Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Sofiane, viens. On va aller manger!
Sofiane ne l'entend pas de cette oreille.
Il porte le dossard numéro 25, Antoine porte le 26.
La maman insiste.
Viens vite, Sofiane, papa nous attend!
L'animatrice de la forêt magique observe la scène mais n'intervient pas.
D'un geste las elle retrouve la fiche de Sofiane et demande sa carte d'identité à la maman.
Son rôle se borne à faire remplir aux parents le carton d'inscription, à vérifier le nom et les numéros des papiers, puis à tendre une caisse de plastique numérotée par dessus le comptoir pour qu'on y dépose le manteau et les chaussures.
De temps en temps elle jette un coup d'œil par dessus son épaule pour s'assurer que les petits ne sont pas en train de s'entretuer.
Les formalités accomplies, l'enfant se voit accorder 45 minutes dans l'univers merveilleux de la forêt magique.
Viens vite, Sofiane!
Ignorant sa mère, Sofiane s'en est retourné plonger dans la piscine remplie de boules de mousse multicolores en poussant de grands cris.
Moi, c'est ma femme qu'il faut que je supplie pour sortir du magasin, dis-je à la maman.
Ca lui arrache un sourire. On bavarde quelques instant pour laisser un peu de répit à Sofiane qui barbote parmi les balles.
Antoine, trempé de sueur, m'a rejoint de l'autre côté du comptoir. Il est toujours d'accord pour aller manger, mais il doit attendre son tour.
...Elle est où, maman?
Elle est à la caisse. On va la rejoindre, et après on va au restaurant.
Sofiane se décide enfin à quitter les lieux, paniqué alors que sa mère fait mine de l'abandonner à son sort dans la forêt magique.
Ca marche toujours le coup de l'abandon.
Vérification de la carte d'identité, récupération des vêtements, on retourne dans le labyrinthe de la grande surface.
Après la caisse et le chargement de la voiture, on fait une nouvelle fois la queue à la cafétéria.
Antoine, surexcité, voudrait goûter à tous les plats présentés dans les étagères réfrigérées. Les desserts en particulier attisent sa convoitise.
On opte pour un menu enfant malgré ses jérémiades.
Tu as vu où est le coca? Demande un sexagénaire à sa femme, devant moi.
Il faut prendre un verre à soda au début de la file. Ensuite c’est en libre service dans la salle, lui dis-je.
Merci, monsieur. Nous sommes un peu perdu, c’est la première fois que nous venons.
Nous aussi. Enfin, dans ce magasin... Mais je vois que vous prenez du coca ET des frites. Est-ce bien raisonnable?
J’aime ainsi m’adresser aux inconnus. Observer les effets de mes innocentes effractions. Les contraindre en douceur par mes pitreries à se connecter à moi et au monde qui nous entoure.
Il hausse les épaules. Aujourd’hui, c’est exceptionnel.
C’est le stress. La foule, l’accumulation des produits.
On finit par acheter des tas de trucs dont on a nul besoin, et par manger n’importe quoi.
Oui, c’est vrai, vous avez raison répond-il en faisant signe au cuistot de lui ajouter encore un peu de sauce.
La conversation s'arrête là. Il est déjà reparti son plateau à la main au plus profond de son monde.
En partant, on fait un détour par l'épicerie.
J'achète des harengs à la moutarde, du saucisson d'élan, de la confiture d'airelle, des galettes d'avoine, du fromage aux crevettes et des oeufs de cabillaud en tube, du saumon et du renne fumés.
Qu'est-ce qui te prends?
Laisse, c'est compulsif. Je n'ai pas l'intention de résister à mes envies. Ca me détend, dis-je en dégainant ma carte bleue.
On croise en sortant la mère de Sofiane qui, visiblement soulagée d'en avoir terminé, fume de larges bouffées de sa cigarette auprès d'un grand cendrier rempli de sable.
Elle me fait un petit sourire de connivence. Je lui réponds d'un clin d'œil complice.
Je ne connais pas de meilleur test pour évaluer son état nerveux que de monter un meuble en kit le jour même de son achat. Surtout après trois heures passées dans un magasin bondé en compagnie d'un enfant de quatre ans et demi, et trois autres heures d'une route pourrie sous une pluie battante avec le même gamin qui refuse de faire la sieste.
J'ouvre l'emballage de carton à l'envers, son contenu s'effondre de toutes parts devant moi.
Je fini par trouver un mode d'emploi truffé de "K" et de "Ö" parmi les tubes, les mécanismes bizarres, les planches et la visserie un peu partout éparpillés.
Meuble de cuisine cinq tiroirs avec amortisseurs : j'ai placé la barre très haut.
Je connais bien cette marque et les chausse-trappes de ses notices de montage.
Il faut être attentif à chaque détail, même les plus infimes, et tâcher d'anticiper les inévitables erreurs.
Armé d'un marteau, d'un tournevis à cliquet et d'une perceuse sans fil, je commence l'épreuve après avoir vainement nettoyé mes lunettes...
...Allô, Je suis bien chez Monsieur Nicolle?
Oui, c'est lui-même.
C'est l'infirmière de l'hôpital de jour de Becquerel à l'appareil.
Je pose sur la table auprès de moi la perceuse que j'ai à la main. Je les avais oublié ceux-là.
Nous avons reçu les résultats de votre prise de sang d'hier. Faites-vous de la température, Monsieur?
Non, enfin je ne pense pas.
Parce que le médecin trouve que vous n'avez pas beaucoup de polynucléaires neutrophiles. Vous êtes sûr que vous ne faites pas de température?
Je n'en suis pas sûr, dans la mesure où je ne l'ai pas prise. Mais je ne me sens pas fiévreux.
Ce serait quand-même mieux que vous la preniez.
Entendu, je vais le faire.
Si vous avez 38 au moins, vous nous appelez pour qu'on vous donne la conduite à tenir?
Entendu.
Quand avez-vous prévu la prochaine prise de sang?
Mercredi.
Ce serait mieux que vous la fassiez lundi. On pourrait suivre ça de plus près.
D'accord. Je vais prévenir mon infirmière.
Et n'hésitez pas à nous contacter en cas de problème.
Ne craignez rien, je n'hésiterai pas.
...Papa, je peux prendre un caramel?
Tu viens de poser la question à maman. Je crois qu'elle t'a répondu non.
Il insiste un peu pour la forme mais je reste intraitable.
Tu sais bien qu'il ne faut pas manger entre les repas.
Dépité, il retourne à ses jouets.
On veut en finir avec ces satanés travaux. Remettre l'appartement en état au plus vite. On ne se donne pas le temps de s'occuper de lui. Il tente de remplir avec de la nourriture le vide occasionné par notre indisponibilité.
Encore un peu de patience, il faut que je termine...
C'est quand j'essaye de glisser dans son logement le premier tiroir que je réalise que j'ai monté à l'envers les dix rails coulissants. Tout est à refaire.
Restons calme. D'abord se servir un verre.
Caro dans la loggia fait une pause cigarette un verre à la main.
Tu vas t'occuper du repas?
Pas le temps.
Elle a entrepris le rangement de la chambre du petit qu'elle veut achever avant l'heure du coucher. Elle en profite pour faire un peu de tri, vérifier l'état des vêtements, lessiver les étagères.
Il faudra lui racheter des slips, il a encore grandi. Il est où, au fait?
Dans le bureau. Il dessine sur le PC.
J'ouvre la porte de la loggia et je tends l'oreille.
Non, il a changé. Il joue à l'avion.
J'ai regroupé pour lui tous ses jeux dans un dossier qu'il retrouve sans peine sur l'écran.
Tu sais où je l'ai trouvé, il y a cinq minutes?
Non.
La main dans le sac. En train de fouiller dans le frigo.
Toi aussi tu étais boulimique quand tu étais enfant?
Oui, tu le sais bien.
Moi aussi, je l’étais.
On n'a pas le temps de s'occuper de lui. Il compense, dis-je en vidant mon planteur d'un trait.
En réalité, on ne se donne pas le temps de s'occuper de lui.
Chacun de nous s'est arbitrairement fixé un objectif absurde. Rien ne peut l'en faire dévier.
On a peu à peu perdu le sens des priorités commune au profit d'artifices hypocrites destinés à nous aider à oublier tout ce qui nous agresse.
Mais chacun devra payer à l'autre son tribu de rancœur.
Au bout d'une heure, je repousse sèchement le dernier tiroir qui mollement se ferme sans un bruit.
Efficaces ces amortisseurs.
Antoine s'est finalement résigné à rester calme devant un DVD avec le ventre creux.
J'appelle Caro.
Regarde, dis-je en renouvelant la démonstration.
Qu'est-ce que tu en penses?
Formidable.
J'ai oublié de prendre ma température.