Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Lille,1987
On va se mettre debout.
Un éclair de panique traverse les yeux de Bruno.
Je ne pourrai jamais.
Tu peux. Si je te dis qu’on va se mettre debout, c’est que je sais que tu peux.
Ca fait trois mois qu’on travaille dans ce but. Je l’étire, je l’assouplis, je fais travailler les quelques muscles des membres inférieurs qui fonctionnent encore. David, le prof de sport lui fait faire de la musculation chaque jour pour renforcer ses bras.
On n’a pas trop de difficultés à le faire adhérer à notre programme de rééducation.
Bruno est un sportif.
Accident classique. Sa voiture a fait des tonneaux dans un champ, un dimanche matin alors qu’il sortait d’une boite de nuit. Stéphanie sa copine a été tuée sur le coup.
Éjecté de l’habitacle, il n’a été secouru que quelques heures plus tard.
Il a été opéré en urgence. Le chirurgien a ostéosynthésé ses vertèbres dorsales fracturées au moyen de plusieurs plaques maintenues par des vis. Il a rempli les vides laissés par les éclats d’os qu’il a dû ôter par des greffons osseux prélevés dans ses crêtes iliaques. Sa radio du rachis ressemble à une photo de la tour Eiffel.
Quand il a ouvert les yeux dans la salle de réveil, ils ne sentait plus ses jambes. Il ne parvenait plus non plus à les bouger. Il s’est mis à pleurer. Sa moelle épinière a salement trinqué. Ensuite, quand il s’est calmé, il a demandé des nouvelles de Stéphanie.
Je l’ai pris en charge quand il est arrivé au centre de rééducation.
Paraplégie initiale complète de niveau D10 dit le courrier de neurochirurgie. Je pense que c’en est fini du foot pour lui.
Bruno était en passe de devenir footballeur professionnel.
Sa jambe droite est totalement inactive, mais il a au fil des semaines récupéré un peu de motricité au membre inférieur gauche. Suffisamment pour qu’on puisse envisager qu’il se tienne debout avec de bons bras pour s’appuyer sur des cannes, et une orthèse pour maintenir sa jambe droite tendue.
Allez, lui dis-je sans lui laisser le temps de réfléchir, on y va.
Il est assis pieds au sol au bord d’une table. Je le penche en avant en saisissant la ceinture de son pantalon tandis qu’il s’accroche à mes épaules.
Je compte : un, deux et trois. Je me laisse partir en arrière pour user de la force du contre-poids, et je tire sur mes bras. Je perçois au même moment la poussée qu’il effectue en grimaçant, tandis que je bloque de ma jambe son genou droit.
On y est, je le plaque contre moi, je le serre comme s’il était mon bien le plus précieux.
Lui aussi serre comme un fou.
Relâche-moi un peu, lui dis-je, tu vas me briser tous les os, et redresse-toi. Je l’aide de mes mains à rentrer les fesses.
Bruno est debout. Nous sommes enlacés. Je sens son cœur qui cogne à tout rompre contre ma poitrine.
Derrière moi les conversations se sont tues. Des applaudissements éclatent. Les autres patients de la salle de rééducation l’encouragent.
Bravo, Bruno.
Génial, Bruno, vas-y, accroche-toi.
Eh, Jean-Marc, il a au moins une tête de plus que toi.
C’est vrai, on ne s’en rendait pas compte à force de le voir se déplacer assis dans son fauteuil roulant.
Je sens une larme qui s’écrase dans mon cou.
Il ne reste debout que quelques dizaines de secondes, puis il est pris de vertiges. Je l’aide à se rasseoir en douceur.
Il est blanc comme un linge, il pleure, il rit, il a envie de vomir.
Viens, lui dis-je en ajustant un coussin pour accueillir sa tête, allonge-toi un peu pour te remettre.
A ce moment, David entre dans la salle.
Jean-Marc, on te demande au téléphone, c’est l’extérieur.
J’abandonne Bruno.
Repose-toi, je reviens.
Je saisis le combiné. C’est Martine. Je n’aime pas qu’on me dérange quand je travaille.
C’est Mamie, me dit-elle, Agnès vient de m’appeler, une chance que je sois à la maison. Il faut que tu y ailles tout de suite.
Elle est malade ?
Depuis qu’elle a été hospitalisée l’année dernière, elle ne peut plus faire grand-chose seule.
On fait livrer les repas par le service communal de Roubaix. Elle passe ses journées dans son fauteuil club à côté du feu à mazout à regarder la télé ou à somnoler. Une aide ménagère entretient la maison, s’occupe du ménage et de la lessive. Cette année, elle n’a pas pris de nouveau locataire. Seul un vietnamien est resté. Il ne paye même pas son loyer, il n’a pas un sou. Elle n’a pas eu le cœur de lui demander de partir, alors elle l’héberge gracieusement.
Non, c’est plus grave que ça, répond Martine.
Ca va, j’ai compris. Une sueur froide jaillit soudain de mes pores sur toute la surface de mon corps.
Mamie est morte.
Je préviens mes collègues que je dois partir. Je passe voir Bruno qui a retrouvé ses couleurs.
Je dois te quitter, problème familial. A demain. Cet après-midi c’est Fred qui s’occupera de toi.
Il y a un fourgon de couleur sombre garé devant le 46 rue Chanzy.
L’odeur de poudre de riz m’accueille quand je pénètre dans le séjour.
Agnès a entendu le claquement de la serrure quand je suis entré dans la maison. Elle m’embrasse et me garde un peu dans ses bras.
Il y a aussi trois hommes en costume sombre.
Ce sont les pompes funèbres, me dit Agnès. Tu sais, Mamie a réglé tous les détails de ses obsèques de son vivant. Je n’ai eu qu’à les appeler au téléphone. Ils sont venus tout de suite. Je leur ai dit de t’attendre. J’ai pensé que tu aurais voulu la voir avant qu’ils ne l’emportent.
Un brancard ressemblant à ceux des ambulanciers est déplié dans le couloir.
Je serre la main des trois hommes. Je ne parviens pas à parler. Mon monde ne sera plus ce qu’il était sans Mamie.
J’ai honte, car cela fait quinze jours que je ne l’ai pas vue.
La dernière fois on s’était un peu disputé. Je lui avais annoncé que Martine était enceinte. Elle m’avait demandé quand nous allions nous marier. Je lui avais répondu que cette question n’était pas à l’ordre du jour.
Mamie était d’un autre siècle. D’une grande tolérance, elle était dotée d’une large ouverture d’esprit, mais elle bloquait un peu sur ce genre de principe.
Donc, on avait eu des mots. Je n’étais pas passé la voir depuis, consacrant mon temps libre le soir à effectuer des travaux dans la maison que nous venions d’acheter à Lille Martine et moi.
Je venais prendre des nouvelles, me dit Agnès qui m’accompagne au bord de son lit. Je l’ai trouvée comme ça.
Elle avait manifestement tenté de sortir de son lit, et tout c’était arrêté là.
Son visage est paisible. Elle semble dormir. Ses lunettes sont posées sur la table de nuit. Seule une main pend hors du lit. Je l’attrape pour l’allonger le long de son corps. Elle est déjà froide. On reste Agnès et moi un moment auprès d’elle sans rien dire.
Maintenant, je me sens vraiment seul au monde.
Je ne verse même pas une larme. C’est comme si le temps et les sentiments étaient suspendus. Je suis le spectateur impuissant d’une succession de scènes qui doivent impérieusement se dérouler sans que j’y puisse rien.
Un des employés des pompes funèbre se montre à l’embrasure de la porte sans prononcer un mot. On comprend qu’il est temps de les laisser effectuer leur tâche. C’est la seule chose à faire. Il n’y a plus rien à faire.
On passe dans le séjour.
Je n’ai toujours pas prononcé un seul mot.
Quelques instants plus tard, ils sortent le brancard. Ils ont enveloppé Mamie dans un sac fermé par une fermeture éclair.
Ils nous expliquent qu’ils l’emmènent au funérarium. Ils vont la préparer pour l’enterrement. Agnès a rassemblé des vêtements qu’elle leur donne.
Quand elle est partie, on se laisse tomber dans les fauteuils club.
On sonne. C’est Martine.
Agnès m’accompagne à la mise en bière.
JJ est là aussi. Il arrive de Normandie où il vient d’être muté.
Je la regarde une dernière fois, mais je n’ai pas envie de la toucher. Je ne veux pas sentir le froid mortel de sa peau. Pour moi, elle reste bien vivante.
Quand l’employé des pompes funèbres a fini de visser le couvercle, on part en direction de l’église.
L’église Saint Martin est bondée.
Amis, voisins, habitants du quartier, vieux clients, anciens pensionnaires. Si je reconnais beaucoup de visages, beaucoup me sont inconnus.
Il y a un groupe de vieux aux torses médaillés qui ont investi la partie droite de la nef.
C’est qui ces gens-là? Fais-je à Agnès.
Je ne les connais pas plus que ça, me répond-elle, des résistants, je pense.
L’office commence.
C’est le curé qui fait des révélations pendant qu’il retrace la vie de Mamie.
J’apprends qu’elle et son mari, que je n’ai pas connu, ont eu des rôles très actifs au sein de la résistance à Roubaix.
Mamie m’avait bien raconté deux ou trois histoires de gars planqués et de valises transportées, mais je n’y avais pas prêté attention. C’était de vieilles histoires.
Elle répondait à mes questions avec une fausse intonation de légèreté et changeait vite de sujet pour masquer son trouble, comme quand petit je lui demandais comment naissent les bébés.
Détail amusant, poursuit le curé, ce n’est qu’à la libération que Georgette et son mari ont appris qu’ils faisaient tous les deux partie de réseaux de résistance distincts. Ils ne s’en étaient jamais rien dit.
Il y a au cimetière parmi les fleurs qui recouvrent la tombe qu’on vient de refermer deux gerbes qui proviennent d’associations d’anciens résistants.
Après, on va manger en famille au restaurant d’Agnès.
Chacun évoque ses souvenirs, mais personne ne peut m’apprendre quoi que ce soit sur cette période de la guerre.
Moi, j’était trop petite dit Agnès. Je n’ai rien su de tout cela, j’étais une gamine pendant la guerre. J’ai sept ans de moins que ta mère.
Je dois reprendre le travail demain matin. Bruno et les autres m’attendent. Le centre de rééducation m’a accordé une journée de congé pour les obsèques.
Le lendemain après une nuit agitée je traîne au lit sous prétexte de laisser la priorité de la salle de bain à Martine qui doit partir plus tôt.
Alors que je me rendors, je l’entends qui m’appelle d’une voix angoissée.
Jean-Marc, viens voir. Je crois que je fais une fausse couche.