Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Septembre 1921
Le train de Coblence approche de la gare de Strasbourg. Le temps sera encore chaud. Le soleil naissant éclaire la plaine humide de rosée dans un ciel sans nuage.
Dans sa capote bleu horizon, Eugêne reste assis sur sa banquette de bois. La nuit a été fraîche. A l’abord des faubourgs, ses camarades se penchent par les fenêtres pour tenter d’apercevoir la ville.
Ils ont chanté, la Madelon tous ensemble. Un artilleur a fredonné « mon homme« , le succès de Mistinguett de l’année dernière. Il ne se souvient pas des paroles. C’est quand l’un d’entre eux a entonné le temps des cerises que l’émotion s’est emparée de tous les occupants du compartiment. Ils réalisent qu’ils chantent ensemble pour la dernière fois. C’en est fini pour eux de la vie militaire.
Deux ans à occuper la Rhénanie. Presque une année dans la Sarre à surveiller les mines de charbon. La France veille sur les dommages de guerre qu’elle a obtenu des allemands pour une durée de quinze ans.
Ajoutons à ça les quatre années de guerre où il a été fait prisonnier dès les premiers jours. Enrôlé de force pour couper le bois des forêts nécessaire aux armées du Kaiser. De sa jeunesse il n’a connu que la faim et la brutalité des gardes. Cela fait sept ans qu’il vit dans des casernements.
Et encore, il a eu de la chance. Il a survécu. Il n’avait que seize ans quand ils se sont faits attraper, son père et lui, par la gendarmerie allemande à Senones le quatre août 1914. C’était le lendemain de la déclaration de guerre.
Le Reichsland avait été déclaré en état de menace de guerre le 31 juillet, les libertés supprimées, la censure militaire imposée. Ils avaient peu d’informations dans leur montagne. Il fallait bien vendre le beurre et le fromage.
Ils sont descendus comme d’habitude à Senones pour le marché, avec son père et son frère Jean sur la carriole tirée par Rose, leur unique jument qu’il appelaient plutôt la Rosse en raison de son caractère imprévisible.
Les gendarmes de Guillaume II les ont cueilli à l’entrée de Senones.
Jean n’avait que douze ans, il était trop jeune pour la réquisition. Ils l’ont laissé remonter seul avec Rose au village. Il a pleuré tout au long du chemin. Quand sa mère qui était dehors au lavoir a vu de loin la carriole remonter aussi tôt, elle a compris. Elle s’est mise elle aussi à sangloter, le battoir lui est tombé des mains. Deux de ses hommes étaient perdus.
Le père d’Eugêne a été tué par un obus anglais le 1er juillet 1916, premier jour de la bataille de la Somme. Ce jour là, les britanniques ont accusé presque 20.000 morts.
Il avait subi son baptême du feu dès le 2 décembre 1914 sur le sommet de la Tête de Faux.
Les boches se méfiaient des Alsaciens, ils craignaient qu’il de se retournent contre eux à la faveur des combats. Ils avaient fait de lui un nettoyeur de tranchées. Deux ans de boucherie a éliminer les poches de résistance dans les tranchées prises à l’ennemi, c’est à dire les alliés. Deux années à achever les blessés à la baïonnette, au revolver, à la grenade, au coutelas.
Certains accomplissaient leur tâche au fusil de chasse à canon scié, comme s’ils tiraient du gibier.
Derrière eux, les gendarmes et leurs mitrailleuses prêts à éliminer les déserteurs.
Les hommes de la première tranchée qu’il a nettoyée en pleurant de rage portaient l’uniforme français. Ils appartenaient au 215e régiment d’infanterie. Il avait le sentiment de tuer ses propres enfants.
C’est un gars du canton, un survivant, qui a raconté tout cela après la guerre dans un estaminet. Ivre d’absinthe, il avait interpellé Eugêne. Je sais de quoi je parle, avait-il clamé d’une voix où, sous l’ébriété, perçait l’indignation de n’être pas cru. D’ailleurs, ton père était avec moi. Sans cet incident, il n’en n’aurait jamais rien su. La censure était bien faite. Les hommes voulaient oublier la honte de cette période maudite.
Eugêne est né en 1898 dans le Reichsland. Comme dans la plupart des familles on continuait secrètement à parler le français en plus du dialecte. On espérait que l’Alsace et la Lorraine retrouvent un jour le giron de la république. Maintenant, c’est l’allemand et le dialecte qu’il est interdit de parler.
Il s’est enfuit de la scierie où il était maintenu prisonnier à la faveur de l’armistice du 11 novembre 1918, pour regagner à pied Ménil par les sentiers de montagne. Il n’avait pas revu sa mère et son frère depuis plus de quatre ans. Il n’était pourtant qu’à quarante kilomètres de chez lui.
Après le bref intermède de la révolution strasbourgeoise rapidement réprimé par l’entrée des troupes françaises à Strasbourg le 21 novembre, il s’est rendu chez les gendarmes.
Bien lui en a pris.
L’épuration ethnique à la française commençait.
Entre novembre 1918 et septembre 1920, c’est plus de 110.000 Alt-Deutche et autres alsaciens jugés indésirables qui connaissent le chemin de l’exil.
On ne lui a pas fait de difficultés à la gendarmerie française.
Il a facilement pu justifier de la naissance de ses parents et ses grands-parents en Alsace-Lorraine. Les registres étaient bien tenus dans le Reichsland.
On lui a accordé la carte d’identité « A », avec ses bandes tricolores, et on l’a immédiatement incorporé dans l’armée pour y effectuer son service militaire.
Avec ses 1.450.000 soldats tués, et une surmortalité civile de 250.000, la population a diminué de trois millions d’âmes. La France manque de bras.
Les cadavres n’ont pourtant pas fini de s’entasser : depuis début octobre, une épidémie de grippe espagnole fait 1000 morts par semaine.
Le train pénètre sous l’imposante halle métallique ornée de rosaces de la gare de Strasbourg. La ville a été relativement épargnée par la guerre. Les quais sont encombrés des familles en liesse qui viennent accueillir les soldats libérés. C’est la ruée, on agite les drapeaux tricolores, au bout du quai un orchestre entonne « Alsace et Lorraine » que les troufions reprennent en cœur.
« Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine
Et malgré vous, nous resterons français.
Vous avez pu germaniser nos plaines
Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais. »
Déjà les sacs passent des fenêtres du train aux mains qui se tendent.
Eugêne reste assis, il n’en veut pas de cette bousculade. Personne n’est venu l’attendre, il en est sûr. Qui s’occuperait des bêtes à la ferme? Ont-ils encore de bêtes? Est-ce que les soldats n’auront pas tout réquisitionné?
Un autre train entre en gare sur le quai d’à côté, c’est le train de Paris.
La foule rapidement s’est dispersée. Quelques groupes se sont formés autour de l’orchestre qui joue encore, mais tous sont pressés de rejoindre leurs foyers.
Eugêne se dirige vers la portière du wagon et jette son lourd sac sur le quai, qui malencontreusement fait trébucher une passagère qui vient de descendre du train de Paris.
Confus, Eugêne se précipite sur elle. Il l’aide à se relever.
Pardonnez-moi, Mademoiselle lui dit-il en français avec son accent rugueux. Je suis désolé, je pensais à autre chose. Vous n’êtes pas blessée au moins?
Je n’ai rien, dit-elle avec un drôle d’accent chantant en se frottant les genoux. Mais l’une de ses deux valises a explosé sous le choc. Son contenu s’est étalé sur le sol. Des vêtements, des livres, une boite de carton qui a laissé s’échapper des petits cubes blancs.
Il s’accroupit à côté d’elle et l’aide à ramasser ses effets, mais elle ne veut pas de son aide. Sa pudeur est froissée de ce qu’un inconnu, un homme de surcroît, puisse ainsi découvrir son intimité.
Eugêne se relève donc et se voit obligé de la regarder entasser le linge dans son bagage.
C’est une petite femme. A peine plus d’un mètre cinquante. Quel âge peut-elle avoir? Dix-huit ans? Vingt ans?
Sa peau a le teint mat, ses cheveux sont noir corbeau, ses yeux sombres lancent des éclairs de colère. Elle ne ressemble en rien aux filles de la région. Et puis il y a cet accent.
Quand elle a réuni toutes ses affaires, le bagage ne veut plus fermer. Une des serrures est cassée.
Venez, lui dit-il en prenant d’autorité la valise sous son bras et faisant passer son sac à l’épaule, je vais vous arranger ça.
Un peu plus loin, ils trouvent un banc.
Il tente bien de son canif la réparation de la serrure, mais le petit mécanisme lui donne du fil à retordre. Pendant ce temps, faisant fi de sa gêne, elle a pris le temps de replier soigneusement son linge.
Vous n’êtes pas de la région? Mademoiselle.
Non , en effet, je viens de Perpignan.
C’est ce que je me disais, à cause de votre accent.
Vous aussi, vous avez un accent.
Moi, je suis des Vosges.
Et moi, catalane. Tenez.
Elle lui présente un petit cube blanc qu’il a vu tout à l’heure dans ses affaires.
Qu’est-ce que c’est?
Goûtez, vous allez voir, et comme pour le rassurer, elle s’en met un dans la bouche et commence à manger.
C’est délicieux. Un goût de miel et d’amandes.
Ce sont des tourons, ça vient d’Espagne. Ceux-ci sont des tourons d’Alicante. Ils sont durs, et les amandes sont entières. Ce sont des confiseries très anciennes, vous savez. Elles nous viennent des arabes.
Il faut toujours qu’elle explique.
Oui, fait-il, c’est vraiment délicieux. Mais que venez-vous donc faire à Strasbourg, si loin de chez vous?
J’ai été reçue au concours de l’école normale d’instituteurs de Neudorf. Vous connaissez?
Non, enfin je sais où se situe ce quartier, mais vous savez, je ne suis pas de Strasbourg. D’ailleurs, j’attends le train de Colmar.
Vous êtes militaire?
Non, je suis libéré, je rentre chez moi. Il n’ose pas lui dire qu’il n’est qu’un simple paysan.
Mais voyons votre valise, il faut trouver une solution. Attendez! Je crois avoir ce qu’il nous faut.
Au fond de son sac il trouve la pelote de ficelle.
En un tour de main il fait une réparation de fortune.
Ca vous permettra d’arriver jusqu’à votre école, Mademoiselle?
Poncet, Suzanne Poncet.
Eugêne Nicolle.
Eugêne ne sait plus que dire. Il aimerait bien prolonger cette discussion, faire plus ample connaissance. Mais il ne connaît rien aux femmes. Il ne connaît que les forêts et les casernes.
Je…Je dois prendre mon train, Mademoiselle finit-il par dire en se maudissant intérieurement.
Et moi, je dois rejoindre mon école, alors au revoir, Monsieur.
Au revoir, Mademoiselle.
Il la regarde partir vers la sortie de la gare, le port de tête volontaire, droite et le pas vif malgré la charge de ses deux valises.
Le train de Colmar est en gare. Le mécanicien fait monter la pression dans la chaudière à qui il fait cracher par instants des jets de vapeur qui fusent en sifflant.
En attendant l’heure du départ, il regarde les membres de l’orchestre qui remballent leurs instruments. Il observe les passants et la queue aux guichets. Il suit le va-et-vient des porteurs. Il s’enivre de la vie enfin retrouvée.
Eugêne ne pense plus qu’à retrouver les siens.