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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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MARTINE

Octobre 2006

Caro et Antoine sont partis à Dinard. Camille que j’ai récupérée au train de 21H34 passe le week-end avec moi.

Et si on invitait ta mère à manger, dimanche ? Tu sais si elle a quelque chose d’autre de prévu ?

Non, je sais pas, mais ouais, c’est une bonne idée.

Je te préviens, je ne m’emmerde pas à faire la bouffe, je ne suis pas en état. J’irai acheter un truc chez Picard.

Super, une dinde aux marrons!

Une dinde aux marrons si tu veux, enfin, si j’en trouve, c’est pas encore vraiment la saison.

On trouve de tout chez Picard, avec maman, on y est tout le temps fourrées.

Eh oui, vous n’avez plus de mec pour vous faire la bouffe!

Je fais bien la cuisine de temps en temps, mais maman rentre toujours à des heures impossibles. Je meurs de faim, moi, pendant ce temps là.

Tu l’appelles?

Bof, non, pas envie, appelle-la, toi.

OK. J’attrape le téléphone.

Je n’ai pas de scrupule. Il y a encore quelques jours, Martine n’avait jamais pénétré notre appartement.

Le jour où j’ai été hospitalisé en réa. med., elle a été la deuxième personne que j’ai prévenue après Caro. Je voulais voir avec elle comment annoncer ma maladie à Camille.

Avant ce jour, nos relations étaient des plus distantes. Nous sommes divorcés depuis plus de six ans, séparés depuis sept. Je faisais en sorte de la voir le moins possible, m’épargnant le plus souvent de sortir de ma voiture quand j’allais chercher Camille chez elle, anciennement chez moi, limitant les conversations téléphoniques à des considérations d’ordre purement organisationnelles. Bien sûr, quand le moindre problème concernant Camille devait être débattu, nous prenions le temps de nous voir pour en parler. Mais le cas ne se présentait pas souvent, et nous étions de plus d’accord. Au début de notre séparation, on se téléphonait plus facilement, je crois qu’elle pensait que je reviendrai un jour où l’autre. Mais quand elle m’a vu poser ma signature à côté de la sienne au bas de notre convention de divorce, au palais de justice de Rouen, elle a fini par comprendre que c’en était fini pour de bon, de nos quinze années de vie commune. Quand elle a appris l’existence de Caro, un peu plus tard, les relations sont devenues plus agressives. Elle s’énervait si vite au téléphone qu’il m’arrivait souvent de couper court en lui raccrochant au nez. Je l’avais quittée pour mettre fin à ce genre d’agressivité, ce n’était pour accepter de la subir à posteriori, serait-ce au téléphone.

Elle décroche.

C’est moi, dis-je, je pourrais être n’importe qui, mais je sais qu’elle reconnaît ma voix.

Tu es en voiture?

Oui, main j’ai le kit main libre, tu peux y aller.

On parle quelques minutes. Elle est un peu surprise, mais elle est d’accord.

Caro n’est pas là?

En effet, elle n’est pas là, Antoine non plus, ils sont à Dinard.

D’accord alors à dimanche, vers 13H00.

Et amène le dessert, lui dis-je avant de raccrocher.

Qu’est-ce qu’elle a dit ? Demande Camille.

Elle a dit que c’était d’accord, qu’elle apporte le dessert.

Bon.

Dimanche dernier, alors qu’elle venait chercher Camille, comme à son habitude elle l’avait appelée sur son portable et attendait en bas devant l’immeuble dans la 407 SW , j’ai dit à Caro : et si on lui disait de monter prendre le café? Après tout, ce serait normal qu’elle voit où Camille habite quand elle vient chez nous.

Caro était d’accord, j’ai décroché mon téléphone.

J’avais fait jusqu’à ce jour des pieds et des mains pour qu’elles ne se rencontrent pas, je voulais écarter tout risque d’agressivité, mais beaucoup d’eau était passée sous les ponts, et puis maintenant, il y a le myélome qui change la donne.

Elles s’étaient croisées de manière assez burlesque en hémato, il était temps de mettre fin à cette situation, dont j’étais, il est vrai, le principal instigateur.

Martine s’est rapprochée de moi après que je lui ai annoncé assez brutalement la nouvelle. Je suis le père de sa fille, c’est à elle qu’elle a d’abord pensé, je suppose.

Maintenant, j’imagine qu’elle a pensé aussi un peu à moi.

Elle travaille pour les laboratoires Roche ou elle exerce à un poste important. Ils sont spécialisés en hématologie. Elle connaît parfaitement le sujet. Mieux que moi en tous les cas.

Notre relation s’est détendue un peu plus, on s’appelle une fois par semaine, on parle d’autre chose que de Camille. Il n’y a plus trace d’agressivité, j’en suis fort aise.

Elle est donc montée prendre le café. Elle a été épatée par la vue sur Rouen qu’on a depuis la terrasse en bois. Caro et moi on lui a fait visiter l’appart, la chambre de Camille, qui se tenait derrière nous l’air un peu gêné. On lui a montré les effets de notre dégât des eaux de cet été, on a bavardé de choses et d’autres, de travaux de peinture, puis on a pris le café qui avait fini de couler, en grignotant des gâteaux secs. On a bavardé un moment, puis elles sont parties. A la porte, Camille nous a embrassé un peu plus tendrement que d’habitude.

Évidemment, il n’y avait pas de dinde aux marrons chez Picard, je me suis décidé pour une pintade aux morilles. Ensuite, je suis allé chez Champion acheter des tagliatelles fraîches et de la crème épaisse. Ca ne sera pas vraiment light. En rentrant, j’étais à bout de forces, je me suis allongé un moment pour récupérer dans le canapé, Camille dormait encore.

Le dimanche, Martine arrive avec son quart d’heure de retard habituel, ce qui a le don de nous agacer, Camille et moi.

Elle ne changera jamais, me fait Camille, en regardant par la fenêtre de la loggia.

C’est quand j’ai compris ça que je suis parti, me suis-je dit.

Aujourd’hui, ça n’a aucune importance, mais quand il fallait te chercher au collège…

Ah oui, ça, c’était l’horreur ! Toi, tu était toujours à l’heure, mais tu venais me chercher en moto, je n’aimais pas ça, j’avais peur en moto.

Je me rappelle les longues minutes où j’attendais derrière la monumentale grille d’Ernest Couteaux, le samedi midi, voyant tous les penscos partir l’un après l’autre, la cour se vider, tandis que mon père vidait sa bière dans un bistrot quelconque.

Tu exagères, je ne venais pas souvent en moto, seulement l’été quand il faisait chaud.

Même pas vrai.

Par contre j’étais toujours là avec un quart d’heure d’avance, ce qu’elle ignore.

C‘était le casque que je n‘aimais pas, il était trop grand pour moi….

Martine arrive quand-même. A la main elle tient une sacoche de PC, de l’autre un paquet provenant d’une pâtisserie. Elle lève le regard vers nous, on lui fait un petit signe. J’ouvre la porte par la gâche électrique.

J’ai amené des photos, fait-elle en brandissant le PC. Je te montrerai les miennes, lui dis-je en l’embrassant. On s’installe, elle allume le portable.

On prend l’apéro pendant que son PC installe Windows XP. Je suis rassuré, ça prend encore plus de temps qu’avec le mien, puis on regarde les photos. Le mariage de Gabrielle, sa nièce, les vacances en Angleterre de l’année dernière, celles de cette année en Bretagne avec Xavier et Else, quelques photos de fêtes avec des gens qui étaient autrefois mes amis. Certains ont beaucoup changé. En six années, on prend du poids, à nos âges.

Après notre divorce, alors que je vivais avec Caro dans ce petit appartement du Rouvre Vert, je n’ai sciemment plus donné signe de vie à quiconque de ces relations, après les avoir invités chez nous ce que je me doutais être une dernière fois. Je n’ai plus eu de nouvelles. Les relations se sont éteintes, ça m’arrangeait. Contrairement à ce qu’on pourrait s’imaginer, je ne suis pas quelqu’un de nostalgique. Je ne possède pas assez de mémoire pour cet exercice. La plongée actuelle dans mon passé est dictée par le désir de comprendre pourquoi je suis victime de cette maladie, et comment m’en défaire.

Donc, sur les photos de Martine, j’observe l’usure du temps chez ces vieilles connaissances. Les cheveux ont blanchi, ou sont tombés, les tailles se sont empâtées, les cernes et les rides progressent de façon alarmante. Je me trouve plutôt bien conservé en comparaison, mais je suis le seul a avoir un cancer avéré.

On passe à table en parlant des uns et des autres. La pintade est assez bonne, les pâtes un peu trop cuites, j’ai trop bavardé dans le salon et pas assez surveillé ce qui se passait en cuisine, dommage. C’est comestible quand-même.

On prend le dessert au salon autour du PC. Camille débarrasse la table pendant que je prépare un arabica bien serré. Je sais que Martine l’aime aussi comme cela.

Tandis qu’on parle de se ses parents, le ramollissement cérébral de son père, le récent AVC de sa mère, Camille sert le dessert. On évoque le décès de Jean-Marc, son frère préféré, d’un fulgurant cancer du foie, au début de cette année.

Le mien, je crois, devrait me laisser un peu de temps.

Quelle année, murmure-t-elle dans un souffle.

Il est temps de changer de sujet.

Je parle de notre maison de Lille, de la vidéo que j’y avais tournée le jour du déménagement pour la Normandie. Camille se souvient du tournage que nous avions fait ensemble. Elle venait d’avoir six ans. Aux détails qu’elle donne, je vois bien qu’elle rapporte des souvenirs personnels qui ne sont pas sur la bande.

Et ton père? Me fait Martine.

Je ne sais pas, aucune nouvelles, je ne lui en donne pas non plus.

Tu sais qu’il n’envoie même pas une carte pour l’anniversaire de Camille ?

Oui, je le sais. Ca t’étonne ? Au prix des timbres…

On rigole.

Tu te rappelles, cette fois où il a hurlé dans les oreilles de la petite un truc du genre « ta gueule », ou « la ferme »?

Oui, c’était « la ferme ».

Camille était petite, un bébé, trois mois peut-être.

Mon père continuait à aller chez ses parents à Wasquehal tous les quinze jours, ils vivaient encore à cette époque. Il lui arrivait de passer chez nous à Lille, c’était sa route.

Ce jour là, je ne sais pas ce qui m’avait pris, je m’étais dit que cela pourrait l’émouvoir que de tenir sa petite fille dans les bras, et, confiant, je la lui avais tendu.

Camille s’était mise à pleurer, il s’était trouvé déstabilisé par la situation. Sa réaction avait été de lui hurler «  la ferme » dans l’oreille, sans un instant songer que la bercer un peu ou lui chantonner une comptine aurait pu la calmer.

Surprise par la violence du son, la petite s’était tue pendant trois secondes, stupéfiée, à la grande victoire de mon père. Évidemment, elle reprit des cris redoublés presque immédiatement, récupérée aussitôt par Martine qui, diplomate pour une fois, évoqua qu’elle devait sûrement être changée. Elle l’emmena dans la salle de bain pour y cacher sa rage.

Et cette fois où nous sommes allés manger à Condé ?

Ah, fait Martine, quelle angoisse…

Grand-Père était décédé. Mon père, à la retraite depuis peu avait quitté Iwuy, où la maison était en location, pour venir habiter celle-ci qui appartenait à ses parents, et qui proposait le confort d’un pavillon moderne. Il avait recueilli sa mère qui perdait un peu la boule, comme il disait, et dont il n’était pas imaginable qu’elle vive seule. Elle faisait un Alzeimer, c’est aussi elle qui avait le pognon.

Il lui menait la vie dure, la reprenant sans cesse, la traitant comme une enfant indocile, se moquant d’elle à tout propos, gaussant l’incontinence qui la menait aux toilettes toutes les demi-heures, corrigeant avec rudesse la moindre défaillance de sa mémoire.

A la fin du repas, elle pleurnichait dans son coin, alors que mon père levait les bras au ciel, l’air outragé.

On se tire, ai-je dit en catimini à Martine.

Dehors, après s’être éloignés, j’ai ouvert en grand les vitres de la voiture malgré l’air glacial pour avaler de profondes goulées d’air. J’avais la nausée.

J’ai dit à Martine que jamais je ne remettrai les pieds dans cette maison, ce que j’ai fait. Je n’ai plus approché grand-mère que le jour de son enterrement, quand à mon père, je ne l’ai plus vu depuis ce même jour.

Martine confirme en tous points mon récit. Je n’ai donc pas fantasmé, Camille est sur le flan.

Vous ne m’aviez jamais parlé de ça !

Quel intérêt ? Ne te suffit-il pas de savoir que tu ne peux compter aucunement sur ton grand-père ? Tu n’est rien pour lui. La seule personne qui l’intéresse, c’est lui-même. Il en est de même pour le fils de JJ, Alexandre. S’il vous croisait tous les deux par hasard dans la rue, il ne vous reconnaîtrait pas. Il n’a jamais demandé à te voir, depuis des années, je ne pense pas que tu lui manques.

Et sa femme, Jeanine? Demande Martine. Elle n’a pas fait un cancer il y a deux ou trois ans ?

Oui, réponds-je, un cancer ORL dont elle s’est bien sortie, à ce que je sais. Elle a des séquelles d’ordre orthophonique.

Je crois que mon père est cancérigène. L’éloignement ne m’en a pas protégé. Il est dans ma mémoire, dans mes gènes. Quoique je fasse, quoique je pense, malgré mon dégoût, je suis de son sang.

On parle d’autre chose en mangeant les tartelettes. On n’est pas du genre à avoir l’appétit coupé.

 

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