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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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BEPC

Juin 1973

T’as eu quoi, toi, en Sciences Nat ?

Jean réfléchit un instant en tirant une bouffée de sa cigarette.

La digestion de l’amidon par la salive. Ca a été, je m’en souvenais pas mal, le prof avait l’air content. Et toi ?

Moi, je suis tombé sur les réflexes.

Le coup de la grenouille décapitée?

Ouais, c’est ça. Tu les vois?

Jean se lève. Du toit du blockhaus, on voit loin, mais il tire quand-même une paire de jumelles de son sac.

Rien, on avait bien dit 15H00?

Ouais, qu’est-ce qu’ils foutent?

On va fêter le BEPC ce soir, enfin si on l’a.

Mon père doit aller à Ernest Couteaux pour l’affichage. Pour cela, il va fermer le cabinet dentaire plus tôt que d’habitude.

Les résultats de Jean seront affichés à 17H00 au collège du village.

Les jumelles ne lui apportent aucun renseignement.

Alors, ta grenouille?

Je me souvenais parfaitement de ce cours.

Marlière, le prof de Sciences Nat tenait ce jour là sa revanche sur toutes les petites misères qu’on pouvait lui faire subir au long de l’année.

Il avait sur sa paillasse une grenouille vivante dans un grand bocal de verre dont les bonds avaient suscité la curiosité et les rires de tous à l’entrée dans la salle de TP.

On a déjà disséqué des grenouilles raidies par le formol, cela ne nous impressionne plus.

Après avoir difficilement obtenu le silence et exposé le thème du cours du jour, il passe à l’action.

D’abord, dit-il, nous allons endormir la grenouille pour pratiquer la première expérience.

Ce disant, il jette un coton imprégné d’éther dans le bocal qu’il referme aussitôt. La grenouille ne tarde pas à perdre de sa vivacité, avant de cesser tout à fait de bouger.

Venez, fait-il, approchez-vous.

Il la sort du bocal et la pose sur le carrelage blanc. On dirait un jouet de caoutchouc, elle est totalement inanimée. Il nous fait remarquer que son cœur bat, puis nous enjoint de regagner nos places.

Il a devant lui une sorte de potence à laquelle il accroche la bestiole par la gueule à l’aide d’un petit crochet.

Ca doit lui faire mal! S’écrie une fille au fond de la salle.

Ne craignez rien, Mademoiselle, vous voyez bien qu’elle est endormie.

Dans la première partie de l’expérience, Marlière se contente de poser à l’aide d’une pince un petit carré de buvard imprégné d’eau sur le dos de la grenouille.

Alors, fait-il, qu’observez-vous?

La classe reste silencieuse.

En effet, concède-t-il, il ne se passe rien.

La deuxième partie devient plus intéressante.

A l’aide de sa pince, il trempe un nouveau morceaux de buvard dans de l’acide chlorhydrique dont il a fait lire l’étiquette du flacon à tous.

Même procédure, il pose à nouveau le buvard sur le dos de la grenouille qui, d’un geste vif d’une de ses pattes arrière s’en débarrasse sous les cris de stupeur de l’assistance.

Mais Marlière n’en a pas terminé.

Maintenant, observez bien, dit-il, j’ai peu de temps pour terminer l’expérience.

Il décroche la bestiole de son crochet, et de ses grands ciseaux lui tranche la tête d’un coup sec pour la raccrocher à son portique.

Stupeur dans la salle.

Mais elle est morte, s’écrie quelqu’un.

Bien sûr qu’elle est morte, mais regardez plutôt.

A peine le buvard imprégné d’acide sur le dos, la grenouille se met à gigoter frénétiquement des deux pattes arrières pour s’en débarrasser sous les cris de la salle.

Les spectateurs sont médusés. Certains pensent même à un trucage.

Il attend que le calme revienne.

Nous sommes donc bien d’accord pour dire que la grenouille sans cerveau peut encore dans les conditions de l’expérience bouger ses pattes?

Maintenant, regardez bien.

Il s’empare d’un fil de fer.

Je vais maintenant détruire la moelle épinière de notre sujet. Il joint le geste à la parole en enfonçant son fil de fer dans l’orifice médullaire de la grenouille qu’il nous a fait identifier lors de notre séance de dissection. Puis il renouvelle le test du buvard. La grenouille ne réagit plus.

Bien, fait-il, maintenant, j’écoute vos explications.

Les voilà, s’écrie Jean en jetant son mégot.

Philippe et Daniel arrivent en mobylette. Nous, on doit encore attendre les résultats du BEPC.

Jean doit hériter de celle de son frère Marc qui vient d’obtenir son permis de conduire. Marc se déplace avec la voiture de ses parents, une Ford XL.

Mamie m’a promis de me donner l’argent pour acheter la «  bleue » d’occasion que j’ai repéré de longue date chez Desmoulin. Elle coûte 400 francs. Il m’a fallu convaincre mon père, je m’y suis attelé depuis plusieurs mois. Finalement, il a fini par céder, puisque c’est Mamie qui paye. Ma récompense pour le BEPC sera son autorisation.

Philippe et Daniel mettent leurs engins sur la béquille, on fait le cercle autour pour les contempler. Ils portent tous les deux des lunettes de soleil, pour protéger les yeux des insectes nous disent-ils. Daniel s’est coiffé d’une casquette militaire. Le port du casque n’est pas encore obligatoire. Ils nous donnent tous les détails techniques de leurs machines, on n’en peut plus d’attendre 17H00.

Philippe a installé des sacoches. Regardez, fait-il. A l’intérieur, des bouteilles d’alcool et des paquets de gâteaux. C’est notre réserve secrète. On lui a tous donné un peu d’argent pour faire les courses, qu’il est allé faire au village d’à côté par souci de discrétion.

Alors, on la fait où cette fête?

Chez mon gand-père, fait Jean, venez, je vous guide.

On va avoir du mal à les suivre avec nos demi-courses, alors on s’accroche à leur épaules et ils nous tractent. On emprunte les petites routes pour atteindre la maison du grand-père de Jean.

C’est la dernière maison à la sortie du village. La famille de Jean vient y passer la belle saison pour profiter du jardin et faire des travaux de rénovation. Ils viendront habiter ici quand la mère de Jean prendra sa retraite et devra rendre le logement de fonction de l’école maternelle.

Mais aujourd’hui, la maison nous appartient.

On a juste le temps de planquer nos bouteilles qu’arrive la mère de Jean. Elle apporte des tartes faites de ce matin et quelques bouteilles de jus de fruits.

Ils arrivent à quelle heure, les autres?

Vers six heures, répond Jean qui est en train de nous brancher la musique. Moi, je suis en train de sortir tables et chaises avec Daniel et Philippe.

A dix-sept heures tapantes, on est à l’affichage des résultats au CEG. Ils l’ont tous les trois. On file à l’école maternelle pour annoncer la nouvelle.

La mère de Jean nous attend avec toute la famille. Le champagne est déjà sur la table. Daniel et Philippe téléphonent à leur parents pour leur annoncer la bonne nouvelle.

Mais on ne s’attarde pas, on repart chez le grand-père. En route, je m’arrête chez moi, la voiture est garée devant la porte.

C’est bon, tu l’as, me dit mon père. Je téléphone à Mamie et à mes grands-parents et je file aussitôt vers la fête.

Le lendemain j’attends l’ouverture du magasin de Desmoulin. Je suis rentré chez moi à trois heures du matin, mon père n’était pas là. Ce matin, il a bien voulu m’avancer les 400 francs qu’il se fera rembourser dimanche par Mamie. J’ai un mal de crâne épouvantable. On a un peu forcé sur l’alcool hier soir. Je n’ai pas l’habitude.

Une heure après, je suis chez Jean au guidon de ma machine.

Il est sur le perron en train de nettoyer à fond les jantes de sa mob.

Tu connais la nouvelle ?

Quelle nouvelle?

Philippe.

Eh bien quoi, Philippe?

Il s’est planté en mobylette hier soir, il est à l’hôpital.

On passe toute la journée à rouler cheveux au vent sur les petites routes de campagne pour prendre en main nos engins.

Quand le soir je rentre chez moi, mon père qui m’attendait m’informe que je dois me rendre demain à la gendarmerie à 9HOO.

Mais, je n’ai rien fait.

Ils veulent vous interroger à propos de votre petite soirée d’hier soir.

 

Quelques jours plus tard, on rend visite à Philippe à l’hôpital. Il a fait une semaine de coma. Les infirmières nous préviennent avant de rentrer dans sa chambre qu’il ne faudra pas rester trop longtemps, il est encore très fatigable.

Ils lui ont rasé la tête. Un pansement occupe la moitié de la surface de son crâne. A un bras une perfusion, l’autre qui est fracturé est enfermé dans un plâtre. On n’en, mène pas large.

Il ouvre les yeux quand on rentre dans la chambre. Il a du mal à nous reconnaître. A vrai dire, on a l’impression qu’il ne nous reconnaît pas. On l’interroge sur les circonstances de l’accident. On sait que ce sont les gendarmes qui l’ont trouvé au cours de leur patrouille, pour la bonne raison qu’ils nous ont auditionné.

On a bien été obligé de leur avouer qu’on avait picolé, mais ils le savaient déjà par les analyses effectuées sur Philippe.

On ne leur a pas appris grand-chose. Philippe est parti seul à la fin de la soirée, comme nous tous, mis à part Jean qui a dormi sur place. Moi, je suis rentré directement en titubant, mon demi-course la main.

Ils l’ont découvert environ une heure plus tard, inanimé au pied d’un pylône EDF.

Il a apparemment continué tout droit dans le virage.

On sait bien que ce n’est pas encore obligatoire pour les mobylettes, mais la loi va bientôt paraître. On vous conseille de vous acheter des casques, pensez ce qui est arrivé à votre copain.

On a quitté la gendarmerie avec soulagement, et on est allé direct chez Desmoulin pour voir le prix des casques.

Il ne se rappelle de rien. Il semble ne pas comprendre de quoi on parle quand on évoque l’accident.

Quel accident, je n’ai pas eu d’accident, je vais très bien, fait-il en gesticulant avec son plâtre pour souligner ses propos.

Et ça, lui fait Jean en désignant le plâtre et la perfusion.

C’est rien, ça, crie-t-il en faisant mine d’arracher la perf.

Les infirmières interviennent. L’une nous fait sortir, tandis que l’autre s’efforce de le calmer.

Ne vous inquiétez pas, nous fait-elle. C’est normal, il est encore sous le choc.

Mais, interroge Jean, il ne nous a même pas reconnu. Ca va s’arranger, il va guérir?

L’infirmière hausse les épaules.

Impossible à dire pour le moment, il faut attendre.

C’est ce qu’on a fait. On a attendu, et puis on a oublié.

Le père de Philippe est décédé peu après.

Aujourd’hui, Philippe vit toujours avec sa mère. Il n’est jamais retourné à l’école, il n’a jamais travaillé. Le matin il s’habille avec l’aide de sa mère, ensuite il s’assied à l’angle de la fenêtre de la cuisine et regarde dans la rue. Tout le monde le connaît et lui fait un petit signe en passant. Il répond d’un salut militaire. Quand c’est une mobylette qui passe, il sourit.

Sa mère se fait vieille.

 

 

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