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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LE CRÂNE

Vas-y franchement. Tu fais comme pour tes jambes...

J'ai peur de te couper.

Pas de danger, j'ai changé la lame.

N’hésite pas. Vas-y d’un geste ferme.

Je suis nu dans la baignoire, la tête tartinée de mousse à raser. Mes cheveux tondus presque à ras aux soins intensifs tombent par plaques. J'en trouve depuis quelques jours un petit tas chaque matin sur l'oreiller.

Ce sera plus propre de les raser. Tu veux bien m'aider? Je n'y arriverai pas tout seul.

Je sens un flottement dans sa main.

Merde, ça saigne.

C'est pas grave, je ne sens rien. Continue, on mettra un pansement.

Elle achève sa tâche plus hardiment.

Bon, je vais désinfecter, dit-elle tandis que je me rince au pommeau de la douche.

Je t'ai scalpé...

Je n'ai rien senti. Vas-y, colle le pansement, je vais appuyer.

Elle me laisse seul pour que je finisse ma toilette.

 

Je m'observe un moment dans le miroir. On dirait un autre. Un jumeau imparfait.

Je suis bien le même. Le regard, la gestuelle, les pensées intimes.

Pourtant, mon corps est transformé, comme si j’avais imperceptiblement vieilli en quelques jours.

Les poils tombent ça et là. J'ai un pubis de préadolescent, des aisselles de bimbo.

Ma barbe ne pousse plus.

Mes muscles ont fondu. Habillé je fais encore illusion.

Je me hâte d’enfiler un tee-shirt.

C'est la première fois que je vois la totalité de mon crâne. La cicatrice frontale est bien visible.

 

 

...Tu as cru à cette histoire pendant toutes ces années?

On finissait les spätzele et le poulet au Riesling que Brigitte nous avait préparés.

…Je me rappelle bien ces grands porte-manteaux en bois dont on se faisait des épées...

JJ reprends l'histoire à son début.

Donc, on se bagarrait avec nos épées dans la chambre aux oiseaux. On l’appelait comme ça à cause de la tapisserie, tu te souviens? Notre père était dans son cabinet avec un patient.

Je t'ai cogné la tête par mégarde du bout de mon bâton. Ca pissait le sang. Tu pleurais. Moi j'étais mort de trouille. Il devait t’entendre. On était juste au-dessus du cabinet.

Au bout d'un moment, on s'est rendu compte que ce n'était pas bien grave, malgré le sang qui gouttait au sol. J’ai appuyé sur la plaie avec un mouchoir, et tu as fini par te calmer. Mais j'avais peur de me faire punir. C'est là qu'on a décidé d'inventer cette histoire.

On s’est mis d’accord.

Avec le doigt j’ai ramassé un peu de ton sang que j’ai étalé sur l’arête de la cheminée, puis j’ai jeté par terre sur le revêtement ciré le napperon de ma table de chevet.

On est descendu ensuite.

Il sortait du cabinet dentaire.

J’ai raconté que tu étais entré en courant dans ma chambre, que tu avais glissé sur le napperon, et que tu t’étais écrasé la tête sur l’angle de la cheminée.

Tu as confirmé.

Il est monté vérifier aussitôt. Notre mise en scène a fonctionné à merveille.

Gérard arrivait juste à ce moment.

Il a exploré la plaie. Ce n’était pas la peine de recoudre.

C’est dans les cheveux, ça ne se verra pas.

Il est allé chercher sa trousse dans sa voiture. Il a fallu te raser une partie du crâne pour faire adhérer le pansement. Ca t’a fait une drôle de tête pendant un bon moment, le temps que ça repousse.

On a raconté cette histoire tant de fois que tu as fini par y croire toi-même.

Tu y croyais vraiment?

Oui, mais maintenant que tu me racontes la vérité, ça me revient.

Et Mamie?

Elle n’était pas là. Partie en courses ou au cimetière.

On ne lui a rien dit. C’était notre secret.

Je me souvenais de nos bagarres à l’épée. Mais je ne faisais plus le lien avec l’histoire de cheminée.

Toujours cette censure mémorielle…

Tu as des souvenirs de notre mère, toi, je veux dire avant qu’elle tombe malade?...

Quelques-uns.

Raconte...

 

 

Jean-Jacques, Fred et Michel arrivent les uns après les autres comme convenu vers 14H00.

Leur mission : remonter les meubles de la cuisine qu’il ont démontés la semaine dernière pour les travaux de peinture.

On prend un café vite fait. Ils ne veulent pas perdre de temps.

Bon, les gars, je vous laisse.

Mon état physique ne me permet pas de les aider. Je vais aller chercher Camille chez sa mère. Je ne l’ai vue depuis un mois que par Webcam interposée.

 

Je n'aime pas entrer dans mon ancienne maison.

Quand nous l'avons achetée, avec Martine en 1995, je me suis dit : celle-ci, c'est la dernière.

C'était une longère normande typique, assez bien rénovée. J'y avais quand-même apporté quelques aménagements.

J'aimais bien sa rangée de hêtres au bout du jardin, son saule qui penchait, sa citerne à eau de pluie, sa large cheminée et son sol de briques.

On a divorcé cinq ans plus tard.

 

On passe sa vie à payer une maison, un appartement, un cube quelconque. Comme les hommes primitifs à leur caverne on s'y ancre. On s’y sent à l’abri. On fait en sorte d’aménager l’espace à son goût. On y accumule les quelques preuves de ce qu'on croit être son existence, sous la forme de souvenirs, de photos, d’aurochs peints à même la roche. On y élève coûte que coûte ses enfants, autour du foyer, avec l'espoir d'y vieillir, d’y faire venir les petits enfants pour les vacances.

On leur transmettra son savoir, ses manies, ses peurs ancestrales.

 

Je me laisse tomber dans le Chesterfield bleu du salon où je faisais mes siestes autrefois. Celui-là, c'est à Lille qu'on l'avait acheté, pour notre première maison.

Je leur raconte tout, je réponds à leurs questions qui s'entrecroisent.

Mon crâne qui luit sous l’éclairage halogène les impressionne.

Cheveux très courts ou catogan, elles m’ont connu avec toutes sortes de coiffures. Je ne leur avais pas encore fait celle-là.

T’as un drôle de crâne, me fait Camille. Fais-voir.

Je la laisse explorer à loisir.

C’est bizarre, un crâne, conclue-t-elle. Je peux toucher?

C’est ce qui peut se passer dessous qui est bizarre...

Qu’est-ce qu’ils te disent, les hémato?

Bof, c’est pas très bavard, les hémato. On verra ça après le bilan, dans un mois. La prise de sang de jeudi était encourageante.

Je parviens à marcher une demi-heure, lentement, comme un vieux. Après, je suis tellement claqué que je ne pense plus qu’à aller me coucher.

C’est déjà pas si mal. Tu était encore en soins intensifs il y a une semaine.

Tu as raison, j’avais oublié.

On oublie si vite les mauvais souvenirs.

J’enchaîne sur le concours de l’ENSAD que Camille passe la semaine prochaine.

Je suis confiante, dit-elle. Je me sens prête. Par contre, je n’arrive pas à travailler mon dossier pour les Beaux-Arts. Je me sens vide.

Repose-toi un peu, change-toi les idées.

Justement, je vais ce soir à l’anniversaire de Louise. Tous mes meilleurs potes de terminale seront là. Tu pourras me conduire?

Bien sûr.

On bavarde ainsi pendant une heure devant un café, en fumant des Dunhil, quand Caro m’appelle.

Je ne trouve pas tes mèches à béton, ils en ont besoin...

J’arrive.

 

Quand nos trois compères cuisinistes s'en vont leur tâche achevée, Camille et moi on s'installe dans le canapé, tandis que Caro s'active à faire un peu de rangement et qu'Antoine regarde un DVD.

On feuillette des magazines.

Quand je pense que si je ne t'avais pas, je pourrais m'offrir cette magnifique voiture avec toit panoramique et intérieur cuir pour 500 Euros par mois ! Lui dis-je en lui montrant la page de pub.

Quel apaisement que de pouvoir en toute quiétude se laisser aller à son goût pour l'humour douteux.

On rit ensemble un moment.

Et si je vous emmenais au resto, ce soir?

C’est une super-bonne idée, ça, Papa.

 

On a exploré une bonne partie des italiens de Rouen, mais quand on a envie d’une bonne pizza, on en revient toujours à la Taormina.

Antoine connaît par cœur le chemin qui y mène depuis le parking de la Pucelle. Il nous devance fièrement.

Quand nous sommes assis, je retire le bonnet que je porte enfoncé jusqu’à ras des sourcils dans l’indifférence générale.

On regarde par principe la carte que nous a tendu une jeune serveuse, mais on sait tous exactement ce que l’on veut.

Tu vois bien, que tout le monde s’en fout, de ton crâne...

Moi aussi je m’en fous.

Je me demandais simplement si je lirai parfois le doute dans un regard.

Ou si j’allais croiser au hasard de la soirée un compagnon de chimio, phrénologue émérite qui verrait la maladie dans ma radicale alopécie.

Tu sais pourquoi ça ne se remarque pas?

Non.

Parce que tu as gardé tes sourcils.

A vrai dire, tu es plutôt à la mode. Il te faudrait un ou deux piercings...

Je vais y songer.

Je crois qu’on a le même sens de l’humour.

Les pizzas arrivent. Caro commence à découper celle d’Antoine malgré ses protestations.

Au fait, c’est quoi cette cicatrice sur ton crâne?

Ce truc, là? Dis-je en désignant le pansement.

C’est Caro qui a essayé de me scalper.

Non, l’autre, là, devant.

Je vais te raconter...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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C
En parlant de l'ensad, j'ai trouvé une video marante... http://www.youtube.com/watch?v=7CJKULSJ8DE<br /> Bisous!
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