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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LE COUCOU

Juin 1972

C’est les vacances. Je ne vais plus en colonies.

Je trempe une tartine à la confiture des Vosges dans mon Banania.

Dans le cabinet dentaire contigu, j’entends mon père qui arrache une dent. Le patient pousse un bref cri. Je n’arrache pas les dents, dit mon père, je les cueille.

Je termine mon bol, que je vais laver à l’évier.

J’entends le patient qui se rince bruyamment la bouche et crache son sang dans le petit lavabo circulaire prévu à cet effet, dont je reconnais le bruit caractéristique du filet d’eau qui gicle en tournant à sa périphérie, pendant que mon père lui donne un rendez-vous.

Marguerite est partie avec un certain D. ,qui a fini par quitter sa femme il y a trois mois. C’étaient des amis, enfin, des fréquentations. Elle ne reviendra plus. Ils habitent tous les trois, avec le chinois qui a bientôt six ans, le salon de coiffure à Denain. D’y penser, je me sens d’humeur guillerette. Le chinois reviendra tous les quinze jours pour aller manger chez les grands parents. Pas de bol.

Je n’aimerai pas me faire cueillir une dent par mon père en ce moment, il est encore plus nerveux que d’habitude.

Quelques minutes plus tard, en blouse, le front perlé de sueur, il me retrouve dans la cuisine. C’est le moment dont je profite pour filer à l’étage.

Ce matin, au réveil, j’ai subtilement exploité son sentiment de fierté alors qu’il prenait connaissance de mon excellent bulletin scolaire lui annonçant mon passage en troisième avec les félicitations du conseil de classe, pour lui arracher l’autorisation de déménager dans la chambre de JJ.

Il n’a pas pu me refuser cette faveur. JJ ne reviendra plus, lui non plus. Il nous a quitté il y a deux ans

Nous voilà en tête à tête.

Je passe une heure à transférer mes quelques effets dans ce qui devient ma chambre.

Elle est beaucoup plus grande que l’autre. La surface en est triple, elle est de plus dotée d’un cabinet de toilette qui comporte un lavabo avec eau froide au robinet, et d’un cagibi fermé d’une porte qui occupe l’espace sous l’escalier qui monte au grenier, aménagé en dressing.

Mais le lit est à deux places ! Il y a un grand bureau! Des étagères! Une cheminée! Deux fenêtres dont l’une, celle du cabinet de toilette, est presque totalement occultée par la statue du poilu.

Il y a aussi tous les livres que mon frère a laissés, et dans lesquels je puise déjà depuis quelques années.

Il n’y a pas de verrou à la porte!!

Je suis situé juste au dessus du cabinet dentaire, ce qui me renseigne sur le fait que mon père soit occupé ou pas.

En fin de matinée, profitant que mon père a entrepris une nouvelle cueillette dont je perçois les effets sonores, je redescends à la cuisine. Je veux lire le journal qu’il a laissé étalé sur la table.

C’est à ce moment qu’on frappe à la porte de la salle d’attente. J’avais oublié le Dr. Pruvost. Je vais lui déverrouiller la porte. Il me serre la main comme il le fait depuis toujours. Mon père et lui se sont connus à la faculté de Lille, et se sont retrouvés à Iwuy où il venait d’ouvrir son cabinet, quand toute la famille s’est installée, un mois avant ma naissance. Il a aussi soigné ma mère pendant son agonie. Il passait à la maison chaque jour à cette même heure, il a gardé l’habitude depuis. Il bavarde un instant avec mon père, il lui raconte les nouvelles du village, ils boivent une bière, fument une cigarette, commentent les articles de la « Voix du Nord ». Il est là tous les jours, sauf le dimanche et les jours fériés, c’est sa récréation de la fin de tournée, avant sa consultation.

Je lui sort une bière du Frigidaire et un verre de l’armoire. C’est un homme grand et élégant. Il a un look très british, aujourd’hui il fume la pipe. Son regard est doux. Ce doit être un père formidable. Il a deux filles qui comptent parmi les plus jolies filles du bourg, qu’il emmène qui à l’équitation, qui au tennis. Elles sont inaccessibles. Moi, on ne m’emmène nulle part que contraint et forcé. Je ne pratique aucune autre activité que celles proposées à Ernest Couteaux. JJ, lui, faisait de la musique, du judo, allait aux sports d’hiver, du temps de notre mère. On ne m’a jamais demandé quelle activité je souhaiterai faire. Je ne suis pas sensé avoir des désirs de cette nature, ni d’ailleurs d’aucune autre. Peu importe : j’ai les livres.

Le Dr. Pruvost lève son doux regard sur moi, il a mon bulletin à la main. Félicitations, dit-il sobrement, me gratifiant ainsi d’un compliment dont mon père ne s’est pas donné la peine.

Je sens que je rougis, à moitié allongé dans le fauteuil, je me cache derrière un Paris-Match.

Mon père en a fini avec son patient. Il s’assied avec le Dr. Pruvost, qu’il appelle Gérard, et se mettent à discuter comme si je n’était pas là. Mon silence habituel me sert de camouflage, on finit par oublier ma présence, je suis une ombre, j’enregistre tout.

L’après midi, je profite que le cabinet ne soit pas encore ouvert pour traverser la salle d’attente poussant à la main le vieux vélo de JJ. On ne peut faire autrement pour pénétrer dans la maison que traverser la salle d’attente. Cinq chaises sommaires, un porte-parapluies, une table basse où s’empilent de vieilles revues périmées, au-dessus, l’armoire du disjoncteur. Je vais réparer le vélo de JJ, dis-je à mon père qui est perdu dans ses pensées, une tasse de café fumante à la main. Pas de réponse. On me l’a changé.

Je passe d’abord un peu de temps sur le trottoir à laver le vélo qui est couvert de poussière, à le sécher. J’en graisse la chaîne, les câbles, je regonfle les pneus, je règle la selle et le guidon, la course des leviers de freins.

Qu’il est lourd! C’est un demi-course. Il a des garde-boues en aluminium, un porte-bagage, un phare et sa dynamo, un carter de chaîne. C’est quand même plus agréable de rouler sur cet engin que sur mon vélo rouge complètement déglingué qui ne freine plus. Encore un héritage de JJ.

Je remonte la rue de l’égalité avec dans l’idée d’explorer cette partie du village que je ne connais pas. Toutes les rues de l’égalité de France mènent au cimetière. C’est la première fois que je vais jusqu’à la chapelle, d’habitude je n’ai pas le droit de dépasser l’atelier du forgeron qui est au milieu de la rue. Je ne connais que la rue à gauche qui mène à l’école maternelle, dans laquelle je m’engage.

C’est là que je tombe nez à nez avec Jean.

On se connaît bien, on a fait toutes les classes ensemble de la maternelle jusqu’au CM2. Sa mère est directrice de l’école maternelle. Mais ça doit faire plus de deux ans qu’on ne s’est pas vus, depuis notre communion. Il va au CEG du bourg, moi à Ernest Couteaux. D’habitude, je ne sors pas.

J’allais jusqu’au blockhaus, me fait-il, tu m’accompagnes?

D’accord, je te suis.

Je n’ai aucune idée de l’endroit où il pourrait y avoir un blockhaus.

Je fais demi-tour et on prend la direction d’Avesnes-le-Sec.

Passée la petite côte, il file devant moi dans la descente pavée à vive allure. Son vélo est aussi un demi-course, mais modifié. Il en a retourné le guidon, ce qui lui donne une position très droite, comme un cavalier sur sa monture. Il a installé deux rétroviseurs, une trompe avec une poire en caoutchouc qu’il utilise à chaque intersection, deux fanions à l’arrière fixés au porte-bagage, l’un du Canada, l’autre de la Belgique.

A l’avant, il a trois phares.

On passe le passage à niveau.

On arrive, me lance-t-il par dessus son épaule.

Encore quelques centaines de mètres dans un chemin de terre dont il faut éviter les profondes ornières pleines d’eau creusées par les roues des tracteurs, et on arrive au blockhaus semi enterré, qu’on ne peut apercevoir de la route qui s’enfonce en serpentant dans les près et les champs.

Ici, on sera tranquilles, fait-il en laissant tomber son vélo dans les hautes herbes.

Il me fait visiter le fortin sombre et puant l’excrément. Il faut faire attention où on met les pieds. De la large meurtrière on a une vue panoramique sur la route qui s’étire devant nous. On monte ensuite sur le toit, là -haut aussi on est à l’abris des regards, protégés par les hautes herbes qui ont poussées sur l’édicule sous lequel est enterré le blockhaus.

Jean sort de sa poche un petit paquet bleu.

Tu connais ?

Ce sont des Parisiennes, des P4, comme on disait alors. Ces cigarettes vendues dans des petits paquets de quatre à un prix modique, vingt centimes je crois. Il y a une tour Eiffel sur le paquet, et des lignes blanches sur fond bleu.

T’en veux une ? Demande-t-il en exhibant un briquet à pétrole.

Je veux bien, finis-je par répondre après un court moment d’hésitation.

Son briquet fait une flamme énorme, surmontée d’un panache de fumée noire qui tourbillonne dans l’air immobile. J’ai la gorge emportée, les poumons en feu, les larmes aux yeux de me retenir de tousser. Une interminable quinte de toux finit avoir raison de moi, je jette au loin le mégot sous les rires de Jean.

Tu verras, tu finira par t’habituer. Il ne croit pas si bien dire.

Jean recèle ses trésors dans le petit sac qu’il a attaché d’un sandow sur son porte-bagages..

Outre son matériel de fumeur, il a aussi un couteau suisse aux ustensiles divers dont il me fait la démonstration, une mini torche électrique, une loupe, une gourde avec de l’eau au sirop, de la ficelle, un paquet de gâteaux secs, un pistolet à plombs et sa boite de munitions.

Je l’ai piqué à mon frère, dit-il, j’ai juste acheté une boite de plombs.

Ainsi, on lui donne un peu d’argent. Mon père ne m’en donne jamais, mes grands-parents non plus. Mamie me glisse dans la main un petit billet, Agnès aussi, quand je les vois, mais ce n’est pas souvent. Le reste du temps, j’attends que mon père aille pisser aux toilettes dans la cour, ou qu’il sorte acheter son journal, pour aller fouiller dans la boite à monnaie qu’il cache dans le tiroir du bureau du cabinet dentaire. Si le niveau de pièces est suffisant, j’en dérobe deux ou trois.

On vide la boite de ses derniers plombs. Je ne suis pas le plus maladroit, un oiseau en fait même les frais, puis on mange les gâteaux, on vide la gourde, on grille quelques fourmis en focalisant les rayons du soleil avec la loupe. On allume les dernières P4 en usant du même procédé.

Bon, on se revoit demain, me dit Jean, et sans attendre ma réponse il démarre à fond de train sur sa machine.

Quand je rentre, mon père est à ses maquettes, c’est son occupation dans les moments de creux de l’après-midi. Il ne monte que des modèles réduits militaires, exclusivement de la deuxième guerre mondiale, avec une prédilection particulière pour l’armée allemande. Mon père admire beaucoup l’armée allemande. Il entrepose ensuite le fruit de son labeur dans une pièce dédiée à cet usage où il aligne avions, transports de troupes et chars d’assauts comme pour un défilé.

Je monte dans ma chambre.

Jean et moi on se revoit chaque jours, on devient les meilleurs amis du monde.

Je fais connaissance de ses parents. Sa mère me connaît très bien puisqu’elle a été mon institutrice à l’école maternelle. Elle sait que j’ai perdu ma mère, que mon père vient de divorcer, elle est au courant de tous les potins du village. Elle me prend sous son aile.

Je connais son père de vue, c’est le chef de gare. Ils habitent dans le logement de fonction de sa mère qui se situe à l’étage, au dessus de l’école maternelle.

Il a aussi un frère qui a deux ans de plus que lui, et une grande sœur. Incroyable d’avoir une sœur. Moi qui vit dans une atmosphère purement masculine, je ne sais rien de la vie des filles, de leurs petits secrets, de leurs humeurs, tout cela reste un mystère. Je l’observe avec une curiosité avide.

Sa chambre donne sur une terrasse qui domine la cour de l’école. C’est les vacances, il m’emmène parfois visiter les classes que j’ai fréquenté où je ne reconnais rien, pas même ces mini toilettes alignées dans les sanitaires et ces murs recouverts de dessins.

Il y a aussi le grand-père qui est gâteux et quasi grabataire. Jean et moi allons parfois l’aider à passer du lit à la chaise percée. Son odeur est forte, il ahane en tâchant de nous aider, on a peur de lui faire mal mais ils nous dit que ça va. Ensuite la mère de Jean le rase et le lave.

Un jour, elle me dit : tu manges avec nous, Jean-Marc ?

Moi, je ne demande pas mieux, mais je n’ai pas l’autorisation de mon père.

Je vais lui téléphoner.

Mon père est d’accord, je reste, cela deviendra une habitude.

On passe à table. Ils sont tous là. La mère de Jean a préparé des steaks et des frites, de la salade; il y a aussi des tomates en entrée et des fruits en dessert. On boit de la bière que l’on tire de bouteilles d’un litre qui se ferment d’un bouchon de porcelaine garni d’une rondelle de caoutchouc rouge, à l’aide d’un mécanisme ingénieux que je ne me lasse pas de tripoter. Je n’avais jamais goûté de bière auparavant, je trouve ça amer. J’y prendrai goût.

Mais surtout ils parlent, ils échangent idées et informations, ils se disputent un peu, ils rient, ils font des projets, ils négocient et prennent les décisions après en avoir débattu.

Ils sont heureux d’être ensemble.

Ils sont ce qu’on appelle une famille.

Mon univers en est bouleversé. Ainsi, il peut en être autrement que chez moi!

L’après-midi, Jean m’emmène en exploration aux alentours du village. Il connait par cœur tous les coins qui m’étaient interdits. Le décanteur de la sucrerie, le chemin de halage le long de l’Escaut où on viendra se baigner demain, la tour de l’ancien château, tous ces endroits discrets et peu accessibles où on peut fumer en cachette et faire toutes sortes de bêtises en toute impunité. On ne s’en prive pas.

Le soir, alors que mon père est parti sans m’enfermer, en feuilletant un vieux « Tout L’Univers » de JJ, je tombe sur un article d’ornithologie traitant du coucou.

J’y apprends les mœurs du cunulus canorus, qui est célèbre pour parasiter les nids des autres espèces en y pondant ses œufs.

Il pond un seul œuf dans six à vingt-cinq nids différents, imitant l’œuf des oiseaux hôtes pour éviter d’être repéré. La femelle retire un des œufs du nid hôte avant d’y pondre le sien. Quand il éclot, le jeune coucou éjecte aussitôt les autres œufs et les poussin hors du nid, et est nourri pas ses hôtes sans que ceux-ci se doutent de rien.

Je suis un jeune coucou qui vient d’éclore. Les parents de Jean m’adoptent sans se rendre compte de rien. Je me conforme à leurs us et coutumes, je les observe, les imite en tout, mange à leur table, convoite leur fille…

Une longue carrière de jeune coucou s’ouvre devant moi.

 

 

 

 

 

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