataille aérienne a repris là où en elle était restée trois jours auparavant. Les garçons en apparence se fichent pas mal des histoires des adultes. Pourtant je suis presque sûr qu’Antoine n’en perd pas une miette malgré son désintérêt apparent.
Il n’a fait aucune objection au départ de sa mère quand on lui a expliqué. Passer une semaine chez Martin! Il voulait y partir sur le champ.
Cinq dodos, lui a dit Caro en lui montrant les cinq doigts de sa main largement ouverte devant lui. Tu as bien compris? Cinq dodos sans voir Papa ni Maman…
Il a parfaitement bien compris. Ca ne lui fait ni chaud ni froid. Il doit avoir envie de fuir l’atmosphère de sourde tension qui règne chez nous. Il nous embrasse à peine quand on part. Il nous laisse quitter la maison de Céline et Christian sans un regard superflu.
Moi aussi je me sens soulagé quand je vois s’éloigner la Corsa du haut de la loggia. Nos adieux ont été brefs. Je sentais Caro pressée de partir.
A mesure que disparaît la voiture de mon champ de vision je sens se dissoudre en moi le sentiment de culpabilité qui ne me quitte pas depuis six mois.
Non content de mettre ma vie en péril, le cancer, tapi au fond de la moelle de mes os, distille l’angoisse jusque dans le cerveau de mes proches.
Il rampe autour de nous. Il investit notre espace.
Il les fait trembler de peur. Il leur fait perdre le sommeil. Il infiltre leurs pensées. Il pervertit leurs émotions. Il s’empare de leurs comportements. Il pourrit nos rapports.
Il les ronge, eux aussi.
Il nous ronge tous.
Ils n’en peuvent plus. Ils sont épuisés. Ils ont besoin de souffler. De s’éloigner de lui. De l’oublier.
Le silence s’abat sur moi quand la Corsa a tout à fait disparu.
On est seuls maintenant, mon hôte mortel et moi.
J’ai envie de rire du mauvais tour qu’on vient de lui jouer.
Il perd une bonne partie de son pouvoir quand on est en tête à tête. J’ai fini par m’habituer à sa présence. Je parviens à presque l’ignorer.
Je dors bien. Sept à huit heures de sommeil paisible chaque nuit. Je n’absorbe aucun anxiolytique, aucun antidépresseur, aucun hypnotique. Je n’en ressens nul besoin. Mais je n’hésiterai pas à y avoir recours si cela s’avérait nécessaire.
Les entretiens avec mon psy et un usage modéré de cocktails à base de rhum de la Martinique suffisent à maintenir à flots mon équilibre mental. Bi thérapie personnelle.
Les traitements médicaux ont réfréné ses ardeurs. Alors, pour le moment, il se tient tranquille. Il fait le dos rond. Il attend son heure.
Chaque mardi je reçois les résultats de la prise de sang que j’ai fait effectuer la veille. Je laisse traîner un peu l’enveloppe grisâtre du laboratoire sur le plan de travail de la cuisine, tandis que je m’affaire à mes casseroles. Ou je lis vaguement les pubs ou le journal. Parfois, je ne descends même pas jusqu’à la boite aux lettres, histoire de le laisser mariner un peu dans l’obscurité.
Je ne voudrai pas qu’il s’imagine que je m’inquiète excessivement de lui. Qu’il est ma première préoccupation.
Nulle raison de le choyer, de lui octroyer le premier rôle, de lui laisser l’opportunité de devenir un tyran.
Je sais que s’il se tient coi, c’est que perfidement il prépare son retour. Le quatre avril à 11H00, c’est ce qu’il attend. Le rendez-vous avec l’hématologue.
Au bout d’un moment, je me rappelle la présence de l’enveloppe.
J’en découpe la partie large soigneusement avec un couteau pointu, puis je vais m’asseoir dans le canapé.
Il y a toujours un temps de déchiffrage. Je suis un néophyte en matière d’examens de laboratoire. C’est à mes yeux aussi obscur que les tableaux des cours de la bourse, ou ceux des pronostics hippiques qu‘on passe sans les lire dans les dernières pages des journaux.
Je compare chaque résultat avec les normales qui sont inscrites en bout de ligne. Cet exercice ne m’apporte que peu de renseignements. Je n’ai pas les connaissances nécessaires pour juger de la situation générale. Je ne peux que constater si les chiffres s’inscrivent dans la fourchette, si ils s’en approchent ou s’en éloignent.
Pour cela, il me faut comparer avec les analyses précédentes afin de déterminer les tendances : hausse, baisse, stagnation.
Il n’y a que le taux d’hémoglobine qui soit évocateur à mes yeux. Je connais parfaitement les effets d’un déficit en la matière. J’ai eu l’occasion d’expérimenter des taux de l’ordre de sept grammes. Impossible de gravir un escalier sans faire plusieurs pauses, marche au ralenti, station debout prolongée à exclure.
Le taux de protéines serait le plus parlant quand à la progression de la maladie. La normale se situe à 70 grammes. J’en avais 135 quand on m’a traîné à Becquerel la première fois, puis en réanimation médicale pour une plasmaphérèse. Mais celui-ci n’est pas demandé sur la prescription qu’on m’a délivrée à Becquerel.
Je sais qu’ils le font mesurer quand je suis convoqué à l’hôpital de jour et que je dois d’abord passer par leur labo pour un prélèvement sanguin. Ils ne m’en fournissent jamais le résultat. Ils doivent penser que cela ne m’intéresse pas.
Maladresse ou manœuvre consciente?
On dirait qu’à Becquerel tout est fait pour laisser le patient dans l’ignorance.
Ils donnent l’impression de traiter le cancer mais d’oublier les malades.
Mardi 13H3O
J’ai ouvert largement la fenêtre de la loggia par laquelle s’échappent les volutes de fumée de mon cigare. Le ciel est bleu, la douceur printanière. C’est l’heure de la récréation à l’école, seulement distante de deux ou trois cent mètres. J’entends les cris de joie des enfants qui rebondissent à la surface des façades pour parvenir jusqu’à moi. Antoine est l’un d’eux. Impossible bien sûr de reconnaître sa voix noyée parmi toutes les autres, mais je sais qu‘il est là, insouciant, à jouer avec Martin. Le soleil qui s’est élevé dans le ciel a réchauffé l’air de plusieurs degrés. Au loin on entend bourdonner les premières tondeuses à gazon.
Tu as eu Antoine? Me demande Caro au téléphone.
J’ai appelé, mais il n’a pas voulu me parler. Je l’entendais qui criait avec Martin. J’ai bavardé un moment avec Christian. Il m’a dit que ça se passait bien. Il était désolé qu’Antoine ne veuille pas me parler. Je lui ai dit que ce n’était pas grave, qu’il fallait le laisser jouer. Que lui aussi avait besoin de faire une pause. Et toi, tu l’as eu?
Non. Enfin, oui. Il m’a juste dit « bonjour Maman » vite fait dans le téléphone, puis il est reparti jouer.
Christian a encore tenté de le convaincre de me parler, mais il ne voulait plus rien me dire.
Je crois que c’est inutile d’insister, dis-je. Ca lui fait du bien de sortir de l’ambiance dans laquelle il vit depuis la maladie, tu ne crois pas? C’est sa façon de nous dire qu’il faut le laisser décompresser.
Oui, bien sûr, c’est bien comme cela que je l’ai pris.
Et toi, ça se passe bien? Tu as beau temps? Tu te reposes?
Il s’est passé un miracle!
Quel genre de miracle?
J’ai dormi une nuit entière!
C’est à dire?
Onze heures d’affilée. Tu te rends compte? Ca fait six mois que je me réveille à quatre heures du matin malgré mon état d’épuisement. Et là, j’ai dormi onze heures. C’est le type du petit déjeuner qui m’a réveillée.
Et en plus, je me suis de nouveau endormie juste après. Deux heures de plus. Je n’en reviens pas!
J’en suis heureux pour toi. Tu avais pris des hypnotiques?
Deux, comme d’habitude. Mais avant, ça n’y changeait rien. Je me réveillais toujours à quatre heures.
Ce soir, je vais essayer de n’en prendre qu’un.
Soit prudente quand-même…
Bien sûr. Je ne vais pas interrompre le traitement de mon propre chef. Je prendrai conseil auprès du Dr. T. à mon retour. Et puis, pour l’instant ça ne c’est produit qu’une seule fois. Une bonne nuit de sommeil en six mois! Tu ne t’imagines pas le bien que ça m’a fait de dormir.
Si. J’imagine.
Je sentais que j’avais besoin de ce break. C’était ça ou l’hospitalisation pour une cure de sommeil…
Tu ne vas pas rester au lit toute la semaine?
Non, bien sûr. Cet après-midi, je vais aller me promener dans le vieux Nice, puis ce soir, je me trouverai un petit restau sympa. Voilà pour les projets. Et toi?
Hier, je suis allé me promener en ville. Il faisait très beau. J’ai marché au moins une heure et demi. Ca faisait longtemps que je n’avais pas marché autant. J’ai compris pourquoi ce midi. J’ai reçu mes résultats. Mon taux d’hémoglobine est à 11,6 grammes. Ca fait des mois que je n’ai pas eu un aussi bon taux. Après, bien sûr, j’étais crevé.
Je me suis acheté un bouquin à l’Armitière. Ca faisait une éternité que je n’avais rien lu d’autre que des magazines.
Je l’ai lu en entier, le reste de la journée, dans le canapé, la porte-fenêtre grande ouverte tellement l’air était doux…
Impossible de comprendre clairement pourquoi j’avais cessé de lire, dis-le le soir même à mon psy.
On m’a toujours connu avec un livre à la main, ou à proximité. Souvent j’en lis deux à la fois. Quand l’un me lasse, je passe à l’autre.
Pendant les vacances, je peux en lire un par jour. Dans l’année ordinaire, un par semaine est un minimum.
Il y a les troubles visuels, bien sûr, et le fait que je passe aussi du temps à écrire. Mais je crois qu’il s’agit d’autre chose.
Vous pensez à quoi d’autre?
Vous aussi vous êtes un lecteur. Vous allez me comprendre.
Je pense que la lecture peut être ressentie comme une agression de la part de l’observateur.
Il faut du calme, du silence et du temps. Beaucoup de temps.
On est ailleurs, indifférent à l’environnement. Dans un autre monde, sur une autre planète. On est absent. On vit des émotions qu’on ne peut pas partager avec autrui.
La machine à télé transporter chère aux auteurs de science-fiction existe depuis très longtemps…
Oui, depuis Gutenberg, au moins.
Lire est vécu comme une absence à l’autre. C’en est une, inutile de le nier. Je ne pouvais pas me permettre d’être absent alors que je me sens coupable de l’angoisse que ma maladie génère chez mes proches. C’était tout simplement devenu impossible. Une sorte de pudeur. De la culpabilité, en fait.
Être seul m’a permis de reprendre la lecture. Ca m’a fait beaucoup de bien. Même si ce livre n’était pas très bon.
J’ai écouté de la musique, ce que je ne faisais plus non plus. J’ai ressenti beaucoup de plaisir a entendre de nouveau Keith Jarret et les suites pour violoncelle de Bach. Ce sont des musiques qui m’apaisent.
Caroline a eu la bonne intuition. Elle a senti qu’il fallait qu’on sorte de la spirale qui nous aspirait toujours plus profond…
Après tout ce que vous venez de traverser, vous aviez tous bien besoin d’une pause, dit-il en refermant mon dossier.