Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Vous avez habité Buchy? Me demande le médecin, d’une voix teintée d’un léger accent germanique.
En effet, pourquoi cette question?
Je vous ai retrouvé dans l’ordinateur. Vous donniez votre sang?
Ca m’est arrivé.
Alors, c’est bien de vous qu’il s’agit me dit-elle en indiquant du regard la liasse de papiers qu’elle tient à la main.
Je lis que vous avez donné votre sang en mars 2000.
Je ne suis pas très régulier, en effet. Mais je trouve que je me rattrape bien en ce moment.
Elle sourit. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Bien, je vous laisse, à tout à l’heure.
Quand elle est sortie, je demande à l’infirmière :
Elle est hollandaise?
Non, allemande.
A ma droite la machine ronronne. J’en ai pour 199 minutes à rester sans bouger, une aiguille plantée dans chacun de mes bras que je dois maintenir tendus.
Le sang est extrait dans une veine du bras gauche, est traité dans la machine, puis réinjecté dans le bras droit. Pendant ces 199 minutes, ma masse sanguine sera recyclée deux fois.
1,5 lundi, 2,5 hier, me dit l’infirmière. Si vous faites deux aujourd’hui, nous en aurons assez recueilli pour effectuer les deux greffes qui sont prévues. Il en faut trois par greffe.
Elle parle de millions de cellules souches.
Mon rendement n’est pas mauvais.
J’ai l’impression d’être une vache laitière.
J’ai froid.
A ma demande, elle me recouvre d’une couverture de survie. C’est une feuille de plastique dorée sur le recto et argentée sur le verso. Je ressemble maintenant à un cadeau de Noël.
Quand en septembre j’ai appris que j’avais cette maladie, je ne pensais pas vivre jusqu’à Noël.
Ce week-end, Caro et Antoine ont installé le sapin. Comme chaque année, je suis resté à l’écart. Noël me met mal à l’aise.
Elle a passé le reste de l’après-midi à faire du tri dans les cartons de la cave.
La semaine dernière en faisant les achats de jouets pour Antoine et sa cousine Juliette, elle a vu dans un magasin une affiche de l’armée du salut. Il s’agissait de donner les vieux jouets pour les enfants nécessiteux. Un container était disposé là à cet effet.
Le soir on en a parlé dans la cuisine en préparant le repas.
On a évoqué les sentiments que ressentent les pauvres gosses déshérités devant l’indécent étalage des fêtes de Noël.
Le tri sera vite fait : elle a décidé de tout donner.
Donne aussi les vêtements.
A quoi bon les garder, nous n’aurons plus d’enfant.
Ca représente au total un joli paquet de cartons.
Je les appellerai demain pour qu’ils viennent chercher tout cela. Je n’aurai pas le temps de transporter cela toute seule, et j’aimerai que cela leur parvienne avant Noël pour que les enfants puissent avoir des cadeaux.
Elle a raison, il faut faire vite. Cette année, Noël tombe le 17 décembre. C’est la date qui a été retenue pour la réunion de famille chez les parents de Caro.
Quand j’étais enfant, Noël donnait aussi lieu à une réunion de famille chez mes grands-parents, qui ne différait guère du rendez-vous bimensuel hormis le menu.
Le menu de Noël était cependant toujours le même. L’incontournable dinde aux marrons et l’inévitable bûche au café. Sur un fauteuil traînait dans un emballage à peine ouvert une grammaire allemande.
Je n’ai plus froid, mais j’ai envie de pisser.
L’infirmière va chercher un pistolet et m’aide de ses mains gantées de latex.
Je ne peux rien faire avec mes deux bras tendus, pas même lire.
Il y a eu encore cet autre Noël à Bel Horizon.
Toute la famille de Caro était chez nous. La dinde était au four, tous prenaient le champagne tandis que j’avais emmené ma coupe dans la loggia pour y fumer un cigare tout en surveillant la cuisine.
Caro est arrivée avec le téléphone que je n’avais pas entendu sonner.
Allô, vous êtes bien Jean-Marc Nicolle?
Lui-même.
Je suis la mère supérieure du monastère de Valmont. Je n’ai pas une bonne nouvelle à vous annoncer.
Je m’en doute. Les mères supérieures me téléphonent rarement.
Valmont, mais c’est le monastère de Jacqueline…
Sœur Mathias est décédée pendant la nuit de jeudi à vendredi.
Je reste sans voix, abasourdi par la nouvelle.
Elle était très malade, vous savez. Le cœur. Elle ne vous en avait jamais parlé?
Nous parlions de beaucoup de choses avec Jacqueline, enfin je veux dire nous nous écrivions depuis vingt ans, mais jamais elle ne parlait d’elle même, sauf si je lui posais une question précise.
J’ignorais donc complètement son problème cardiaque.
J’ai essayé vainement de contacter son frère, enfin je veux dire votre père au téléphone. Vous savez où le joindre?
Je n’en ai aucune idée.
Elle insiste. Il s’est peut-être absenté, savez-vous quand il va revenir?
Je n’en sais rien. Vous savez, je n’entretiens aucune relation avec mon père depuis des années. Mais je vais essayer de le joindre moi-même.
Je voulais aussi vous prévenir de la date des obsèques, poursuit-elle.
Les bénédictines se font enterrer dans leur monastère.
Elle me donne la date et l’heure. C’est dans trois jours.
Je vais faire le maximum pour joindre mon père, lui dis-je, et je viendrai à l’enterrement.
Il ne faut pas être triste, me dit-elle. Maintenant, elle est auprès de Notre Seigneur.
Merci de m’avoir prévenu, ma mère. Je raccroche. La dinde pourrait prendre feu dans le four que je ne m’en rendrais pas compte.
C’est Caro qui me retire le téléphone des mains quelques minutes plus tard.
Qu’est-ce que tu fais? Ils se demandent tous où tu es passé.
Je lui explique.
Laisse-moi encore quelques minutes. Tiens, sers-moi donc une autre coupe.
Dans sa dernière lettre, Jacqueline m’avouait qu’elle avait été témoin d’agissements de mon père à l’égard de leur mère qu’elle qualifiait de maltraitance.
Cela faisait plusieurs mois que je lui demandais de me renseigner sur leur enfance et sur l’éducation qu’ils avaient reçu de leurs parents. Je cherchais à découvrir l’origine du mal.
Elle m’avais affirmé que ses parents étaient des gens tolérants, modérés, plutôt de centre gauche. Qu’ils leur avaient inculqué le respect des autres. Elle les qualifiait même de parents aimants.
Je n’en avais bien sûr pas cru un traître mot.
Je ne remettais pas en cause le fait qu’ils avaient été des gens respectables, mais j’avais fait l’expérience de leur incapacité à donner de l’amour. Car on peut être respectable avec cette lacune.
C’est même parfois considéré comme une faiblesse que d’être à l’écoute des sentiments d’autrui.
On ne doit pas avoir la même conception de l’amour.
J’ai peine à croire à l’innocence de parents dont l’un des enfants entre au couvent à l’âge de quarante ans sans jamais avoir quitté le domicile parental, et l’autre s’avère avoir des comportements de maltraitance.
Je ne pense pas qu’il y ait de mensonge volontaire dans ses affirmations.
Ce doit être plus grave.
Je penche plus pour un comportement névrotique qui se transmettrait à travers les générations par l’éducation.
Il reste 100 minutes, me dit l’infirmière.
Mes bras commencent à être douloureux, mais il me faut encore patienter. J’accepte volontiers le jus de fruit qu’elle me fait boire à la paille.
Pour tenter de comprendre, il me faut reconstruire la vie des mes grands parents d’après les quelques éléments factuels dont Jacqueline m’a fait part. Ce sont juste quelques dates, quelques faits marquants, quelques petits secrets.
J’ai aussi mes souvenirs, peu de choses. Mes propres observations, des brides de conversations saisies ça et là, des confidences lâchées par les uns et les autres.
Pour moi, ils étaient des gens froids et raides.
Ils affichaient un simulacre d’intérêt et d’affection qui n’était dicté que par le sens du devoir . Il fallait être affectueux, faisaient mine de l’être, pensaient l’avoir été après s’être contenté de nous avoir nourri et inculqué des règles de morale.
Les apparences étaient sauves.
Agissaient-ils par sens du devoir ou crainte de l’opprobre?
Ils agissaient comme certains soignants qui débitent à leurs patients ces phrases stéréotypées, faussement bienveillantes, et ne veillent en réalité qu’à accomplir mécaniquement un acte techniquement irréprochable.
Certains infligent même à leurs patients des souffrances inutiles sous prétexte d’efficacité.
Vieille croyance chrétienne que de croire que la rédemption s’acquiert par la douleur, ou comportement déviant? La frontière est mince.
Grand-Mère racontait souvent la naissance de mon père.
Elle souffrait le martyr depuis plusieurs heures. L’enfant ne voulait pas sortir.
La sage-femme, qui était une bonne sœur, n’en pouvait plus d’attendre.
Alors que Suzanne gémissait de douleur à l’occasion d’une contraction plus forte encore que les précédentes, la sage femme lui crie en lui appuyant fermement des deux mains sur le ventre : vous avez su le faire entrer, maintenant, faites-le sortir…
C’est ainsi que naquit le petit Jacques.
Grand-mère riait en racontant cette anecdote, mon père aussi.
Il ne reste que trente minutes, me dit l’infirmière.
Vous ne sentez pas de picotements dans les extrémités? Je peux vous faire une injection de calcium si vous le désirez.
Je ne désire aucune injection. Je désire juste pouvoir bouger mes bras. Et que passent vite ces trente minutes.