Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Février 2000
On attaque la carbonade flamande.
La viande est tendre, parfumée au pain d’épices et à la bière. Les frites sont brûlantes, c’est le bonheur. Dommage qu’il n’y ait pas de tarte au sucre en dessert, et tant de bruit qui nous gâte un peu le plaisir.
On prend le café, rassasiés.
Tu allais en vacances chez eux, toi?
Non, ça n’est jamais arrivé.
Tu ne sais pas à quoi tu as échappé, c’était l’horreur.
J’ai dû subir ça à l’époque où notre mère est décédée, ou que notre père s’est remarié.
Grand-Mère me réveillait à 8H00. En institutrice formée à la fin de la première guerre, elle ne pouvait imaginer que les vacances pouvaient être faites pour se reposer.
Je devais en premier lieu faire ma toilette, m’habiller, refaire mon lit, puis j’étais autorisé à descendre à la cuisine y prendre un petit déjeuner de tartines à la confiture des Vosges.
Après, on passait aux festivités du jour.
Dans le bureau de Grand-Père où l’on avait fait place nette pour l’occasion, on commençait en général par une dictée.
Elle s’asseyait à côté de moi, descendait ses lunettes sur son nez et, munie du livre qu’elle utilisait autrefois dans sa classe, me dictait un texte tordu, qu’elle énonçait avec délices comme si elle avait suçoté une friandise, insistant sur les difficultés, haussant le ton sur les pièges, ralentissant aux chausse-trappes.
Je relisais ensuite, corrigeais les fautes que je parvenais à débusquer, puis on passait ensemble à la correction orthographique et grammaticale. Cela ce soldait par des exercices de grammaire qu’elle choisissait en fonction des erreurs que j’avais commises. Elle me refaisait la leçon sur l’accord des participes passés, puis je devais inventer quelques phrases en guise d’exemples, ou il me fallait conjuguer les verbes sur lesquels j’avais failli, à tous les temps, en trois exemplaires.
Aujourd’hui, il me suffit de cliquer sur le bouton du correcteur automatique de Works pour une vérification sommaire du texte que je vient de taper. Hors le fait que la qualité de celui-ci soit des plus médiocre, Grand-Mère, j’en suis sûr, s’y serait refusé. Elle ne croyait qu’en la vertu de l’effort.
Quelquefois, c’était une dissertation que j’avais à rédiger, mais sa lecture par Grand-Mère donnait lieu à des corrections, et au même type de conséquences.
Grand-Père, pendant ce temps était parti en courses. Sur son antique vélo, béret basque vissé sur la tête, pinces à vélo au bas du pantalon, il se tapait plusieurs kilomètres en suivant scrupuleusement les consignes de sa femme qu‘elle lui avait laissées sur un papier. Je pense qu’il prenait son temps. Invariablement quand il rentrait, il se faisait maudire par Grand-Mère qui trouvait qu’il avait acheté un morceau de viande trop gros, ou que les fruits étaient trop ceci, ou pas assez cela.
On passait ensuite à la leçon d’allemand.
Grand-Père parlait couramment l’allemand, évidemment, ainsi que Jacqueline. Grand-Mère se débrouillait, suffisamment en tous cas pour me pourrir la vie.
Rien de pire qu’une famille de germanistes.
Elle me laissait devant une page d’un de ces livres maudits écrit en gothique qu’il me fallait traduire. Ensuite elle filait en cuisine préparer le repas du midi.
Je lisais le gothique aussi aisément que l’hébreu.
De mon temps, disait-elle, on apprenait l’allemand écrit en gothique.
Le problème, c’était que son temps était révolu depuis belle lurette, mais qu’elle s’y refusait.
Elle avait gardé l’habitude d’une gestion économique de temps de guerre.
Les armoires, les placards, les réserves, le garde-manger, le frigo étaient bourrés de sucre, farine, huile, confitures, conserves en tous genres, d’aliments à longue conservation tels que haricots secs, lentilles, pois cassés. On stockait le savon, les produits ménagers, il y avait même des bidons d’essence dans le garage où la R8 attendait qu’on la sorte, ce qui n’arrivait pas toutes les semaines. On prenait plutôt le Mongy, ou plus sommairement, on allait à pieds.
Si je travaillais d’arrache-pied, il m’arrivait d’en avoir fini un peu avant midi. Grand-mère venait corriger, puis j’étais autorisé à lire, je traînassais dans le bureau à feuilleter le Grand Larousse illustré, ou je la rejoignais dans la cuisine afin d’assister à la fin de la préparation du repas.
Les repas étaient frugaux. Rien à voir avec les agapes bimensuelles. Derrière la porte d’un placard de la cuisine, il y avait, affichée sur une feuille qui faisait office de pense-bête, une liste type de repas pour la quinzaine en cours. Il y avait quatre listes, une par saison, établies en fonction des fruits et légumes que l‘on trouvait à cette période aux meilleurs prix. On débutait la quinzaine par le premier jour de la liste. Ainsi, je pouvais déterminer à l’avance ce qu’on mangerait le 17 mars, ou le 23 octobre dix ans plus tard.
Après le repas qu’on prenait à midi tapante, ils faisaient la vaisselle. Grand-Mère lavait, Grand-Père essuyait, puis c’était la récré. Grand-Père lisait le journal, assis sur une chaise sous l’abat-jour d’une des lampes du salon, dédaignant les fauteuils, Grand-mère cousait ou faisait de menus travaux. Moi, je lisais.
A quatorze heures, on partait en promenade, à pieds, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il y avait quatre ou cinq parcours. Quelquefois, il y avait une course spéciale à faire, ce qui contrariait beaucoup Grand-Mère. Grand-Père et moi, on buvait du petit lait, surtout s’il fallait prendre la R8, dont grand-Père dégommait le moteur à la manivelle dans le garage, avant que de la laisser chauffer dans un nuage de fumée bleutée au bord du trottoir.
Quoiqu’il advienne, il fallait rentrer pour quatre heures, l’heure du goûter, les tartines de confitures des Vosges.
A ce stade de la journée, Grand-Père n’avait pas dû prononcer plus de quatre phrases depuis le lever du jour. C’était quartier libre, chacun pouvait vaquer à ses occupations, la soupe du soir était prête depuis belle lurette, Grand-Mère poursuivait ses occupations ménagères.
Il retournait s’asseoir sur son inconfortable chaise, avec un livre d’histoire. C’était un puit de science historique, qu’il ne partageait pas. Un jour la semaine, il s’installait à son bureau pour faire ses papiers, écrire à sa famille, ce qu’ils faisaient chacun de leur côté. Ensuite l’autre ajoutait son mot au bas de la page. Le téléphone était cher. La famille sacrée. Je lisais.
A dix-neuf heures précises, qu’il attendait l’œil rivé sur l’horloge, il tournait le bouton du poste de radio antédiluvien qui trônait sur son bureau qui, après quelques secondes pendant lesquelles les lampes chauffaient, laissait échapper le jingle aux trompettes des informations de RTL.
C’était sa demi-heure. Même Grand-Mère n’aurait osé le déranger. Elle avait à faire dans la cuisine.
Trente minutes plus tard, on passait à table.
Soupe-fromage-fruits, invariable.
Grand-Père avait la charge d’éplucher les fruits. Les leurs, moi, je me débrouillais.
Ils en prenaient deux différents, par exemple une pomme et une orange, qu’il épluchait soigneusement avec le couteau spécialement dévolu à cette tâche, qu’il partageait ensuite en deux parts scrupuleusement égales, et qu’ils mangeaient en silence. Il était recommandé par la règle générale de parler le moins possible à table, sauf le dimanche qui était un jour spécial.
Après la vaisselle qui s’effectuait selon le même protocole que le midi, la cuisine rangée, on lisait à la lueur de lampes de 40 Watts, jusqu’à 10H00 où il fallait aller se coucher.
Le secret d’une bonne éducation, disait mon père, c’est la régularité.
Grand-Mère avait toutes sortes de carnets, genre carnets de bords.
Ils lui rappelaient qu’il fallait astiquer les cuivres le premier lundi de chaque mois. Les murs étaient décorés de quantité d’objets de ce métal, casseroles, bassines à confiture, bassinoires, couvercles, brocs, louches, passoires, ustensiles indéterminés, héritages familiaux. Il y avait également le jour de l’argenterie, celui du dépoussiérage de l’intérieur des armoires, celui du cirage des escaliers celui du nettoyage des vitres du second, puis du premier etc…Grand-Père était largement mis à contribution. Quand ce n’était pas le cas, il filait prendre l’air au jardin où il faisait mine de tailler ici, de désherber là, de tondre la pelouse, ou il trouvait une quelconque occupation à l’écart de sa femme comme de cirer les chaussures ou nettoyer la R8.
On faisait les poussières chaque jour de la semaine, selon une rotation des pièces bien établie. Les jours de lessive étaient programmés, ceux de repassage itou.
C’était l’aventure.
Elle avait d’autres carnets qu’elle tenait serrés dans le tiroir du bureau de Grand-Père qui lui était réservé.
Recettes de cuisine tirées de je ne sais où. Ils n’achetaient pas de magazine. Ou alors était-ce mon père qui les lui découpait, avant de laisser les revues ainsi dépouillées dans la salle d’attente de son cabinet dentaire? Articles de journaux recueillis dans la feuille de choux grand-paternelle, collés à l’aide de la pâte blanche sentant l’amande, complétés d’annotations de son écriture d’institutrice. Phrases ou maximes extraites des livres qu’ils empruntaient à la bibliothèque de Roubaix où on se rendait à pieds une fois la semaine.
Grand-Mère régentait toute la maisonnée. Grand-Père obéissait à sa femme. Mais c’était lui, en vérité, le chef de l’état.
Il prenait les décisions importantes. Celles concernant l’argent.
Grand-Père parlait peu. Quand il lui prenait fantaisie de dire quelques phrases, elle l’écoutait religieusement, et lui obéissait.
Elle n’était en réalité que le premier ministre qui expédie les affaires courantes.
Mais tous les deux, ils étaient d’une radinerie stupéfiante.
Ils récupéraient tout. Les papiers d’emballage, les ficelles, les journaux. Même le papier d’aluminium était nettoyé après un premier usage et retrouverait ultérieurement une autre fonction, comme de tapisser les parois du four. On gardait les quignons de pains secs qui étaient mis au four gardé chaud après un précédent usage pour en faire de la chapelure, on conservait les couennes de lard pour graisser les poêles avant d’y cuire la viande. Tout était conservé dans des boîtes. On conservait bien sûr les boîtes de toutes natures. Les vêtements étaient rapiécés, recousus, ravaudés jusqu’à ce qu’il ne soient plus récupérables que sous forme de chiffons, dont grand-Mère avait une malle pleine dans son grenier. Une chemise ne pouvait durer moins de dix ans.
On devait le soir se regrouper dans la même pièce pour ne pas user trop d’électricité pour l’éclairage, user du chauffage au minimum, ne pas laisser couler l’eau au robinet inutilement. Il y avait dans les toilettes un broc de plastique jaune destiné aux petits pipis, l’usage de la chasse étant réservé aux évènements d’importance. L’eau savonneuse issue de la lessive servait au nettoyage des sols. Il y avait toutes sortes de réglementations de ce genre.
C’étaient des écologistes.
Il n’y avait bien sûr pas de poste de télévision, sans qu’on en sache la raison exacte. Leur version était qu’on ne pouvait y voir que des conneries. Comment eussent-ils pu le savoir puisqu’il n’en possédaient pas? On se doutait que le seul prix de l’appareil était rédhibitoire à leurs yeux. Peut-être s’agissait-il aussi d’une distraction à leur yeux pas assez sérieuse.
Il n’avaient même pas de machine à laver le linge. Le blanc était mis à bouillir dans une de ces bassines de métal galvanisé, les cols de chemises et les poignets auparavant brossés à la brosse de chiendent. Il possédaient un curieux ustensile ressemblant à une cocotte minute sur pieds munie d’une manivelle dans lequel ils enfermaient le linge avec de l’eau chaude et de la lessive. Une machine à laver manuelle, en quelque sorte. A ma grande surprise, j’en ai vu un exemplaire dans une brocante de Saint-Briac cet été. Je croyais que c’était un modèle unique. C’était Grand-Père qui était chargé de tourner le vilebrequin, la sueur perlait à son front, dans l’arrière cuisine du rez-de-chaussée où se déroulaient toutes ces opérations.
Naturellement, ils n’avaient aucun ami. Ca coûte cher, les amis.
Ils étaient en réalité bourrés de pognon, ne dépensant rien ou presque, vivant sur une seule des deux confortables retraites de fonctionnaires méritants qui leur étaient allouées. Grand-Mère avait été institutrice toute sa vie, Grand-Père avait achevé sa carrière dans les douanes avec le grade de commandant. Tout l’argent d’une vie de privations était converti en placements immobiliers et financiers. Personne n’en avait jamais vu la couleur.
Tu crois que notre père va faire un geste, ne serait-ce qu’à l’égard de ses petits enfants? Me demande JJ alors qu’on attend que l’on nous donne l’addition.
Après tout, Jacqueline qui est au couvent a renoncé à sa part, c’est lui qui hérite de tout.
J’éclate de rire.
Tu crois encore au père Noël à ton âge?
Il rigole à son tour.
Tu as raison, je ne sais pas ce qui m’a pris, la fatigue sans doute. On n’aura même pas une petite cuillère.
Un cure-dents, peut-être !
Il règle l’addition, c’est son côté grand-frère. On pique un cure-dents au bar en sortant et on remonte dans la Rover.
On roule un moment, on traverse la Somme. Au loin les cimetières militaires s’étirent à l’infini sous le brouillard qui tombe déjà.
J’aperçois le panneau indiquant la Seine Maritime. Je fredonne : j’irai revoir ma Normandie…et on reprend en cœur en braillant à gorge déployée : C’EST LE PAYS QUI M’A DONNE LE JOUR !!!
Confinez quelques minutes deux êtres humain de sexe mâle dans un espace restreint tel qu’une voiture, un ascenseur en panne, un chiotte de pensionnat, et vous obtenez très vite deux débiles, ou deux fauves.
Tu es né à Iwuy, toi? M’interroge JJ.
Oui, dans la chambre des parents, dans leur lit.
C’était la mère Camberlain, notre voisine sage-femme, qui avait accouché notre mère. C’est elle, par la suite, qui venait lui faire ses injections de morphine. Je me rappelle la voir partir le matin, mais c’était bien plus tard, dans sa Daf à moteur variomatique qu’elle garait le long du monument aux morts, dans des rugissements de moteur et d’épouvantables nuages de fumée d’échappement qui empuantissaient toute la place de village. Une usine d’incinération à elle seule, aucune conscience écologique.
Moi, je suis né à la maternité catholique de Roubaix.
Tu sais que les parents ont habité Roubaix, rue Chanzy, au 42 ?
Oui, je sais, Mamie m’a raconté.
La nuit tombe quand on arrive à Buchy.
J’entends le feulement du V12 de la Jaguar qui chauffe pendant que JJ gratte le givre sur son pare-brise.
Demain, j’ai rendez-vous avec Martine au palais de justice de Rouen afin d’y signer officiellement notre convention de divorce. Le même soir, j’ai un autre rendez-vous, pris de longue date avec un psychiatre que m’a conseillé mon médecin traitant.
La semaine n‘est pas terminée.