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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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EPUISEMENT

Embouteillage monstre.
 
Plusieurs voitures de pompiers, trois ou quatre ambulances aux gyrophares clignotants et aux sirènes hurlantes, des engins de chantier, quelques motos, deux hélicoptères. Je vois même apparaître à l’angle du couloir un bateau pirate et tout son équipage. Antoine a sorti son armada des placards et déballe ses caisses de jouets pour s'assurer que tout est bien là.
L’ensemble devient indescriptible quand il déverse un seau de militaires en kaki par dessus la mêlée, accompagnés d’une troupe de chevaliers casqués de heaumes emplumés sur leurs montures de plastique.
 
 
Il était très réticent hier quand je suis allé le rechercher chez Christian et Céline. Fatigué, refusant de partir, accroché de toutes ses forces à la rampe de l’escalier comme un militant de Greenpeace aux grilles d’une préfecture maritime, puis au contraire s’enfuyant dehors à toute vitesse vers la voiture en pieds de chaussettes sur les pavés humides de pluie, alors qu’on finissait de réunir ses affaires, au risque de se retrouver ébahi au milieu de la chaussée. J'ai mis un moment pour comprendre que c’était les adieux qui lui était pénibles, non pas le fait de rentrer chez lui. Il a fallu qu’on abrège.
Je me suis dit que toute la journée j’aurai à subir sa mauvaise humeur en quittant, piteux, Christian et Céline sans avoir pu bavarder avec eux dans le calme. Mais à peine installé dans son siège auto, le petit a retrouvé un comportement habituel, comme si le simple clac de la portière qui se referme avait suffi à le faire instantanément basculer dans un univers familier rassurant.
Son ton s'est aussitôt radouci.
Elle est où, Maman?
Maman rentre demain, Antoine. Dans un dodo.
On va à la maison?
Oui, on rentre. On va aller réveiller Camille.
Elle est là, Camille? Chouette!
 
 
La porte s’ouvre dans un fracas de jouets qui s'effondrent.
Mais tu es déjà là? Tu es toute bronzée...
Pas tant que ça.
Et tu es chargée comme une mule...
J'ai fait quelques achats. Je te montrerai.
Elle porte les boucles d'oreilles que je lui ai offertes quand je suis sorti des soins intensifs.
On s'embrasse dans le couloir au milieu des voitures, des valises et des paquets en prenant garde de ne rien écraser.
Qu'est-ce qui se passe? C'est le salon de l'auto miniature?
Ce n'est pas grave, on rangera plus tard.
Ca sent bon, ici...
Je t’ai préparé une blanquette.
Camille est là?
Non, Martine est venue le rechercher hier soir.
Antoine surgit à ce moment dans le couloir.
Maman!
Il saute dans ses bras. Elle en perd l'équilibre et doit le reposer au sol rapidement. Il devient trop lourd pour elle.
Je m'écarte pour les laisser s'enlacer. Comme ça risque de s'éterniser, je passe sur la terrasse où j'allume un cigare. Je n'existe plus quand Antoine retrouve sa mère.
 
 
Un peu plus tard j'observe ses mains quand elle s'allume une cigarette à son tour sur le balcon, en me donnant les détails de son voyage.
Tes mains tremblent. Qu'est-ce que tu as?
Je ne sais pas ce qui me prend. Une crise d'angoisse. Ca a commencé quand je suis descendue de la voiture. Je crois que j'ai oublié de prendre mes médicaments ce matin avant de partir de Paris. J'ai peut-être aussi bu trop de café...
Ils sont où tes médicaments? Dans ta valise? Tu veux que je te les donne?
Attends un peu. Je sais où ils sont. Je les prendrai plus tard. Ca va passer.
Elle a beau dire ça pour me rassurer, je ne peux m'empêcher de continuer à fixer ses mains qu'elle tente de soustraire tant bien que mal à ma vue tandis que je sens une onde de sueur glacée perler au travers de ma peau.
J'essaye de ne rien laisser paraître du sentiment de culpabilité qui commence à tournoyer dans mon esprit. Il faut garder la tête froide. Maîtriser ce genre d'émotion qui ne demande qu'à s'étendre comme une tumeur et à générer une sensation de malaise. Garder le cœur ouvert pour avoir une chance de préserver notre équilibre sérieusement ébranlé.
Assieds-toi, lui dis-je en lui désignant un transat. Et raconte-moi tout.
 
 
J’ai appris à prendre au sérieux le besoin qu’elle ressent de changer son look et son cadre de vie, ce qui pourrait à première vue sembler futile aux yeux d'un homme. Les bouleversements émotionnels et affectifs s’accompagnent chez elle d’une nécessité impérieuse de tout réformer. Rompre avec le passé est bien plus qu’une simple mue. Elle tire un trait définitif et passe à tout autre chose. Elle le fait radicalement, dans l’urgence, et ne s’arrête pas tant qu’elle n’est pas parvenue à ses fins, jusque dans les plus petits détails.
On a déjà vécu ça, quand a débuté notre vie commune. Elle voulait effacer de son environnement toute trace de sa vie passée avec son ancien compagnon. De la même manière, je me suis débarrassé de tout ce qui pouvait me rappeler ma vie précédente. On avait décidé de repartir ensemble de zéro.
La remise à neuf de notre appartement a été le point de départ de cette nouvelle mutation. Nos murs uniformément blanc se sont couverts de couleurs douces, les stores et les rideaux on été changés, ainsi que certains meubles de la cuisine, les tapis....
Et ce n'est pas fini. J'ai commandé de nouvelles couettes. On va mettre un peu plus de couleurs. Il faudra aussi penser aux luminaires, à de nouvelles étagères...
Mais attends, je vais te montrer mes achats.
Elle me détaille un à un ses nouveaux vêtements. Pantalons, jeans, tee-shirts, ceinture... J'avais repéré d'autre articles, et des chaussures, mais j'étais déjà en retard. J'étais en nage quand je suis arrivée en catastrophe à la gare de Nice. J'ai bien failli louper mon train.
J'ai sérieusement entamé mes réserves que je destinais à un autre usage. C'était pour changer la Corsa quand elle sera morte. Tant pis. C'est de ça dont j'ai besoin en ce moment. On n'est pas éternels, non?
Je suis bien d'accord sur ce point.
Mon regard porte justement à ce moment au pied de l'immeuble.
En contrebas, une femme, septuagénaire alerte, traîne son vieux mari par le bras dans l'allée de la maison de retraite.
Le vieillard en casquette et cardigan tente de la suivre à petits pas rapides et saccadés, donnant l’impression d’être en permanence à la limite de la perte d’équilibre. Il est à l’évidence atteint de la maladie de Parkinson. On sent que la femme s’impatiente à la façon qu’elle a de tirer sur son bras.
Bien sûr on n’est pas éternel.
L’éternité, c’est long, dis-je en paraphrasant Woody Allen. Surtout vers la fin.
Si on passait à table?
 
L’après-midi après une longue sieste, elle emmène Antoine faire du vélo dans les allées bétonnées de la résidence. Il est fier de lui montrer comment il sait rouler vite sans ses petites roues.
Regarde devant toi, lui crie-t-elle tandis qu’elle tente de le suivre chaussée de ses rollers.
Je les observe du haut de ma fenêtre en écoutant résonner leurs rires.
 
 
Je vais lui donner le grand bain, dit-elle en remontant. Ils sont tous les deux en sueur. Lui laver les cheveux, couper ses ongles, hydrater sa peau...
Les retrouvailles entre mère et fils doivent passer par ces petits rituels intimes de jeux et de soins.
Non, pas les ongles, gémit Antoine.
Ils vont reprendre tous les deux leur jeu du chat et de la souris.
 
 
Le soir, alors qu'Antoine est couché, je la vois qui contemple ses valises qui sont restées à l’endroit où elle les a posées en arrivant le midi.
Ce n’est pas dans ses habitudes de laisser traîner quoi que ce soit. Elle commence à lâcher du lest, sans que je sache si c’est délibéré de sa part, ou si c’est là une preuve de son épuisement.
On verra ça demain, fait-elle en accompagnant ses mots d’un geste las.
C'est quand, déjà, ton rendez-vous avec l'hémato?
Mercredi.
Tu m'as dit que tu ne voulais pas que je t'accompagne?
Non. La dernière fois nous étions ensemble. Je n'ai pas posé de question. Je ne peux pas t'expliquer pourquoi, mais je sens qu'il vaut mieux que j'y aille seul. Si tu veux, je te prendrai un rendez-vous familial.
D'accord. On va faire ça.
 
 
Le lendemain, elle est dans le salon quand je me lève.
Tu as bien dormi? Tu t'es réveillée à quelle heure?
Cinq heures. Impossible de me rendormir. Je suis claquée en me levant.
Le Dr. T. m'avait bien dit que ce ne serait pas suffisant cette semaine de repos. Je suis épuisée.
Je vais l'appeler tout à l'heure pour prendre rendez-vous.
 
 
 
 
 
 
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