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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LES LIVRES

Assis dans le canapé j’ai rapproché de moi la plus grande des trois tables gigognes Ikéa sur laquelle j’ai ouvert mon Acer.

Caro se penche par dessus mon épaule.

Qu’est-ce que tu fais?

J’écris « sang d’encre », lui réponds-je.

Réplique clonée du texte d’André Gide dans «  Paludes »:

« A six heures entra mon grand ami Hubert, il revenait du manège.

Il dit : « tiens, tu travailles? »

Je répondis : « j’écris Paludes! » »

Je ne peux m’empêcher d’user de ce genre de référence. Mon cerveau enregistre les phrases marquantes des livres, les scènes cultes ou les dialogues des films de cinéma, les vers des poètes, quelque part au plus profond de ses petits recoins visqueux. Il les fait remonter à la surface de ma mémoire quand je vis des situations évocatrices.

Les livres remplissent des pans entiers de ma mémoire laissés vides par mon enfance effacée. J’ai refoulé mes souvenirs. Les écrivains et les poètes se chargent de boucher les trous ainsi laissés béants.

Quand quelqu’un me dit qu’il s’éclate, mon cerveau évoque Rimbaud ( « Oh que ma quille éclate, Oh, que j’aille à la mer… », «  Le bateau ivre »).

Quand un autre ne parvient pas à faire comprendre la complexité de son raisonnement et se fait railler, c’est Baudelaire :

« Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

( l’Albatros ).

Ou encore :

« Mon triste cœur bave à la poupe,

Mon cœur couvert de caporal.

Ils y lancent des jets de soupe,

Mon triste cœur bave à la poupe.

Sous les quolibets de la troupe

Qui pousse un rire général

Mon triste cœur bave à la poupe

Mon cœur couvert de caporal. »

( Rimbaud, « le cœur volé » )

Tout va ainsi, de référence en référence.

Le premier livre sérieux que j’ai lu était « les nourritures terrestre » d’André Gide. Il a écrit ce livre en même temps que « Paludes ». C’est un livre déroutant, un puzzle, un kaléidoscope.

J’étais en troisième. Déjà le venin de la littérature coulait dans mes veines ( « Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte…«  V. Hugo ). Je lisais déjà beaucoup, depuis que je savais lire. C’était ma seule distraction. Un monomanie. Je lisais des livres de mon âge, les collections roses et vertes hérités de JJ, mais aussi les contes et légendes de tous les pays, avec un attrait particulier pour la mythologie grecque et latine. Je dévorais les romans policiers ou d’aventure, des Agatha Christie, Maurice Leblanc ( Arsène Lupin ), la série des « Bob Morane », des livre plus classiques , la comtesse de Ségur, aussi beaucoup de science fiction dans la collection « Fleuve noir » dont mon père avait une malle pleine au grenier dont j’ignore la provenance où j’allais en douce me servir.

Les auteurs dits sérieux m’effrayaient. Leurs noms prestigieux qu’on entendait à la radio ou à la télé m’étaient connus. Leurs visages de vieillards qui apparaissaient dans les journaux ou à la télé, leurs lunettes, leurs destins me laissaient à penser que c’étaient des personnages trop grands pour moi. Je n’étais pas encore mûr pour les fréquenter.

J’étais ce jour là à la bibliothèque d’Ernest Couteaux.

Il y avait là, parmi d’autre élèves en mal de bouquins la belle Marilyne ( « La fille de Minos et de Pasiphaé …« . Phèdre, Racine ), dont je désespérais de me faire remarquer, bien que nous soyons dans la même classe depuis quatre années. De magnifiques yeux verts, la peau mate de sa mère italienne, de longs cheveux auburn, des seins dont je ne pouvais écarter mon regard en coin. Elle était la fille d’un prof de français du lycée, une vraie beauté. Je la dévorais des yeux, alors qu’elle serrait quelques livres de notre âge, le journal d’Anne Frank, l’écume des jours, l’attrape-cœur, sur son hypnotique poitrine.

Elle me battait froid depuis si longtemps que je n’ignorais pas que je n’avais aucune chance. Je savais par ailleurs qu’au grand dam de son père elle sortait avec un type de terminale, un beau gosse insolent, habillé de cuir, les poches pleines d’argent, qui roulait sur une Honda 450. On passait le permis moto à seize ans à cette époque.

Le fait que je soit un bon élève n’exerçait sur elle aucune attractivité. Je n’étais pas particulièrement beau. Rondouillard, je roulais en vélo demi-course, j’étais habillé comme l’as de pique, je n’avais pas le sou. J’avais un sacré handicap.

C’est pour l’épater que j’ai tiré « les nourritures terrestres » du rayonnage où j’étais parvenu à me glisser auprès d’elle.

Qu’est-ce que tu lis? Me demande-t-elle, en s’apercevant enfin de ma présence.

Je lui montre la couverture sans un mot.

Ah, je vois, fait-elle en souriant, t’es vraiment un intello. Et elle me plante là, j’ai juste le droit de regarder longuement ses petites fesses qui se dandinent en s’éloignant.

J’en tire plusieurs conclusions. Notamment que j’ai encore du chemin à faire avant que les fille s’intéressent à moi.

Me voilà avec ce satané livre sur les bras. La responsable de la bibliothèque tends déjà la main vers lui pour enregistrer sa sortie. Je lui donne à contrecœur.

En étude, le soir, tandis que Jean-Mi planche sur son devoir de maths et Manu relit son cours d’histoire, j’ouvre le livre.

Au hasard je lis :

Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités. Je haïssais les foyers, les familles, tous lieux où l'homme pense trouver un repos; et les affections continues, et les fidélités amoureuses, et les attachements aux idées - tout ce qui compromet la justice; je disais que chaque nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers disponibles.

C’est un éblouissement.

Et ailleurs, ce fameux :

" Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t’en. Quitte-moi ; maintenant tu m’importunes ; tu me retiens ; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop. Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime ; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi.

Je m’aperçois très vite que Gide est un génie. Il hait les familles, il hait la ressemblance à autrui, il ne loue que la différence et la disponibilité de l’esprit face à la nouveauté.

Gide m’extrait de l’implacable destin auquel jusqu’alors je ne croyais pouvoir échapper.

Je termine la lecture en diagonale des « nourritures » tard dans la nuit, enfermé dans les toilettes du dortoir. Je les relirai plus posément les jours suivants.

C’est à ce moment que je cesse de travailler les cours. La lecture occupe tout mon temps. Je ne resterai un bon élève qu’en français et en sciences naturelles, matières pour lesquelles j’ai une affinité naturelle. Pour le reste, je vivoterai sur mes acquis.

Je dévore Gide, et libéré de mes complexes, j’enchaîne sur Montherlant, Camus, Sartre, Kafka.

Je porte un culte particulier à Kafka, fouillant la bibliothèque à la recherche de la moindre ligne écrite de sa main, après avoir lu son journal, je découvre une biographie.

Ainsi, les écrivains ont aussi une vie privée. Tantôt leurs œuvres en sont le reflet, tantôt elles s’y opposent, comme se repoussent deux aimants aux pôles opposés.

Cette boulimie de lecture s’accompagne d’effets collatéraux.

Jean-Mi et Manu trouvent que je les bats froid et m’évitent, trop obnubilé que je suis par mes livres.

C’est surtout le regard que je pose sur mon père ( Ce héros au regard si doux… V.Hugo )qui bascule.

Ce n’est plus ce dieu tout puissant et cruel, ce Moloch auquel les cananéens livraient leurs enfants en les brûlant vifs sur l’autel au son des tambours.

Il rapetisse de plus en plus jusqu’à devenir infinitésimal, un ciron ( Blaise Pascal, texte sur l’infiniment grand et l’infiniment petit), un néant.

Ma puberté bat son plein.

Je suis désormais capable de porter un regard critique étayé par la lecture sur son personnage, son égocentrisme, son incapacité à donner de l’affection, à donner tout court.

Je ne lirai Freud que plus tard, le concept de névrose m’est encore inconnu.

Pour l’heure, je me contente d’observer avec des yeux narquois ses tics et ses tocs, ses manies, l’exiguïté de son univers et de sa pensée, la pauvreté de ses motivations.

Il me faudra attendre la majorité pour le fuir définitivement. J’attendrai, j’ai l’habitude, mais il me tarde de partir.

En réaction à l’infect racisme militant de mon père, je me mets à fréquenter des élèves à l’origine étrangère. Karim, le tunisien musulman, Lu, le vietnamien bouddhiste, David, le juif, qui sont victimes d’un ostracisme rampant au sein même du lycée, en particulier le juif et le musulman. Lu est trop exotique, on ne sait pourquoi le haïr. Je ne suis pas le seul à vivre parmi des parents racistes. La guerre d’Algérie est passée par là, la guerre du Vietnam s’achève mais la guerre froide et la paranoïa battent leur plein. L’inconnu fait peur. Le raciste est un ignorant qui a peur. Il a peur parce qu’il est ignorant. Nous passons les récréations à discuter tous les trois. Ils m’enseignent leurs cultures, leurs rites, je leurs explique les miens. Je me promets de lire une vie de Bouddha, et pourquoi pas la Thora et le Coran.

Le passe un week-end sur deux dans la famille de Jean qui m’a tout à fait adopté, parfois j’y dors. J’ai à table ma place de coucou.

Mon père n’objecte pas. Depuis qu’il est à nouveau célibataire, tout va à vau-l’eau.

Les interdictions s’étiolent, il est vrai que je ne suis presque jamais là, je ne suis plus enfermé.

Il est vrai que lui non plus n’est jamais là le soir.

Dès le cabinet dentaire fermé, il saute dans sa voiture pour aller traîner les bistrots de Bouchain ou de Denain, jamais ceux d’Iwuy où il est connu. Il y fréquente toutes sortes de pochards, fanfaronne dans les PMU aux tables de formica, sort avec ses nouvelles fréquentations. Quelquefois, quand il trouve une fille, il ne rentre même pas. Il me fout une paix royale. En son absence, moi aussi je sors, et je rentre à n’importe quelle heure sans crainte de me faire attraper. On a trouvé une sorte de consensus implicite, chacun ferme les yeux.

Mais un week-end sur deux, je ne peux déroger au pèlerinage chez mes grands-parents avec le chinois. Là aussi, le silence est de mise. Il joue auprès de ses parents un rôle de petit garçon innocent et malheureux, je fais de même à son égard. Il est piégé.

Les livres ont gagné.

Depuis ils m’accompagnent, m’obsèdent, encombrent mon espace de vie. Je les achète, les lis, les empile, les stocke, les trie, les classe.

Caro ne veut pas les voir dans l’appartement, trop nombreux, trop encombrants, trop présents. J’ai quand même le droit d’avoir un petit tas à droite à gauche.

Quand nous avons emménagé à Bel Horizon, il a bien fallu trouver une solution.

J’ai monté à la cave, qui heureusement est sèche, la bibliothèque aux portes vitrées que j’ai hérité de Jacqueline. Elle contient à peine un millier de volumes bien rangés. Il me fallait une solution. Je me moque des possessions matérielles, il n’y a que les livres que j’aime posséder. Les revendre est exclu, il ne s’agit pas de marchandise : ces livres que j’ai lu font partie de moi.

Les jeter eût été infamant, et il fallait absolument faire de la place.

Je me suis donc résolu à les donner.

Je leur ai fort heureusement trouvé une terre d’asile, mais il a d’abord fallu faire un tri, un véritable arrache-cœur, et prévoir un peu d’espace excédentaire pour les achats à venir : le flux qui les amène à moi ne cesse jamais.

J’ai trouvé en Jean-Daniel, un collègue, un hôte accueillant.

C’est aussi un amoureux des livres, doté d’un peu plus d’espace que moi.

Nous avons tassé, un soir, quinze cartons de livres dans son Opel, et je les ai regardé s’éloigner avec le cœur aussi serré que le jour où j’ai regardé partir la dernière moto que j’ai revendue.

Ils sont en de bonnes mains.

Qu’est-ce que tu fais ? Me demande Caro, penchée sur mon Acer.

J’écris «  les livres »…

Mais, miracle de l’informatique, je télécharge en même temps des films sur Emule.

F.Fellini, E.Kusturica, S.Kubrick, I.Bergman,W.Allen, m’accompagneront quand je serai hospitalisé pour la greffe de moelle. Je bourre le disque dur de mon portable de leurs meilleures oeuvres. Je ne me sens incapable de lire alors que je m’astreints à un travail littéraire. Danger de pollution. A lire Céline, on écrit comme Céline ce qui n’est pas à proprement parler un défaut, mais je veux faire entendre ma propre voix.

Je suis à la diète de lecture.

Les temps changent.

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J
Puisque tu aimes Gide, une petite anecdote que rapporte Julien Green:<br /> Gide, dont l\\\'essentiel de l\\\'oeuvre parle de Dieu (bien qu\\\'il s\\\'efforce de donner l\\\'impression de ne pas y croire...) avait donné des instructions pour qu\\\'après sa mort, il soit envoyé à François Mauriac le télégramme suivant:<br /> "Il n\\\'y a pas d\\\'Enfer - stop - Tu peux te dissiper - stop - Previens Claudel - stop - signé: André Gide - stop et fin".<br />  
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D
Juste une petite définition sur "la névrose" que j'ai entendu cette semaine:<br /> "la névrose c'est quand on jette des briques en l'air et qu'on s'étonne de se les reprendre sur la gueule"<br /> ...enfin je reconnais mes propres névroses !<br /> Toujours un vrai plaisir de te lire<br />  <br /> Dr No
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