C’était complètement parano comme atmosphère...
Camille et moi on s’est arrêtés devant le Gaumont pendant que j’extrais un parapluie de mon sac. Elle est venue passer quelques jours avec moi pour décompresser du stress des concours. Elle commençait à étouffer à Paris entre ses quatre murs. On en a profité pour se balader un peu en ville en bavardant. La pluie a fini par nous pousser dans un bar. Ensuite, on est entré dans un cinéma.
Il tombe des cordes. On vient de voir « La vie des autres », le film de F. Henckel von Donnersmarck, qui décrit les agissements de la stasi en ex-RDA dans les années quatre-vingt.
...Il y avait de quoi être parano. Tu es née deux mois avant la chute du mur. Tu n’as pas connu cette époque.
Quand le rideau de fer s’est écroulé, j’avais trente ans. Je suis d’une génération dont les parents ont vécu la dernière guerre mondiale. Mes grands parents en ont traversé deux. Moi-même j'ai connu trente ans de guerre froide. Trois générations de massacres et de peur. Ca laisse des traces dans les esprits.
Nous aussi on a nos peurs. Chômage, précarité, compétitivité...
Tu te rappelles ce jeune type dans le bar, tout à l'heure? Quel âge pouvait-il avoir? Vingt ans, vingt-deux?
Sa copine buvait ses paroles. Il ne parlait que de fric. Son rêve était de rouler en Mercedes.
Ou en Porsche, si je me souviens bien. Mais il aurait bien voulu avoir les deux. La Porsche pour lui, la Mercedes pour sa femme.
C’était peut-être juste un moyen d’épater sa copine à peu de frais? Une sorte de parade amoureuse. Une façon de lui dire « je suis prêt à tout pour assurer une vie confortable à ma famille ».
La stratégie marketing des marques infiltrent les cerveaux. Elles pratiquent des prix prohibitifs pour vendre des produits qui ne répondent à aucun besoin réel. A quel besoin répond une Mercedes SLR? Une puissance de plus de six cent chevaux. Avec les limitations de vitesse, le réchauffement de la planète et la raréfaction du pétrole...
Ce que les gens achètent, c’est un slogan. C’est la capacité d’être lisible dans le regard des autres. Ils sont prêts pour ça à payer le prix fort. Aux sacrifices les plus exubérants. Aux luttes les plus extrêmes. A tout écraser sur leur passage, en particulier les plus faibles. Ils sont prêts à se comporter comme de véritables prédateurs.
Je possède tel type de voiture de luxe, je porte tel vêtement de marque, donc je suis un dominant. Tout ce système commercial est basé sur la peur. La peur d’être considéré comme inférieur. La peur pour le mâle de n’être pas suffisamment attractif et de ne pas trouver de femelle. La peur d’être hors norme.
Notre société est épouvantablement normative. La norme, c’est bon pour le commerce...
Et l’autre type qui achetait tous ces jeux à gratter, tu l’as remarqué? Il en a pris pour une vraie fortune.
Oui, j’ai vu. Toi aussi tu as les yeux et les oreilles qui traînent partout...
Je suis tombé en zappant la semaine dernière sur la pub de la Française des Jeux. Tu as déjà entendu le slogan? 100% des gagnants ont tenté leur chance. Diabolique, non? Quand on connaît le pourcentage des mises qui est attribué aux gains! L’état se gorge sans vergogne sur le dos des joueurs.
C’est une forme d’impôt volontaire qui est basé sur l’espoir. Les plus faibles en sont la cible.
La peur et l’espoir. Voilà les plus puissants leviers pour manipuler la société des hommes.
Tu ne m’as jamais dit ce que tu aurais souhaité que je fasse plus tard, comme métier...
Non. Je crois que ta mère et moi avons eu la sagesse de te laisser découvrir toi-même tes centres d’intérêt... Et le sang-froid nécessaire pour te laisser aller vers ce qui t’attire. La voie que tu choisis n’est pas la plus sécurisante pour des parents, mais c’est manifestement celle dans laquelle tu peux t’épanouir. Tu n’as pas choisi la facilité.
C’est quoi la facilité, selon toi?
C’est choisir une activité « raisonnable » sans tenir compte de ses véritables désirs.
Qu’est-ce que tu veux dire par raisonnable?
Qui offre certaines garanties, comme la stabilité, ou un nombre important de propositions d’embauche. Certains secteurs sont très demandeurs, comme la santé, par exemple.
Mais qu’est-ce que tu aurais préféré que je fasse?
Je n’ai jamais eu qu’une ambition pour toi. C’est que tu sois heureuse. Toi seule sais comment y parvenir. Ta mère et moi y contribuons par notre aide morale et matérielle. On est obligé de te faire confiance. C’est la meilleure méthode, non? Nous, on n’a pas eu cette chance. C’est sans doute pour cela qu’on trouve normal de te l’offrir. A toi de savoir la saisir.
On se serre pour s'abriter de la pluie qui tombe dru.
Je ne peux pas t’offrir une Mercedes, mais je peux t’inviter au restau. Si on allait manger un morceau?
Bonne idée.
Comment vous faisiez, avant?
Elle désigne du regard le téléphone que je viens de sortir de ma poche.
Quand j'avais ton âge, c'était le genre de gadget qu'on ne voyait que dans les films d'espionnage. On avait le téléphone filaire. Il y avait les cabines publiques...
C'est pas pareil. On ne peut pas être joint partout à chaque instant. On n'est plus jamais vraiment seul. Je trouve ça rassurant de pouvoir établir le contact avec ses proches à tout moment. L'autre soir, quand je suis partie en catastrophe poster mon dossier pour le concours des beaux-arts, je me suis mise à paniquer dans le métro. Il ne me restait plus qu'une heure avant l'expiration du délai. J'étais partie de chez moi sans mon plan. Impossible de me rappeler à quelle station je devais descendre pour ma correspondance. J’étais complètement perdue. J'ai dû appeler Maman. Je voyais l'heure qui tournait. J'imaginais la porte de la poste se fermer devant moi juste au moment où j'arriverai.
Heureusement, j'ai réussi à l'avoir en ligne. Elle m'a indiqué la bonne station. Je suis arrivée juste à temps. Maman était furieuse.
Je sais, ta mère m'a raconté. Je la comprends. Tu aurais dû mieux te préparer.
Impossible, j'étais super en retard.
Et internet? Vous n'aviez même pas internet. C'était l'enfer! Comment vous faisiez pour vous renseigner, pour collecter des informations?
Ca prenait plus de temps... Il fallait sortir de chez soi. Faire des démarches. Tu avais six ans quand j'ai acheté mon premier PC. On peut dire que tu es de la génération internet.
La génération télé aussi. Tu te rends compte qu'Antoine regarde les mêmes dessins animés que je regardais à son âge, malgré nos treize ans d'écart? Et je suis toujours sciée quand je le vois jouer à ses jeux sur le PC...
C'est justement lui que je voudrais appeler. Tiens, prends le menu.
Désolé, me dit Christian. Quand ils sont en train de jouer Martin et lui, impossible de lui faire prendre le téléphone. Il vient de faire la même chose à Caro. Il a juste crié " bonjour, Maman" dans le combiné pour repartir aussitôt. Pourtant, j'ai insisté. Il n'a voulu rien dire de plus.
Ce n'est pas grave. Il s'amuse. Il pense à autre chose. C'est le principal.
Il ne vous fait pas de difficultés?
Non, ça se passe vraiment bien. Il s'est intégré dans la famille sans problème.
Je rappellerai demain. Il sera peut-être un peu plus disposé pour parler.
Bien sûr. Appelle quand tu veux.
Il n'a pas voulu te parler?
Non, à Caro non plus.
C'est pas grave, Papa. C'est plutôt bon signe. Vous ne lui manquez pas trop.
Je sais bien.
Désolé, Camille, mais maintenant, je vais appeler Caro. Tu as choisi?
J'hésite encore...
Prends ton temps.
... Figure-toi que je viens d'avoir une déconvenue.
C'est à dire?
C'est en voyant la date... Je crois bien que je me suis trompée d'une journée pour mon billet de train. Il faudra que je vérifie de retour à l'hôtel, mais je suis presque sûre. Je voulais rentrer dimanche, mais je crois bien que j'ai ma réservation de TGV pour samedi. On est bien le trente?
Je vérifie au cadran de ma montre.
C'est bien ça. Le trente.
C'est ce que je me disais. C'est donc demain que je repars, et non dimanche.
C'est heureux que tu t'en sois rendue compte. Ton billet n'est ni échangeable, ni remboursable.
Mais il y avait encore plein de choses que je voulais faire... Tant pis. Il faudra bien que je reprenne le train demain.
Je suis désolé pour toi...
Ce n'est pas très grave, mais je suis déçue...
Tu te reposes?
Oui. Je dors. Je me promène. Je vais aussi à la plage, mais je ne peux pas y rester trop longtemps à cause du vent. Le soir, je m'offre un bon restau. Je me vide la tête. Je crois que je vais aussi faire quelques achats dans les boutiques. Je vais renouveler ma garde-robe. Changer. Passer à autre chose. Je sens que j'ai besoin de m'occuper de moi. Et toi?
Camille est rentrée ce matin de Paris. Elle a aussi besoin de se vider la tête, comme tu dis. Elle était stressée pendant les concours, et maintenant elle stresse en attendant les résultats.
On est allé à la FRAC voir une expo photo, ensuite ballade en ville et ciné. Là, je t'appelle du restau chinois où nous sommes déjà allés tous les quatre, tu vois lequel? Celui où ces deux allemands regardaient Antoine essayer de manger avec ses baguettes, et qui faisaient des commentaires sans se douter qu'on comprenait ce qu'ils se disaient.
Oui, je vois très bien. Tu as eu Antoine?
J'ai eu Christian. Antoine n'a pas voulu prendre le téléphone, comme avec toi. Mais tout semble bien se passer.
Oui, je ne suis pas inquiète.
Tu me passes Camille? Moi aussi je vais au ciné. La séance va bientôt commencer.
D'accord. Tu me raconteras. Je t'embrasse.
Moi aussi je t'embrasse.
Je passe la commande pendant qu’elles bavardent.
Tu me fais goûter tes vermicelles? Tu veux goûter mon porc laqué?
C’est chouette cette journée tous les deux, me dit-elle. Ca n’arrive pas souvent. Ca m’a fait plaisir cette simple ballade dans la ville comme ça, sans but.
Le but, c’était d’être ensemble.
Quand je pense à ce que disent mes copines de leurs parents...
Pourquoi, ça se passe mal?
Généralement, c’est plutôt conflictuel. Pour certaines, c’est carrément la guerre.
Je ne vois pas de situation qui puisse justifier d’entrer en guerre avec mes enfants. Mais je reconnais que c’est plus facile pour moi d’avoir une relation harmonieuse avec une fille de ton âge qu’avec un enfant de celui d’Antoine. J’ai du mal à m’occuper des petits. Je ne parle pas des soins ordinaires. La toilette, l’alimentation, l’habillage, tout cela je sais le faire. C’est moi qui ai changé sa première couche, tu te souviens?
Oui, j’étais là. Je me rappelle ses petites crottes. On aurait dit du blé soufflé. C’était marrant, enfin, c’était curieux.
Je lui ai aussi donné son premier bain. Je suivais les conseils d’une puéricultrice qui nous surveillait. Caro nous regardais. J’avais un peu perdu la main, après treize ans...
Ce qui est difficile pour moi, c’est les jeux. Je crois que je ne sais pas jouer.
Tu jouais quand-même quand tu était petit?
Je devais sûrement jouer tout seul. Je ne m’en souviens pas. Dès que j’ai su lire, ce sont les livres qui m’ont tenu compagnie.
Quand aux enfants, j’ai besoin de ... Je ne sais pas comment le dire. Qu’on puisse raisonner ensemble. Ce doit être lié à mon éducation et à mon vécu, que tu connais.
Tu t’occupais pourtant de moi quand j’étais petite. Tu te souviens quand on a quitté Lille pour venir à Rouen?
Tu étais plus grande. Tu avais six ans. On a vécu ensemble pendant... sept mois environ. Ta mère travaillait déjà en Normandie.
Tu me racontais des histoires tous les soirs.
On lisait des livres illustrés sur les châteaux forts, sur l’empire romain. Tu te souviens de ça?
Oui, très bien. J’ai encore les livres.
Je me souviens aussi qu’on faisait des expériences.
C’était plus tard...
Celle de la bougie. C’était comment, déjà?
On retourne un verre sur une bougie en train de se consumer au milieu d’une bassine d’eau, et l’eau monte dans le verre jusqu’à ce que la bougie s’éteigne faute d’oxygène. C’est une expérience pour démontrer qu’une combustion consomme de l’oxygène.
Il faudra que tu montres ça à Antoine.
Je lui montrerai quand il sera un peu plus vieux.
Qui t’avais appris ce truc?
Je ne sais plus. J’ai sûrement trouvé ça dans un livre. Quand j’étais enfant, on n’avait pas l’internet. Il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision en noir et blanc. Je n’avais que rarement le droit de la regarder. Mais il y avait les livres. J’ai beaucoup appris par les livres. C’est grâce à eux que je pouvais m’évader.
Tu as lu « Robinson Crusoé »?
J’ai vu un téléfilm...
Bien sûr... Où avais-je la tête?
Je déniche du gingembre confit dans un placard de la cuisine quand on est rentré à l’appartement.
Je savais bien qu’il en restait. Tu en veux?
Non, je n’aime pas trop ça. Qu’est-ce que tu fais, maintenant?
Je vais me coucher, qu’est-ce que tu crois? La marche m’a un peu fatigué.
Tu vas dormir tout de suite?
Non. Je vais m’allonger sur le lit et grignoter quelques morceaux de gingembre en regardant une connerie à la télé. C’est idéal avant de s’endormir...
Je peux rester un peu avec toi?
Bien sûr, viens.
On zappe un peu sur la TNT, et on finit par tomber sur « Lost ».
Tu connais?
J’ai lu des articles dans la presse. J’ai bien envie de regarder pour voir de quoi il retourne.
Au bout de quelques minutes, notre opinion est faite. Les rescapés d’une catastrophe aérienne se retrouvent sur une île mystérieuse à l’écart de toute route maritime ou aérienne, et commencent à mourir les uns après les autres.
Encore de la parano.
Ca devrait te plaire tous ces Robinson Crusoé... Moi, ça me fait flipper. Je vais aller me coucher.
Dis plutôt que tu vas aller surfer sur le Web jusqu’à deux heures du matin...
Tu sais bien qu’il me faut ma dose. J’y vais.
C’était une super journée, Papa, me dit-elle en m’embrassant.
Pour moi aussi, c’était une super journée.
Un peu comme des vacances.