Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Août 1999
On rentre de catastrophiques vacances en Dordogne. Le foie gras et le confit de canard n’y ont rien fait. J’avais cru jusqu’au bout qu’il y avait encore une chance, mais fin Août, j’annonce à Martine que j’ai trouvé une maison à louer à Buchy, et que j’ai contacté un avocat pour mettre en place une procédure de divorce.
La maison de Buchy ne sera disponible que le premier novembre.
Elle ne fait pas de commentaire particulier, sinon qu’on ferait bien de prendre le même avocat si on choisit un divorce à l’amiable.
On annonce ça à Camille avec une appréhension légitime. Elle n’a alors que dix ans et demi. Elle doit entrer en sixième au mois de septembre. Sa réaction nous souffle.
Je m’y attendais, fait-elle.
De toutes façons, je préfère vous voir séparément que de vous voir tous les deux vous disputer en permanence.
La vérité sort de la bouche des enfants.
J’ai deux mois pour préparer mon déménagement. En attendant, je dors dans le bureau qui est aménagé dans la pièce contiguë au garage.
Chaque soir, en rentrant du centre de rééducation, je prépare des cartons, Camille m’aide à emballer la vaisselle et les livres en attendant que sa mère rentre. Quand elle arrive, je file dans le bureau, ou je pars faire un tour de moto. Dans les petits chemins de terre, je roule à fond de train sur ma 600XTE. Incroyable que je ne me soit pas flanqué par terre. Quand je rentre, je suis couvert de terre et trempé de sueur. La nuit, je tourne sans fin dans le clic-clac.
Nous avons pris des arrangements.
Elle gardera la maison, elle préfère que Camille puisse continuer à vivre dans son atmosphère habituelle. Nous voyons le notaire pour régulariser la situation.
On consulte aussi un avocat de la place du vieux marché. Il nous dit que si nous sommes d’accord, la procédure peut être réglée en six mois.
Nous sommes d’accord sur tout.
Puis on se répartit nos acquêts.
Je ne veux rien de particulier que le nécessaire. Je récupère le mobilier qui me vient de Mamie, ce qui m’appartient en propre, et quelques vieilleries. Un jour, je referai ma vie, je ne veux traîner derrière moi aucun souvenir de l’ancienne. Je sais tourner les pages.
Faute de place, je dois revendre ma 2CV. Mon cœur saigne, mais je reste de marbre quand je la vois partir avec ce jeune couple épanoui. Stoïque, je les aide à décapoter pour qu’ils profitent du soleil, et plus encore de l’inimitable sonorité du deux cylindres à plat refroidit par air.
Les vingt-cinq kilomètres du parcours jusqu’à chez Vincent et Manue à qui je donne mes deux stupides brebis, Shish et Kebab, est homérique. Elles font des bonds de cabris, bien que j’ai pris soin de les attacher ensemble dans la remorque attelée à la Rover. A chaque virage, je regarde dans le rétroviseur si elles ne sont pas passées par-dessus bord. Elle a tort de ne pas vouloir les garder, ce sont d’excellentes tondeuses.
L’oie Colopathe ( colle aux pattes ), ainsi nommée en raison de l’aspect de ses fientes, a moins de chance : je lui tranche la tête d’un coup sec de serpette, elle va direct dans le congélateur.
Terminé les animaux, seul le chat en réchappe, mais il n’en mène pas large. Il préfère rester à distance et de son étrange regard de félin observe mes préparatifs.
Le déménagement a lieu sans encombre à la date prévue, JJ est de la partie. Je ne sais plus au juste combien de fois je l’ai moi-même aidé pour ses propres migrations.
Quelques jours plus tard, je me promène dans la rue du Gros en attendant l’heure de mon rendez-vous chez le dentiste, quand, m’interrogeant sur l’heure, je me rends compte que je porte au poignet une montre publicitaire d’un labo qui m’a été donnée par Martine. De colère, je l’arrache et la flanque violemment dans une de ces poubelles octogonales qui balisent la rue. Il y a une boutique Swatch un peu plus bas.
Le soir, sur l’autoroute en remontant vers Buchy, je balance mon alliance par la fenêtre de la Rover. Le lendemain, la petite bande qui m’a aidé à déménager vient dîner. Je leur prépare une oie au choux rouge. J’ai trouvé la recette dans la salle d’attente du dentiste, et Colopathe dans le congélateur.
Août 2000
Caro trouve absurde de payer deux loyers. Je vais vivre chez elle, au Rouvre Vert.
La cérémonie du déménagement recommence. Cette fois, c’est plus simple. Tout va directement chez Jacques. Le corps de ferme qu’il rénove depuis quelques années possède plusieurs dépendances. L’une d’elle est libérée pour y stocker tout mon fourbi.
J’empile le tout soigneusement sur des palettes pour prémunir les cartons de l’humidité, et recouvre l’ensemble de bâches bleues.
Adieu, souvenirs.
J’arrive au Rouvre Vert avec juste deux sacs de voyage. Caro m’attend.
Septembre 2001
On a acheté l’appartement de Bel Horizon. Nous y avons effectué des travaux d‘importance. Cheminée abattue, portes démontées, percées, déplacées, création de placards, fenêtres changées, électricité et plomberie neuves, salle de bain et cuisine aménagées, plancher de chêne massif sur tout l’ensemble, carrelage dans les pièces d’eau. Il n’a plus rien à voir avec le squat que nous avions visité initialement.
Caro s’est séparée de l’essentiel de ses meubles. Je n’aime pas l’idée de vivre dans le même environnement qu’elle a connu avec son ex-compagnon, ou dans un autre qui évoquerait ma vie avec Martine. Quitte à construire ensemble une nouvelle vie, autant repartir de zéro. Cet appartement sera vraiment Notre appartement.
Je retourne chez Jacques et soulève les bâches bleues. Un peu de poussière a réussit à pénétrer, mais tout est intact. Un brocanteur m’accompagne. J’effectue un rapide tri . Je conserve les livres, la bibliothèque, quelques babioles, l’éléphant de plâtre, une carafe. Je donne à Jacques la table carrée à rallonge de Mamie sur laquelle je prenais tous mes repas, et un lit d’angle en guise de remerciement. Ghislaine et lui aiment les vieilleries, et comme il dit, ça décourage les cambrioleurs. Le broc me fait un prix global pour tout le reste. Je vois partir sans remord les vestiges de mon premier mariage. Les meubles de Mamie s’en vont aussi. Aucune importance, Mamie est présente dans mon cœur, je n’ai que faire de toutes ces choses.
On va dès lors contribuer activement à la bonne santé financière de la société Ikéa.
Quand nous habitions Lille, avec Martine, dans cette maison de la rue du Prieuré que nous avions achetée, nous débutions dans la vie.
Nous vivions de bric et de broc. Meubles de Mamie, des parents de Martine, objets récupérés de-ci de-là. La rénovation de la maison nous a pris dix ans, c’était le chantier permanent, surtout les quatre années qui précédèrent la naissance de Camille.
Je n’ai jamais vécu déménagement plus confortable que celui qui devait nous mener en Normandie. Tout était payé par le labo de Martine, c’était une mutation professionnelle. Je déambulais parmi l’équipe de déménageurs, donnant les consignes, une main dans la poche, l’autre tenant le téléphone. La veille, j’avais avec Camille filmé une dernière fois tous les recoins de la maison à la caméra vidéo en guise de souvenir.
Ils n’ont mis que douze heures, à sept, pour remplir le semi et sa remorque. Un exploit.
Le lendemain, il faisaient l’opération inverse dans notre nouvelle habitation.
Ils avaient tout emporté, y compris la poubelle encore garnie de ses ordures lilloises.
Il y a quantité de chose dont je ne sais que faire. Reliquats de matériaux de rénovation de la maison lilloise, carrelages, briques, fers à béton, bouts de bastaings, de chevrons, de lattes et de cornières, palettes, tuiles, morceaux de vitre, pots de peinture entamés, sacs d’enduit durcis, bouteilles vides, des cartons entiers de paperasse, de fiches publicitaires, échantillons médicaux, meubles cassés, chaises dépareillées, barbecue rouillé, objets désuets ou hors d’usage, vieux jouets, plantes mortes, pots de fleurs fêlés, fonds de sacs de terreau, linges en tous genres destinés à devenir chiffons, vieilles fringues, chaussures aux semelles usées, produits ménagers périmés, outils cassés…C’est fou ce qu’on conserve en se disant que ça servira bien un jour. Que ne me suis-je débarrassé de toutes ces saletés plus tôt!
Je leur fait entasser tout ça dans le grenier du garage, remettant à plus tard un tri inévitable.
2006
Maintenant, dis-je à mon psy, je suis capable de vivre dans une caravane minable, ou mieux sur une île déserte, comme Robinson, avec le minimum vital. Et quelques livres, bien entendu. Je sais qu’il sera d’accord avec moi sur ce point.
Les choses ont perdu leur emprise sur moi.
Quand nous sommes arrivés en Normandie, j’ai cessé d’exercer mon activité libérale pour m’en aller travailler en centre de rééducation. Je me suis dit qu’il était possible de garder un peu de temps pour vivre tout en pratiquant un métier intéressant.
Auparavant, je travaillais treize heures par jour, je ne prenais que quinze jours de vacances par an. Un vrai forçat. Je partais le matin à six heures trente, Camille dormait encore. Je ne rentrais pas le soir avant vingt heures, parfois plus tard, la petite s’était souvent endormie. Le week-end, une bonne partie de mon temps était consacrée aux travaux dans la maison. Je n’ai quasiment pas vu ma fille de sa naissance jusqu’à l’age de six ans. J’avais une vie professionnelle, une maison, une famille à construire. Je n’ai échoué que sur la famille, c’est à dire là où il aurait fallu réussir à tous prix.
Bien sûr, j’avais des compensations. J’étais reconnu professionnellement, j’avais la confiance des médecins avec qui je travaillais, et la reconnaissance des patients. Je gagnais de plus très bien ma vie.
Parti avec zéro en poche, j’étais pris d’une frénésie d’achats.
J’achetais des objets de toutes sortes, utiles et inutiles, futiles, que j’accumulais dans ma maison, comme un enfant étale en rond autour de lui ses jouets pour s’en faire une muraille.
Voyez ce que je suis, disais-je en montrant la muraille.
J’étais derrière, à l’abri.
Depuis, je suis passé par bien des deuils.
Grand-Père est mort le premier, puis Mamie juste avant la naissance de Camille. Ensuite Grand-mère, Jacqueline.
J’ai dû quitter ma maison de Lille que j’avais rénové de mes mains, mon cabinet de kiné, mon indépendance.
Mon premier mariage a explosé, j’ai été séparé de ma fille, j’ai dû quitter ma deuxième maison.
Grimpé au sommet des échelles de stress, les choses, qui semblaient légitimer mes efforts, ne m’apportent aucune compensation. Elles me dégoûtent. Elles ne sont là que pour faire mine d’exorciser mon angoisse de séparation. Elles ont tenté de faire de moi leur esclave. Pour les acquérir, donner à autrui l’image de la réussite, on est prêt à sacrifier l’essentiel: l’amour et la présence qu’on doit aux siens. Pour les posséder, on est prêt à tous les sacrifices, à toutes les bassesses.
Elles encombrent notre espace, alimentent les conversations stériles, polluent notre esprit en suscitant l’envie et la convoitise qui nous minent.
Comment peut-on être collectionneur?
Bien sûr, après notre emménagement à Bel Horizon, Caro et moi, on a dû racheter des tas de choses, à peu prêt tout ce dont on a besoin pour un foyer.
De nouvelles choses.
( A lire: « Les choses », « La vie, mode d’emploi » de Georges Perec )