Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Hôpital de jour de Becquerel, 10H45, j’ai rendez-vous à 11H00, j’aime être à l’avance.
Quand nous prenions le train avec Mamie pour aller visiter sa sœur à Nancy, on arrivait une bonne heure avant le départ. On se gelait sur les quais déserts. Je me gavais de sucreries dont je m’emparais des emballages cartonnés aux tiroirs des distributeurs en inox. Je regardais partir les trains en suçotant mes douceurs. Mamie cherchait les toilettes, puis revenait affolée, de peur que le train soit parti en son absence, ou que je sois disparu. Quelques fois, pour que ses craintes ne soient pas vaines, je me cachais derrière un pilier. Je m’amusais de la voir chercher partout après moi, et quand elle était proche de me trouver, je surgissais de ma cachette en poussant des cris de sioux. A Paris, il fallait changer de Gare. Elle demandais son chemin dix fois aux hommes en uniforme pour aller de la Gare du Nord à celle de l’Est, ne prêtant aucune attention aux panneaux indicateurs.
En guise de friandise, je ne trouve que quelques Version Fémina dans la salle d’attente. Le distributeur de confiseries est en panne. C’est une simple consultation, je n’ai pas emmené mon PC. J’ai à la main la pochette rose de mon dossier médical. J’ai pris la précaution de prendre mon Marianne. Je passe par le bureau pour signaler ma présence, mais il n’y a personne. Je donne donc ma feuille à une infirmière dans la salle de soins qui me coche sur sa liste. Regardez, lui dis-je en tirant sur le col de mon polo, j’ai encore un fil. Elle jette un œil. En effet, me répond-elle, on vous l’enlèvera tout à l’heure.
Les consultants arrivent peu à peu. Parmi eux, un chauve logorrhéique qui ne tarde pas à emplir l’espace de sa voix sonore. Ce doit être un nouveau. Ou plutôt une rechute. L’angoisse du cancer lui délie la langue, comme s’il allait mourir sur l’heure. C’est le genre de type qui ne sais pas parler posément : il clame, il tonne, il tonitrue. D’entrée il abreuve de détails sur sa vie le pauvre type qui a eu le malheur de répondre à sa première question. Il a une méthode. Il commence par une question innocente du genre vous attendez depuis longtemps? Quand l’autre lui répond, la nasse se referme sur lui. Il lui précise sa conception en matière de maçonnerie. Les travaux de bâtiment, pas l’association ésotérique. L’autre n’ose pas l’interrompre, encore moins le contredire. Ca dure une bonne demi-heure pendant laquelle il m’est impossible de lire. Il fait les questions et les réponses, s’indigne, tonitrue. De guerre lasse, je vais fumer un cigare dehors. Alors que je reviens, on appelle le bavard. Il s’éloigne en inondant le pauvre interne de son flot de paroles. Sa femme qui reste assise dans la salle d’attente pousse un soupir en levant les yeux au ciel. Je peux enfin lire paisiblement mon Marianne pendant une vingtaine de minutes au bout desquelles il ressort, toujours débitant d’interminables diatribes. L’interne prend congé poliment. Il reprend aussitôt son monologue qu’il adresse à son premier interlocuteur de la salle d’attente, lequel s’est tassé dans son fauteuil à l’abri de sa femme pour se faire oublier. Cinquante parpaings à la journée, c’est vraiment de la foutaise, ça ne se serait pas passé comme ça chez nous. Son épouse ne se laisse pas démonter, elle accroche son bras et l’attire fermement vers la sortie. Et encore, deux cent cinquante à trois cent parpaings par jour, ça ne me faisait pas peur poursuit-il en la suivant. Du bout du couloir, on entend encore sa voix qui continue s’adressant à son épouse : et alors, c’est la vérité, suivi d’un puissant: à la prochaine!
Il y a aussi le faux jovial qui vient d’arriver. Celui là use aussi d’une technique particulière.
Il s’embusque à l’angle du couloir et attend que passe une infirmière. Le rigolo chasse à l’affût.
Quand l’une d’elle s’approche, il surgit comme un Polichinelle de sa boîte.
Comment vas-tu, ma chérie?
L’autre feint la surprise. Tiens, vous êtes là, vous?
Il doit être sur sa liste depuis une semaine.
Il sort deux ou trois calembredaines.
A quoi on joue, aujourd’hui?
Il n’a sans doute pas lu sa convocation.
Je vais vous passer une petite chimio, venez, suivez moi, vous êtes en chambre cinq.
Je vous suivrai jusqu’au bout du monde, fait-il en se tournant vers l’assistance pour y appuyer ses propos d’un clin d’œil.
On badine, on marivaude, on vient par hasard faire une « petite » chimio pour tenter de guérir de son gros cancer. On n’avait justement rien d’autre à faire aujourd’hui. On a décidé de ne pas appeler un chat un chat. A chacun sa façon de se voiler la face.
Vers 12h15, passe le chariot d’inox des repas. Qui veut déjeuner?
Mieux vaut prendre ses précautions. Je me dirige vers la petite salle des repas où on me sert un plateau, un autre type s’installe en face de moi. Pas bavard celui-là. Tant mieux. Il a les yeux rivés sur la télé à laquelle j’ai tourné le dos. A côté, une tablée de quatre femmes, la soixantaine, qui chipotent dans leurs assiettes en silence. Certaines attendent leurs maris qui sont en chimio, d’autres leur tour à la consultation. Derrière moi, sous la télé dont le son est coupé, deux autres femmes que je n’ai pas détaillées en entrant. Personne ne parle. On mange notre cuisse de poulet et nos petits pois dans un silence religieux.
Alors que je m’apprête à décapsuler le pot de plastique transparent qui contient la salade de fruits, une des femmes assise derrière se lève.
J’ai un péché, s’exclame-t-elle.
…
J’ai un péché, répète-t-elle, je fume. Elle agite devant elle un paquet de cigarettes.
Elle sort.
Ca délie les langues de la tablée d’à côté.
Dans son état, c’est pas raisonnable, fait la première, une grande à la perruque aussi rigide qu’un casque intégral.
Au point où elle en est… Rétorque sa voisine, elle peut bien continuer à fumer.
Moi, fait la troisième, je fumais, autrefois, quand j’étais jeune. Et puis un jour, en allant à l’usine, j’avais plus de tabac, alors j’ai passé toute la journée sans fumer. Le soir, quand je suis passée devant le buraliste, je me suis dit que si ça ne m’avait pas manqué aujourd’hui, ça me manquerai pas demain. C’est comme ça que j’ai arrêté.
Moi, reprend la seconde, mon mari, il a arrêté du jour au lendemain, comme ça, sec.
Il revenait du cardiologue. Le docteur a dû lui faire peur. En rentrant, il a jeté son paquet dans la poubelle, et il a plus jamais recommencé. Comme ça, sec.
C’est pour ça, ceux qui arrivent pas à s’arrêter, c’est qu’il veulent pas. C’est tout dans la tête.
Ouais, fait la première, tout dans la tête. Les patch, tout ça, c’est des conneries. Ce qui compte, c’est la volonté.
Ouais, ceux qui continuent, c’est qu’y -s-ont pas la volonté.
Elle se tourne vers la quatrième qui n’a encore rien dit.
Oh, moi, fait-elle, j’ai jamais fumé, alors…
Je sors via le distributeur de café. Un bon cigare me fera le plus grand bien.
13H00, il y a toujours du monde qui attend.
Je passe signaler aux infirmières que je suis toujours là. L’une d’elles vérifie sur sa liste. Mais oui, vous êtes bien inscrit, je vais me renseigner.
Retour à la case attente, j’ai terminé mon Marianne.
Les jours fastes de l’été 72, Jean achetait des Gauloises bleues, moi je piquais une Craven et une Disque Bleu dans les paquets de mon père avant d’enfourcher mon demi-course. J’allais le chercher chez lui, à l’école maternelle. Marc, son aîné démontait des mobylettes sur le perron. On le regardais faire longuement, quelque fois il demandait qu’on lui passe un outil, ou il nous sollicitait pour une aide minime. Ensuite on partait sur nos demi-courses jusqu’à chez Desmoulin, le marchand de cycles. On rêvait devant les mobylettes neuves qu’il alignait sur le trottoir et qui rutilaient au soleil. Il y avait aussi des occasions. On n’avait pas encore l’âge.
On a fini par s’associer pour les achats de tabac, on voulait goûter à tout. Notre monnaie mise en commun, on se procurait toutes sortes de cigarettes pour les tester, on a fini par se les rouler nous-même, c‘était moins cher. Ca devenait une véritable cérémonie, un rite, le but de toutes nos virées. C’était interdit, mais tous les adultes le faisaient.
A la rentrée, j’irai sûrement rejoindre le groupe de fumeurs derrière la salle de sports d’Ernest Couteaux. Je ferai peut-être le guet à mon tour.
13H20, j’entends enfin prononcer mon nom.
L’interne me fait entrer dans le cabinet de consultation.
Court interrogatoire.
Il consulte mes résultats biologiques, m’interroge sur mon état.
Je lui dit que mon état est stable depuis la dernière fois. Je parviens à marcher quelque centaines de mètres sans être trop essoufflé, à condition de ne pas aller trop vite.
Non, je ne prends pas d’anxiolytique, ni rien d’autre pour dormir.
Oui, j’ai toujours les hanches douloureuses, mais la douleur est stable.
Non, je ne prends pas d’antalgique.
Vous avez vu le Dr.T. la semaine dernière? Elle vous a expliqué la suite du programme?
Oui, mais j’aimerai bien un peu plus de détails.
Attendez moi un instant.
Il revient accompagné d’une interne plus expérimentée que j’ai déjà vu dans les couloirs.
Bien, dit-elle, je vous explique.
On va commencer dès aujourd’hui les facteurs de croissance. C’est une série d’injections sous cutanées, deux par jour, matin et soir pendant cinq jours, puis lundi, vous venez au labo pour un dosage. Si le dosage est bon, on vous envoie à la Croix Rouge pour un premier prélèvement de cellule souches. Ça se passe un peu comme une dialyse, vous voyez?
Je vois.
Un seul prélèvement?
Ca peut aller jusqu’à trois, ça dépendra du résultat.
Ensuite, on congèle vos cellules qu’on conserve jusqu’à la greffe.
Il y aura donc d’autres cures de chimio ensuite?
Oui, mais je ne peux pas vous dire combien, ça dépendra des résultats.
L’hématologie est pleine de surprise.
Le Dr.L, qui est mon référent, a dit à Caro qu’il envisageait la greffe pour janvier ou février.
Trois ou quatre semaines enfermé dans une chambre stérile, un vrai QHS, pas question de fumer.
Que faire? Anticiper dès maintenant, où ne s’arrêter qu’à l’ultime moment où j’entrerai en isolement?
J’ai déjà maintes fois cesser de fumer, j’ai repris chaque fois, parfois après six mois d’arrêt.
Une fois on a arrêté avec Caro, pendant deux ou trois mois, sans aucun adjuvant. On a failli s’entretuer. On était tellement nerveux qu’on se disputait sans cesse. Un soir, alors qu’on rentrait du cinéma, elle m’a fait stopper la voiture au beau milieu de la rue. Quelque minutes plus tard, elle revenait avec deux paquets de cigarettes, une de chacune de nos marques respectives. On a rattrapé notre retard, ça nous a calmé.
Une autre fois, on a testé les adjuvants. Pour elle le Ziban, pour moi les patch. On s’est abstenu six mois, on a repris de plus belle. C’est depuis que je ne fume plus que le cigare. Je sais que plus on multiplie les tentatives, plus on augmente les chances de réussite. Mais cette fois, je me trouve face à une obligation incontournable . Je vais jouer cette carte-là, et fumer jusqu’au bout.
L’interne me fait ma prescription et l’ordonnance pour l’infirmière.
On vous a parlé des douleurs osseuses, me demande-t-elle comme s’il s’agissait d’un détail sans importance. Le traitement que je viens de vous prescrire peut provoquer ce genre de douleurs.
Oui, le Dr.T. m’en a parlé, je lui ai demandé de me prescrire des antalgiques.
Qu’est-ce qu’elle vous a donné?
Du Topalgic.
D’accord, c’est bien.
J’en ai deux boites dans ma pharmacie. J’ai lu la notice. C’est classé dans la catégorie des opoïdes. J’en ai déduit que les douleurs qu’ils évoquent risquent d’être du genre pénible. Je suppose qu’elle semble aborder le sujet avec une certaine légèreté pour éviter d’angoisser le patient au-delà que de nécessaire. C’est raté: j’ai la trouille.
On va vous donner vos rendez-vous;
Je lui montre la base de mon cou, ou il reste un fil qui dépasse de la cicatrice de la chambre.
Pourrait-on m’ôter cela?
Bien sûr, j’appelle une infirmière dit-elle en sortant.
J’attends une vingtaine de minutes, seul dans le cabinet. Personne ne vient me voir. J’ouvre la porte et jette un œil dans la salle de soins. Pas une infirmière à l’horizon. Vu l’heure, elles doivent être parties déjeuner.
Je commence a être un peu agacé, ça fait trois heures que je suis là. J’appelle ma compagnie d’ambulances, il ne manquerait plus qu’il me fassent traîner aussi, ceux-là.
Les infirmières finissent par revenir de la pause, l’une d’elles me fait mes papiers alors qu’arrive l’ambulancière.
Je laisse tomber pour mon fil, j’ai assez attendu comme ça pour aujourd’hui, on rentre.
Ce n’est pas aujourd’hui que je vais arrêter de fumer.