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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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SECRETS

Ca prend pas mal de temps pour trouver une place de stationnement. La ville est encombrée par la foule qui se presse malgré la pluie pour effectuer les achats de Noël.

J’avais rendez-vous la semaine dernière à la même heure. J’ai dû décommander : je sortais à peine de l’EFS où je venais de subir mon premier prélèvement de cellules souches. Deux autres ont suivi.

Mon psy a répondu à mon SMS pour me fixer ce nouvel horaire. Je préfère ce mode de communication plutôt que le téléphone. Je ne veux pas le déranger quand il est en entretien.

C’est lui qui est en retard. J’ai été pris dans les encombrements, me dit-il en ouvrant la porte.

Cette fois, je zappe la salle d’attente, on entre directement dans son bureau.

Formule rituelle:

Comment ça va depuis la dernière fois?

Comme d’habitude, je lui fais un bref résumé de la situation médicale.

J’ai appris ce matin que le recueil serait suffisant pour deux greffes. Cinq millions neuf cent mille petites cellules. Il en faut trois millions pour une greffe.

J’en déduis que les hématologues prévoient deux greffes. J’ai la maîtrise totale de la table de deux.

Ils ne vous ont rien dit?

Vous savez, les hématologues sont des gens très secrets. Il faut leur tirer les vers du nez.

Je ne comprends pas cette manie. Veulent-ils éviter d’inquiéter leurs patients?

Dans ce cas, c’est totalement raté. Le silence, c’est pire que tout. Je ne connais pas de situation plus anxiogène que le silence.

C’est en prévision de la greffe que vous vous êtes fait couper les cheveux?

Exact, je veux habituer peu à peu Antoine à mon futur changement de look. J’ai aussi le bouc qui pousse.

J’ai lu votre blog, poursuit-il. Cette fois, vous remontez vraiment très loin dans le passé avec Eugêne et Suzanne.

J’ai un puzzle à reconstruire auquel il manque des pièces, alors, je les fabrique partir des quelques éléments dont je dispose.

J’ai lu des articles sur la polémique autour du livre « les bienveillantes » de Jonathan Little. On lui conteste le droit de réécrire le passé. On l’accuse de déformer la vérité historique.

Quelle importance?

Un écrivain a tous les droits.

Il vit, pense et évolue dans sa propre interprétation du monde.

Comme nous tous.

S’il écrit avec suffisamment de talent pour intéresser les lecteurs et faire en sorte que ceux-ci acceptent sa vision et adhèrent à ses thèses, c’est tant mieux pour lui. Personne n’est contraint d’acheter et de lire son livre.

N’est-il pas écrit « roman » sur la couverture? Qu’on laisse l’histoire aux historiens, et les romans aux romanciers.

D’ailleurs, Voltaire au sujet de la censure n’écrivait-il pas quelque chose comme : je n’aime pas les livres que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à les écrire.

Me concernant, le problème est autre. J’essaye de comprendre mon histoire personnelle. Je veux évaluer ce qui m’a été transmis par mon milieu et mon éducation, et ce qui résulte de mon propre fait.

J’ai observé plusieurs comportements convergents chez ces personnes qui ont vécu les deux guerres mondiales comme mes grands-parents. Cette manie qu’ils ont gardé de stocker de la nourriture alors que la guerre et terminée depuis plus de trente ans. Ils vivent dans une société de surabondance mais rien n’y fait. Leurs enfants font de même. Je connais une quantité de personnes qui ont dans leur garde-manger de quoi alimenter leur famille entière pendant quinze jours, comme si une nouvelle guerre pouvait éclater d’un instant à l’autre. Ainsi on transmet la peur de génération en génération.

Il y a surtout ce culte du secret. On ne dit rien aux enfants du passé de leur famille. C’est à se demander si pour eux les enfants sont des êtres humains. C’est à se demander s’ils font partie de la famille. On attend d’eux qu’ils marquent leur appartenance au groupe par la capacité qu’ils auront de ne pas révéler les secrets. La solidarité scellée par le silence. On cache le séjour en prison de l’oncle ou l’alcoolisme du grand-père. On garde des armes planquées dans les remises. On entasse les cadavres dans les placards. On espère que les secrets s’éteindront avec le temps. Mais ils ne font que se transmettre d’autres manières à travers les générations.

Vous pensez à quoi en particulier?

J’ai découvert un jour par hasard un de ces secrets.

Nous avions décidé, Gilles et moi, si nous avions nos examens, de partir au Maroc pour les vacances. Je faisais le coucou chez Gilles depuis deux ans. On était étudiants. On travaillait pendant nos études. Il était pion, et moi veilleur de nuit.

Ma carte d’identité était périmée. Je voulais me faire établir un passeport. Je me suis donc rendu à la mairie où on m’a indiqué que j’avais besoin du livret de famille.

Mon père me le confie à contre-cœur.

On me fait attendre à la mairie.

Assis dans une salle d’attente, je n’ai rien d’autre à faire que de feuilleter le document.

Je commence par la fin. La naissance du chinois, la mienne, celle de JJ.

J’en arrive à l’état civil de mes parents.

C’est là que je découvre avec stupéfaction que ma mère était divorcée quand elle a épousé mon père. Le nom de son premier mari est écrit là en toutes lettres.

Je relis à plusieurs reprises pour être sûr de ne pas mal interpréter ce que je vois.

Dans la partie concernant l’état civil de ma mère, il est bien noté d’une minutieuse calligraphie d’employé de mairie : …divorcée de Mr. Charles S., le …1949.

Elle a ensuite épousé mon père en 1950, JJ est né en 1951.

Quand je rentre chez mon père pour lui restituer le document, il me le prend des mains sans un mot avec un regard interrogateur. Je fais celui qui n’a rien remarqué. Je feins la solidarité familiale. Je ne pose aucune question. Il est bien tard pour tenter de nouer le dialogue. D’ailleurs me répondrait-il?

Il y a longtemps que je ne lui pose plus de question.

N’empêche que le malaise est là. Je repense à son mariage « surprise » avec Marguerite auquel il n’avait pas trouvé bon de nous préparer JJ et moi. Je pense à ces mystères autour de l’hérédité du chinois. Je pense à leur disparition soudaine qui n’était pas pour me déplaire, mais que je n’ai pu que constater sans que j’obtienne le moindre mot d’explication.

Être cocu est le déshonneur suprême. Il n’en parlera jamais.

Pour cette génération, les enfants sont quantité négligeable. Ils n’ont pas à être informés des affaires des adultes. Comme s’il ne vivaient pas parmi eux. Comme s’ils ne voyaient rien de ce qui les entoure. Comme s’ils n’entendaient rien. On fait mine de croire que le silence dans lequel on les étouffe n’est pas générateur d’anxiété et de défiance. Au contraire: on se flatte de les protéger.

De quoi? De la vérité ?

Devenus adultes, on espère qu’à l’instar de leurs parents ils conservent un respect inaliénable à l’égard de leurs aînés. On espère qu’ils garderont pour eux les secrets qu’ils auront pu percer. On espère qu’ils continuent d’accorder leur confiance. On use de toutes sortes de ressorts pour conserver leur attachement ou leur dépendance.

Chantage affectif : je me suis sacrifié pour toi, je suis vieux, j’ai besoin de toi.

Mais le principal moyen reste l’argent.

Ils s’accrochent à leur cassette comme des naufragés à une bouée. Ils n’en lâchent des miettes qu’après avoir été longuement suppliés. Ils en veulent pour leur argent.

Chaque quinzaine, j’observe le théâtre consternant de mon père et de ses parents.

Il leur joue le rôle qu’ils ont envie de voir interprété, en particulier quand la fin du mois est difficile.

La semaine il va claquer leur fric dans les bistrots, me laissant avec mes chaussures trouées.

Mais les temps ont changés, on aborde les années quatre-vingt. Les jeunes cherchent leurs héros ailleurs que dans leur propre famille. Ils ont la manie du déboulonnage. Ils veulent savoir. Ils ont l’outrecuidance de penser que le respect ne s’attribue pas par l’hérédité, mais qu’il se mérite.

A plus tard, lui dis-je, et je monte dans mon Austin pour aller déjeuner chez les parents de Gilles.

Est-ce que vous en avez appris plus sur ce Charles ?

Oui, par Mamie.

Je la cueille à froid.

Dis-donc, Mamie, c’est qui ce Charles S. dont j’ai lu le nom dans le livret de famille de mon père? Dis-je en ouvrant la porte à la volée.

Elle essayait justement de se lever après avoir entendu le bruit de la porte d’entrée. Du coup elle se laisse lourdement retomber dans son fauteuil club, puis elle fait mine d’avoir besoin de reprendre ses esprits.

Elle espère que je vais lui laisser le temps de trouver une parade.

J’insiste pour lui démontrer qu’il est inutile de me raconter des histoires. Je lui donne l’état civil précis du Sieur S. ainsi que la date du divorce, puis je l’embrasse et reste assis sur un accoudoir du fauteuil.

Alors?

Bon, d’accord.

Ta mère s’est bien mariée avec ce S. en 1948. Mais ça n’a pas duré. Ils ont divorcé un an plus tard.

Tout ça, je le sais, Mamie. Je veux en savoir plus. Pourquoi ont-ils divorcé?

Elle hésite un moment.

Et bien, parce qu’il était homosexuel. Il ne l’a jamais touchée. Voilà, tu sais tout. Maintenant, laisse-moi.

Tu me racontes qu’elle s’est marié avec un homo, et qu’elle ne le savait pas avant le mariage?

Écoute, me fait-elle. Il doit te suffire de savoir ce que je te dis. Elle a divorcé de ce sale type parce qu’il n’y avait rien entre eux deux. C’était en 49, et ton frère est né en 51. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

Ca y est, elle est fâchée. Son visage se ferme. Je sais que je n’en tirerai plus rien.

Sous ses dehors de douceur et ses yeux rieurs, elle est dotée d’une volonté de fer. Inutile de chercher à la faire plier, c’est peine perdue.

Agnès m’a raconté cette anecdote:

Un jour que mon grand-père Gabriel et elle se disputaient, il balance de colère la cafetière au sol et quitte la pièce.

Mamie ne ramasse pas les dégâts. Elle achète une nouvelle cafetière.

Le soir, quand il rentre, il voit bien qu’elle est toujours par terre, au pied de la cheminée, mais il ne pipe mot.

Elle y reste six mois.

Mamie fait le ménage en tournant soigneusement autour, la moisissure s’installe et dégage son odeur doucereuse.

Quand ils ont de la visite, ils répondent aux questions qu’on leur fait en expliquant qu’il s’agit d’un jeu ou d’une expérience, puis changent de sujet.

Un soir, n’en pouvant plus, Gabriel excédé ramasse enfin la cafetière en maugréant « sale caractère d’ardennaise ». En allant chercher son balai, Mamie lui répond du tac au tac « pas pire que celui d’un flamand ».

Elle ne me dira plus rien, même si elle a deviné que je ne crois pas un mot de sa fable. Elle se moque bien de ce que je peux bien imaginer. Sa version lui suffit, ce sera la version officielle.

Pourtant, je ne parviens pas à croire qu’une jeune femme de vingt-quatre ans épouse un homme qui ne l’ai jamais un peu tripoté, même en 1948.

Était-il bisexuel et se serait-il fait surprendre? Un bon mensonge doit toujours contenir une part de vérité.

Est-ce mon père qui l’aurait séduite alors qu’elle était mariée?

Tout est imaginable, alcoolisme, maltraitance , grossesse cachée, avortement…

Personnellement, j’aime bien la thèse de la grossesse et de l’avortement caché. Ca correspond bien à la mentalité de l’époque.

Avec son habile mensonge, l’honneur est sauf. La virginité de ma mère aussi.

Mais quand on est sûr d’avoir entendu un mensonge, on imagine aussitôt le plus sordide.

Je laisse tomber, je tâcherai d’en savoir plus par quelqu’un d’autre plus tard.

Vous avez découvert d’autres secrets?

Quelques-uns. Ils sont comme des cadavres de noyés qui remontent à la surface.

Il n’existe pas une seule famille au monde qui n’ait quelque honteux secret.

 

 

 

 

 

 

 

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C
honteux pour qui?????<br /> "Ce que tu enterres dans ton jardin ressortira dans celui de ton fils"<br /> Proverbe africain, je l'aime bien celui là.<br /> Continue.<br /> Bisous
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J
Je crois que c'est exactement ce que je voulais dire...<br /> JM