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J'avais pris l'habitude d'aller plus régulièrement chez Sylvie après la mort de son père. Il suffisait de jongler avec de rares obligations, des rendez-vous médicaux la plupart du temps, et avec les jours où j'avais mon fils avec moi, puis d'avaler quelques heures d'autoroute.


Je passais par derrière. Louis avait pour consigne de laisser la porte ouverte. En entrant, je criais «c'est moi».

Salut! Répondait-il du haut de la mezzanine avant de replonger dans son écran.

Je filais directement à la cuisine. Cuisiner pour soi présente peu d'intérêt. Quand j'avais posé les couvercles sur les casseroles, je m'allongeais sur un canapé pour feuilleter des magazines. Elle finissait par apparaître au bout d'un couloir, la mine défaite, chargée d'un sac trop lourd, l'esprit encore encombré. Il était tard déjà.

Après les échanges sociaux de rigueur on se taisait. Je ne peux plus exercer maintenant, mais j'ai été un professionnel de santé pendant plus de vingt-cinq ans. Je connais le prix pour tout ce pan de l'existence qu'on passe à reléguer l'émotivité au fond de soi à écouter, à garder la tête froide et à s'atteler aux drames et aux désespoirs. C'est épuisant, mais il le faut. Ce n'est qu'une gymnastique. Une hygiène. Trente minute de silence et de solitude suffisent avec l'habitude à se reconnecter à l'ordinaire. Trente minutes et une bière bien fraîche. Ou un gin bien tassé. Ou deux. Chez les médecins le taux de suicides est largement supérieur à celui de la population générale. Ne parlons pas de l'alcoolisme et des cancers. Je lui servais un verre pendant qu'elle déposait sur la table le monticule de papiers qu'il lui restait encore à trier. Ne pas se laisser déborder. Je la regardais faire en fumant une clope. Le tas diminuait. La poubelle se remplissait. Son visage se détendait. Quand elle en avait terminé, elle remarquait l'odeur qui flottait dans la cuisine. On dînait avec Louis. Plus tard, on pouvait parler. Le décès de son père n'avait pas véritablement fait évoluer nos rapports. Peut-être y avait-il eu depuis un décalage dans son angle de vue qui nécessitait quelques ajustements, comme quand on passe des demi-lunes aux verres progressifs. Mais cela faisait si longtemps qu'on se connaissait. On était en confiance. Maintenant qu'elle était comme moi, orpheline, elle savait qu'on est toujours seul.




Antoine dessinait, allongé sur le tapis.


-Pourquoi Maman et toi vous n'êtes plus amoureux? A-t-il demandé soudain, tout en restant concentré sur son dessin.


Il s'est mis à chercher un feutre dans le pot à côté de lui. Il a tout renversé pour pouvoir fouiller plus à son aise. J'ai levé les yeux de mon livre. Comment lui expliquer ça? Les enfants ont ce don de poser les questions les plus embarrassantes. J'étais tenté de lui répondre que c'était Maman qui avait cessé d'être amoureuse. Mais il fallait que je trouve des mots justes qu'il puisse comprendre. Des mots qui préservent l'équilibre mais qui ne mentent pas.


-Maman dit que c'est parce que tu es méchant, a-t-il poursuivi. Tu te souviens quand j'étais petit? C'est Maman qui me l'a raconté. J'étais malade. Je ne voulais pas prendre mes médicaments. Alors tu as forcé. Même qu'après, j'avais la bouche qui saignait.


Je me souvenais. La cuillère qui malencontreusement ripe sur les dents qui se serrent. Les pleurs redoublés. Une goutte de sang. Les bras de Maman comme un refuge. Une anecdote infime, qui aurait pu rester où elle était, c'est à dire dans l'oubli, mais que pour lui elle avait exhumé avec soin, comme ces fragments d'os blanchis qu'on dégage au pinceau de leur gangue d'alluvions et qu'on expose ensuite aux vitrines lumineuses des musées. Je me sentais vaguement nauséeux.


Il avait fini par dénicher le feutre rouge qu'il avait débouché et brandi victorieusement vers le ciel. Il semblait toujours absorbé par son coloriage mais je savais qu'il attendait ma réponse.


-Et toi, tu penses que je suis méchant? Ai-je demandé.

-Non. Tu es gentil.


Il s'est levé du tapis la feuille à la main pour me montrer son dessin.


-Viens, ai-je dit en tendant les bras.


Il s'est installé sur mes genoux. Mes bras se sont glissés autour de sa taille. Il avait dessiné des avions et des tanks.


-Regarde. Là c'est les méchants. Là c'est les gentils.


Puis, désignant de la pointe de son feutre les pointillés qui s'échappaient par grappes du ventre des avions,


-Là, c'est les bombes.


Il est resté sur mes genoux le temps d'un câlin, puis je lui ai rappelé que nous allions au restaurant et qu'il était l'heure de mettre ses chaussures et son manteau.


-Chouette, s'est-t-il écrié. Il s'est exécuté sans tarder.


J'ai profité qu'il était parti appuyer sur le bouton de l'ascenseur pour sortir les paquets que j'avais planqués dans un placard. Je les ai disposé à la va-vite au centre de la pièce, et nous sommes descendus.

J'avais bien fait de prendre la précaution de réserver. Le restaurant était plein. J'ai installé Antoine de façon qu'il puisse voir l'aquarium derrière moi où nageaient en rond de ces étranges poissons aux yeux globuleux qui semblent regarder le vide. J'avais vue sur une vitrine légèrement embuée au travers de laquelle défilaient les phares des voitures et les ombres qui longeaient les quais. J'ai commandé une grenadine et une bière à la jeune femme qui nous avait placés avant de me plonger dans la lecture de la carte. Antoine jouait avec une voiture qu'il avait trouvé dans sa poche. A côté de nous, deux couples de vieux, des culs-terreux endimanchés, parlaient de leurs vaches et de leurs enfants. Le long de la baie vitrée, deux lesbiennes aux pommettes rosies riaient trop fort en s'effleurant furtivement du bout des doigts. D'après une statistique que j'avais lue l'après-midi même sur le Web, j'aurais dû être mort à l'heure qu'il était. L'hémato venait une nouvelle fois de changer mon protocole de chimio. C'était un beau jour pour continuer à vivre. J'ai commandé un dîner trop copieux. Antoine, joyeux, ne cessait de babiller. On riait. On disait des bêtises. Les hors-d'œuvre à la vapeur sont arrivés dans leur petit panier d'osier, suivis de près par tous les autres plats. On piochait à droit à gauche, sans retenue, avec une avidité compulsive, mais on a été vite rassasiés. On avait hâte de rentrer.

Dehors, la rue était balayée par un vent glacial. Il n'y avait presque plus de voitures dans les rues. On a marché le plus vite possible.


-Tu crois qu'il est passé, le Père Noël?

-Je ne sais pas. Il n'y a pas de cheminée à la maison...

-Papy dit que parfois le Père Noël passe par la fenêtre.

-Alors, si Papy le dit...

-Tu crois que je vais le voir?

-Ça m'étonnerait. Le père Noël a beaucoup de travail. Il ne s'attarde pas.


Antoine a voulu ouvrir lui-même la porte de l'immeuble avec la clé magnétique, puis appeler l'ascenseur et appuyer sur le bouton de l'étage. Je l'entendais trépigner d'impatience dans mon dos pendant que j'ouvrais la porte de l'appartement. Je l'ai laissé entrer le premier. Il a poussé un hurlement.


-Regarde, Papa, des cadeaux! Il est passé pendant qu'on était au restaurant!


Je suis allé dans la cuisine chercher une paire de ciseaux. J'en ai profité pour me servir un Jack Daniel's grand format et je me suis assis dans le canapé pour l'observer tandis qu'il ouvrait les paquets, prêt à lui prêter main-forte.

Dans quelques jours, quand je l'aurai ramené à sa mère, il fêtera de nouveau Noël. Toute la famille sera rassemblée autour de la table. Noël est un jour spécial. Noël est le jour où l'on reconduit tacitement le contrat annuel. Le contrat qui assure la cohésion familiale. Celui qui précise ce dont on peut parler et de ce qu'il faut taire. La magie de Noël. Le mystère de la transmutation du mensonge en vérité. Quoiqu'il arrive, il faut maintenir la cohésion du clan. Transmettre les valeurs. Faire bloc. Pourtant quand la soirée s'achève, parviennent de la cuisine le son étouffé de cris et de pleurs.

Je me suis rappelé les abominables dimanches chez mes grands-parents passés à attendre de grandir, cerné par les sentences et les soliloques imbéciles. Fariboles que les liens du sang. C'est la peur qui unit. Rien d'autre. Ceux qui ont peur restent. Les autres partent chercher leur voie ailleurs. Je me suis demandé s'ils parviendraient à faire un pleutre de mon fils. Mais j'avais confiance en lui.


-Un robot ! S'est-il écrié.

Il a fallu que je l'aide à dénouer les fils de fer qui le liaient à l'emballage. J'avais acheté des piles et préparé le tournevis cruciforme. Je lui ai tendu la télécommande. Le robot répondait parfaitement à chaque impulsion. Je suis allé chercher la bûche dans le frigo.



La semaine achevée il a fallu rentrer. Il s'était harnaché de son sac à dos. Je m'occupais de la valise et des autres sacs. Comme d'habitude on s'est embrassés dans l'ascenseur, puis il est allé sonner. Il a filé aussitôt la porte ouverte vers sa chambre, sans plus se retourner. J'ai posé les sacs et la valise en prenant soin de ne pas franchir le seuil. L'ascenseur était reparti. J'ai pris l'escalier. Le sentiment qui dominait était la colère. Mais elle n'était dirigée contre personne. J'étais en colère contre ma propre naïveté.

De la voiture stationnée au pied de l'immeuble j'ai appelé Sylvie. Je ne ressentais pas vraiment de nouveaux effets secondaires avec le dernier traitement en cours. De la fatigue, ça oui. Le souffle court. Les analyses révélaient toujours un taux de protides qui refusait de baisser.

Quand elle a décroché, je lui ai demandé si elle était déjà allé en Égypte.












Par Jean-Marc - Publié dans : survivre
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