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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LE DÎNER

Caro rentre du centre de rééducation vers quatorze heures, cernée, le visage fermé. Elle a repris le travail en mi-temps thérapeutique malgré les conseils du Dr. T. qui voulait la mettre en arrêt de travail.

C'est elle qui a insisté.

J'ai besoin de garder une vie sociale. Et puis, j'en ai assez de mettre mes collègues dans l'embarras.

Ta matinée c'est bien passée?

Je te raconterai. Pour le moment, il faut que je dorme.

Elle jette son manteau sur le canapé et se dirige vers la chambre.

Et si j'invitais Max à dîner ce soir?

Si tu veux.

J'entends se refermer la porte de la chambre.

 

Allô, Max? C'est Jean-Marc.

Salut! Comment ça va vous deux?

Moi, ça va...

Ah, je vois...

Tu es libre pour venir dîner à la maison, ce soir?

Oui, je suis libre. Ce sera avec plaisir.

Vers vingt heures?

D'accord. Vingt heures.

 

Je suis en train de faire fondre au bain-marie le gras d'une boite de confit de canard quand Caro émerge de sa sieste.

Ca va mieux?

Non, je suis toujours aussi crevée.

Il faut que je te dise. Ce matin, je me suis retrouvée aux urgences psychiatriques.

Quoi?

Je te dis que je suis allée aux urgences psychiatriques.

Qu'est-ce qu'il c'est passé?

J'ai fait une crise d'angoisse quand je suis arrivée au boulot. Je me disais que je n'allais pas y arriver. J'étais paniquée. Je tremblais, j'étais au bord de la syncope. J'avais peur de craquer.

Qu'est-ce que tu as fait?

Je suis allée voir V., la psychologue, dans son bureau. Je lui ai tout raconté. La situation, l'épuisement, le manque de sommeil.

Elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas me garantir que je n'allais pas craquer. Qu'il valait mieux prendre un avis spécialisé.

Je ne savais pas quoi faire. J'étais comme paralysée, avec cette peur panique que tout s'effondre d'un seul coup comme un château de cartes...

Elle a proposé de m'accompagner aux urgences psychiatriques. J'ai accepté. J'étais au bout du rouleau.

Alors?

J'ai été reçue par un psychiatre et une infirmière. On a eu un entretien assez long.

J'ai eu le temps de leur expliquer la situation en détail.

A la fin, après m'avoir posé quelques questions, le psy m'a rassuré.

Il m'a dit que si j'avais peur de craquer, c'est que j'avais encore suffisamment de ressources pour gérer la situation. Donc, selon lui, il n'y avait pas de danger immédiat.

Ca m'a un peu apaisée. J'avais vraiment peur de perdre pied.

Il n'a pas jugé bon d'intervenir sur mon traitement, surtout après que je lui ai dit que je devais voir mon psy la semaine prochaine.

Il m'a juste conseillé de ne pas hésiter à prendre du Lexomil.

Ensuite, nous sommes rentrées au centre.

Je suis allée déjeuner au self. Je me sentais un peu mieux.

Je ne ressentais plus cette sensation de catastrophe imminente, mais la peur était encore là.

A table, j'ai bavardé avec J.L.

Il m'a dit que j'avais eu raison de consulter. Il m'a même un peu grondé d'être revenue au centre.

Rentre chez toi et vas dormir, m'a-t-il dit.

Tu vois, j'ai suivi son conseil.

J'ai dormi combien de temps?

Environ trois heures.

J'ai invité Max à dîner, ce soir.

Tu as bien fait.

Je vais aller chercher Antoine à l'école.

 

Antoine termine ses pâtes à la tomate quand retentit la sonnerie de l'interphone.

Papa, Maman, on sonne. C'est qui?

C'est Max. On t'a dit qu'il vient ce soir.

Ouais!...

Antoine aime beaucoup Max, et Max aime beaucoup les enfants.

 

Je sers l'apéritif après que nous lui ayons fait faire le tour de l'appartement pour lui montrer le résultat des travaux, et qu'il ait joué un moment avec Antoine.

Comment ça va, vous deux?

Même si on ne se voit pas très souvent, Max est un ami qui nous veut du bien.

Il fait partie de ces rares personnes pour qui on ressent une intimité instinctive.

Rien à voir avec ces relations superficielles qu'on entretient obstinément dans le but de substituer l'angoisse de la vacuité par un autre vide moins assourdissant.

Certains font de ce leurre une pratique hebdomadaire, un rite, une soupape indispensable.

On a perdu de vue les bienfaits du silence.

On consacre ses samedis soirs à des dîners absurdes où ne s'échangent que des propos futiles. On force les rires. La bride est lâchée à la bêtise et à l'insignifiance. On use de ce prétexte festif pour se droguer à l'alcool sous prétexte d'œnologie, en offrant aux convives le profil lisse et convenu qu'ils attendent.

J'en ai connu de ces consternantes soirées où les hôtes ont invité "d'autres couples

avec qui vous devriez bien vous entendre". Où la règle implicite consiste rester à la surface des êtres, à ne pas poser les questions qui dérangent, à ne pas faire de vagues. Où la bonne éducation consiste à s'emmerder ensemble en respectant les conventions.

En fin de soirée, les ventres sont repus de graisses et de sucres, les cerveaux embrumés d'alcools régionaux.

Les langues sont lourdes d'avoir débité tant de sornettes, les regards de convoitise chavirent vers les décolletés ou entre les cuisses ébrieuses.

Parfois quelqu'un pleure en cuisine.

On pousse un soupir de soulagement intérieur quand un premier visiteur évoque une fallacieuse obligation matinale pour s'esquiver. C'est le moment de prendre le train en marche.

Merci, merci encore, Madame.

Merci pour le naufrage.

 

Je m'éclipse pour mettre un dessin animé à Antoine quand Caro commence à raconter sa visite en psy de ce matin. J'aime mieux les laisser bavarder un peu seuls.

Dans la cuisine, je fais mine un moment de remuer quelques casseroles, puis je fume un cigare dans la loggia en sirotant mon verre.

Quand je reviens, Max nous annonce qu'il a rempli un dossier de demande d'adoption.

Je ne peux pas imaginer une vie sans avoir d'enfant.

Tu as des chances?

Minces. Très minces.

L'administration n'est pas très souple envers les gays.

Tu n'as pas à faire état de tes mœurs. Ca ne les regarde pas. Tu n’as qu’à mentir.

Impossible. Ils finiront par le savoir. Il y a une enquête très serrée pour ce genre de demande. Et puis, mentir, ce n'est pas mon style.

Ce que je voudrais, c'est qu'évoluent les droits des homos en matière d'adoption.

De nombreuses études prouvent avec un recul de plusieurs années qu'on n'observe pas de différence significative entre les enfants élevés par un couple hétéro et ceux de couples homos.

Le problème, c'est que tu ne vis pas en couple. Mais je sais que des femmes seules parviennent à adopter.

C'est beaucoup plus difficile pour un homme. Voire impossible.

Il y a une autre solution sur laquelle je me penche depuis peu. La coparentalité. Le principe consiste à faire un enfant avec une femme, puis d'en partager la garde.

Pour l'enfant, cela revient vivre au sein d'un couple divorcé. Quoi de plus banal comme situation?

J’ai fait une rencontre sur le net. Une fille, lesbienne bien sûr. Elle voudrait qu’on en discute sérieusement.

Tu l’as rencontrée?

Oui, une fois. On se revoit demain soir.

Et alors?

Pour l’instant on a décidé de se voir régulièrement pour apprendre à se connaître. On verra bien dans quelques temps.

Et la mère porteuse, tu y as pensé?

J’envisage toutes les solutions.

Moi, dit Caro, je suis sûre que tu seras un très bon père.

 

On passe Max et moi sur la terrasse pour fumer tandis que Caro est partie coucher Antoine.

Et toi, demande Max?

Moi, ça va. Je m’occupe du myélome. Je ne me sens pas trop mal. C’est eux qui m’inquiètent.

On les voit justement au travers de la fenêtre passer tous les deux dans le couloir.

Tout serait simple si la maladie ne touchait que moi. Je n’aurai qu’à l’étouffer. Mais il m’échappe, il déborde, il pollue tout mon entourage.

Tu as remarqué comme elle est épuisée?

Il faudrait être aveugle... Elle m’a raconté pour ce matin.

Cela fait six mois qu’elle est sous pression. La mort de son grand-père, ma maladie, la vente de la maison de Dinard. Elle a perdu tous ses repères.

Ma pathologie m’a ôté la faculté de la rassurer. En plus, je me sens coupable d’être devenu anxiogène.

J’ai beau lui répéter qu’il faut qu’elle temporise, qu’elle se repose, mais il n’y a rien à faire.

Elle est d’accord sur le principe, mais elle ne peut pas s’arrêter. Toujours dans l'hyperactivité. C'est comme une fuite éperdue. Comme quand tu cours dans une descente, le moment arrive où tu sais que tu ne peux plus t'arrêter par tes propres moyens. Elle est en roue libre. Elle va trop vite et trop loin.

Moi j'ai besoin de lenteur. D'assimiler. De digérer.

On s’éloigne de plus en plus, au lieu de faire front commun.

Tu tiens le coup?

Je ne te cache pas que ça a été très dur pendant longtemps. Maintenant je me suis fait une raison.

C’est une affaire que je devrai traiter en tête à tête avec la maladie. Tu sais, j’ai passé l’âge des illusions. Je crois bien qu’au fond, on est toujours seul. En particulier dans ce genre de situation.

C’est ce que je pense aussi....

 

...Bon, on passe à table? Je crois qu’Antoine est couché.

Je suis sûr que tu m’as encore gâté.

Parmentier de canard, salade d’endives et salade de fruits.

Formidable.

Je meurs de faim.

 

 

 

 

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