Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Septembre 1921
A Colmar, Eugêne attrape un train pour Nancy. Soixante-dix kilomètres plus tard, quand il descend à Raon l’Etape il est déjà tard. Le centre ville a été très abîmé par la guerre. La halle aux grains, épicentre du marché a été complètement détruite. Mais il respire l’air du pays des lacs, il hume l’odeur de résine de la forêt . Il est trop tard pour trouver un moyen de transport pour Senones. En cherchant un hôtel, il reconnaît un nom à la devanture d’une charcuterie : Maison Ulhrich, fondée en 1874. Il pousse la porte. Son regard croise celui du moustachu qui le dévisage de derrière le comptoir tandis que le commis range les salaisons.
Ca alors, Eugêne!
Le lendemain matin, Eugêne aide Fernand à charger les caisses de viandes fumées dans la camionnette bâchée. La 10Hp démarre du premier coup.
Alors, raconte, c’est comment Sarrebruck ?
C’est plein de boches, répond Eugêne. Ils ne nous aiment pas.
C’est comme nous, rigole Fernand.
Ils nous en ont fait baver dans la forêt. On en a descendu des tronces (1) sur la schlitte (2), tu te rappelles?
Eugêne préfère oublier.
Tu vas voir, ton frère sera là, au marché. Je le vois toutes les semaines. C’est comment son prénom, déjà?
Jean.
On aperçoit du haut de la côte les premières maisons de Senones. Les dégâts causés par la guerre ont été importants, mais l’abbaye est toujours debout, la filature fondée par la famille Seillière au siècle précédent a repris son activité. On voit fumer de loin ses hautes cheminées.
Le marché est presque installé quand ils arrivent, Eugêne saute de la Torpédo à peine arrêtée : il a reconnu la Rosse à l’autre bout de la place.
Merci, Fernand, à la royotte (3).
On ne t’attendait pas si tôt, lui dit Jean en le serrant dans ses bras. Il a grandi et s’est épaissi, c’est devenu un homme. Il a dix-neuf ans.
Ils nous ont libéré un peu plus vite, il fallait faire de la place dans la caserne pour le nouveau contingent.
C’est la mère qui va avoir une sacrée surprise.
Tiens, prend la carriole et monte au village, je remonterai avec Marcel.
Pas question, je vais faire le marché avec toi. Il y a si longtemps. La dernière fois, c’était avec le père.
Ils se taisent soudain.
On va se faire un frichtic (4). Une caye (5) de chique (6), ça te tente?
Ils mangent leurs tartines sous le regard des zaubettes (7) qui dévisagent effrontément les deux beaux gars.
Ca fait du bien d’entendre hachepailler (8), avoue Eugêne.
A la fin du marché, quand ils ont vendu le beurre et la chique, ils attellent la Rosse.
On a dû embaucher un gars pour nous aider à la moho (9), explique Jean tandis qu’ils gravissent la côte. C’est une gueule cassée, Louis.
La mère se sent mal quand elle les voit arriver. Elle s’accroche à la rambarde du fourneau à bois. Eugêne ressemble tellement à son père.
Quand elle a sorti le maugin (10) et qu’il se sont attablés, Louis arrive. C’est un solide gaillard de trente ans. Il a un bandeau sur l’œil et un crochet en guise de main droite.
Schrapnel, fait-il sobrement en tendant sa main gauche.
Eugêne lui serre la main. Ils n’en diront pas plus sur la guerre. Ce n’est pas un sujet de conversation.
Va donc me faire chauffer un bain, demande-t-il à son frère. Il retrouve son droit d’aînesse. C’est lui le chef de famille maintenant.
Parle-moi des vaches dit-il à Louis.
Pendant ce temps, la mère laisse parler les hommes. Elle va dans l’armoire de la chambre chercher des vêtements du père qui devraient lui aller. Ils font la même taille.
Quand Eugêne entre dans la baignoire de cuivre, il montre le sac dont il n’a extrait que quelque objets à Jean.
Tiens, lui dit-il. Fous-moi tout ça au feu.
Octobre 1921
Je pars demain à Colmar chercher du travail, dit Eugêne un soir autour de la table.
Il n’y a pas assez de travail ici à la ferme, et pas assez d’argent.
Il ne va pas à Colmar.
A peine arrivé en gare qu’il file déjà au guichet prendre un billet pour Strasbourg.
Pas assez de travail et d’argent, c’est vrai, mais autre chose le taraude depuis qu’il est rentré. Il faut qu’il retrouve cette jeune femme qu’il a rencontré à la gare il y a quinze jours.
Ecole normale d’instituteur de Neudorf, ce ne devrait pas être très difficile à trouver.
Il trouve en effet assez facilement. Longtemps il attend en faisant les cent pas devant l’établissement sans oser entrer pour se renseigner.
A 18H00, un groupe de jeunes femmes sort en riant par la grande porte. Elles ont des cartables à la main, des livres sous le bras. Il reconnaît tout de suite la fine silhouette de Suzanne.
Mademoiselle, s’écrie-t-il en se lançant à sa poursuite, Mademoiselle!
Comme si elle savait que cet appel s’adressait à elle, Suzanne se retourne. Quand leurs regards se croisent, ils savent aussitôt tous les deux ce qui les attend.
Mademoiselle dit-il en arrivant essoufflé à sa hauteur, regardez Mademoiselle.
Il a à la main une valise marron de cuir bouilli qu’il a acheté à prix d’or dans une boutique de la ville.
C’est pour remplacer celle que j’ai cassée.
Curieux cadeau, pense Suzanne.
Mais il ne fallait pas, voyons, dit-elle avec son accent qui le fait chavirer. Je pouvais faire réparer la serrure.
Elle ne vous plaît pas? Attendez, laissez-moi faire.
Il l’ouvre, accroupi sur le trottoir, lui prend le cartable et les livres des mains et boucle le tout dans le bagage. Son cœur bat à tout rompre.
Si nous faisions une petite promenade? Ose-t-il en tremblant.
C’est que je dois rentrer à la pension. Que va penser ma logeuse? Elle est très sévère, vous savez.
Juste une petite promenade, insiste-t-il. Je peux vous accompagner jusqu’à votre pension, si vous voulez.
Suzanne pense que ce n’est pas une bonne idée.
Venez, dit-elle après avoir rapidement réfléchi, allons par là.
Elle ne lui accorde qu’une demi-heure, mais ils conviennent de se revoir le lendemain. Elle fera son possible pour avoir un peu plus de temps.
Le lendemain, il l’a invité à manger du kugelhof devant une tasse de café dans une grande pâtisserie du centre ville.
Et la douane, vous avez pensé à la douane? Mon père est douanier, vous savez, à la frontière espagnole.
Eugêne en a soupé de l’uniforme, mais ses recherches de travail à Strasbourg n’ont pas donné le résultat escompté.
On leur avait parlé d’emplois réservés dans la douane pour des anciens militaires comme eux, à Sarrebruck, avant d’être démobilisés. Certains camarades avaient sauté le pas. Ils sont restés en Sarre, bientôt ils iront jusqu’en Ruhr pour forcer l’Allemagne à s’acquitter des dommages de guerre.
Et puis vous savez, on peut prendre du galon. École des sous officiers, école d’officiers, je pourrai vous faire bûcher.
Déjà elle parle de leur avenir en toute innocence. Quand Eugêne prend sa main dans la sienne, elle frissonne, mais ne la retire pas.
Ils savent désormais que leur destin est noué.
Demain, dit-il, j’irai me renseigner.
Ce n’est qu’en 1924 qu’Eugêne et Suzanne feront ensemble le long voyage en train jusqu’à Perpignan pour qu’il fasse sa demande officielle en mariage.
Elle a son diplôme en poche. Eugène a revêtu son uniforme. Son pantalon porte la bande garance, couleur de la légion d’honneur, qui est l’insigne honorifique qui a été accordé à son corps depuis 1852. Au revers de son col, la grenade à sept flammes, symbole des unités d’élite au service de la France, que seuls portent aussi les régiments suisses et la légion étrangère, et le cor des chasseurs, infanterie d’élite auquel les douaniers sont assimilés.
Il arbore aussi avec fierté ses premiers galons.
Sur le quai de la gare de Perpignan, toute la famille de Suzanne les attend.
Le père est lui aussi en uniforme.
Quand ils descendent, fourbus, du compartiment, il le serre dans ses bras comme il le ferait avec son propre fils.
Après le mariage, Eugêne sera muté à Hatten dans le bas Rhin, après avoir servi dans la Ruhr. Suzanne y trouvera un poste d’institutrice.
Ils ne savent pas encore que le village est en plein sur le tracé de ce qui n’est encore qu’un projet: la ligne Maginot.
C’est là qu’en 1925 naîtra le petit Jacques, sous la poussée énergique des mains d’une sœur de l’ordre des bénédictines.
(1):grumes; (2):traîneau utilisé pour descendre le bois de la montagne; (3): à bientôt; (4): casse-croûte; (5): un peu; (6): fromage frais de lait de vache; (7): jeunes filles; (8): parler avec l’accent germanique; (9): ferme, maison; (10): tarte au fromage blanc.