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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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SUR LA ROUTE

Février 2000

Sur une nationale, à la sortie d’un village, je me range sur le bas côté.

Encore un urinier? Me demande JJ qui somnole.

Non, plutôt un routier, tu n’as pas remarqué, à l’instant, dans le bled?

Je dormais à moitié.

Tu as faim?

Oui.

La voie est libre, je fais demi-tour. On se gare au milieu d’une dizaine de semi-remorques sagement alignés dans le parking.

J’aime pas trop les routiers.

Tu vas voir, dis-je, si tu as des camions stationnés, c’est que la bouffe est bonne.

On entre dans une atmosphère embrumée de tabac. Le bruit est épouvantable. Ca crie, ça gueule, ça s’interpelle, ça rigole, la radio hurle par dessus le brouhaha.

Voilà pourquoi je n’aime pas les routiers, fait JJ.

On va quand-même pisser avant de s’attabler, et se laver les mains.

Au-dessus de l’urinoir, au tuyau de cuivre, un carton est accroché avec du fil de fer. Je déchiffre: «  Merci de ne pas jeter de mégots dans l’urinoir. La direction ».

Un type a ajouté, avec un stylo d’une autre couleur : » d’autant qu’après, ils sont difficiles à rallumer. Un usager ». Les routiers ont de l’humour.

On s’installe à table, on n’a rien demandé, mais une serveuse décolorée nous amène d’office un cruchon de rouge. Elle nous demande si on veut boire quelque chose « en attendant ». Je commande un demi, JJ un panaché. J’allume un cigare, JJ une Gitane. On s’aperçoit que le menu du jour est affiché au fond de la salle sur une grande ardoise.

Buffet d’entrées, carbonade flamande, frites, crème caramel, café, pichet de vin: 75F00.

Je me réjouis à l’avance de ce roboratif repas populaire. Si j’aime faire la cuisine et goûte volontiers les mets raffinés, j’apprécie tout autant la cuisine bourgeoise, et celle qu’on appelle canaille. Une bonne tranche de pâté de campagne, cerclée de gelée et du saindoux rendu par la cuisson, accompagnée de pommes de terre au four dégoulinantes de fromage blanc au poivre, à l’ail et à la ciboulette, me procure un bonheur total, pour peu qu’une belle salade croquante et acidulée soit de la partie. De toutes façons, il ne servent ni langue Lucullus, ni poularde demi-deuil. Ici, c’est menu unique.

Tu allais en vacances chez eux, toi?

C’est arrivé très rarement.

Moi aussi, rarement.

La maison de mes grands-parents à Wasquehal était confortable, cossue même, mais ne comportait que deux chambres au second, et le bureau de ma tante Jacqueline ( on appréciera l’imagination de nos grands-parents: mon père se prénomme Jacques). Il y avait la chambre de Jacqueline, celle des grands-parents à côté de la salle de bain où on ne se lavait qu’avec des éponges naturelles rapportées d’Argelès et du savon de Marseille. Ma tante vécu chez ses parents jusqu’à l’âge de quarante ans, on ne pouvait être invité aux vacances chez eux que lorsque celle-ci était absente.

Elle partait l’hiver, souvent en Autriche pour y skier. L’été, elle allait en Pologne ou dans d’autres pays de l’est. C’était l’époque du rideau de fer, on ne franchissait pas comme cela les frontières. Je la soupçonne d’avoir été une adhérente active du PCF, à voir comme elle réagissait aux propos ridicules et outranciers de notre père qui se situait pour sa part à la droite de l’extrême droite, et à la facilité avec laquelle elle obtenait si rapidement ses visas.

Nos grands-parents partaient, eux, chaque année de la mi-juin à la mi-septembre.

Ils se rendaient d’abord à Argelès, Pyrénées orientales, dans la maison où était née ma grand-mère, dont la sœur Angèle avait hérité, et qu’elle leur prêtait chaque année en juin. Pendant la saison, la maison était louée. Grand-Mère était une catalane pur jus. Petite, la peau mate, les yeux noirs, nerveuse, le verbe haut, toujours à s’agiter. Fille de douanier. Au pays, on est soit douanier, soit contrebandier, souvent les deux. Son père avait aussi un peu de vigne. Était-ce parce qu’elle avait quitté la région pour faire l’institutrice chez les Vikings que c’était Angèle qui avait hérité de la maison? Y avait-il eu un autre arrangement? Je ne l’ai jamais su.

A cette époque, Argelès n’était pas le front de mer bétonné cerné par les campings que c’est devenu aujourd’hui. C’était un charmant petit village, tranquille, presque isolé, où les habitants dansaient la sardane dans les rues à la nuit tombée. Quand les quelques estivants arrivaient, il était temps de faire le plein d’anchois de Collioure, de Banyuls, de tourons, d’éponges naturelles, d’olives, d’herbes de toutes sortes. Il ne restait qu’à charger la R8 pour remonter vers le nord.

Ils s’arrêtaient ensuite en Auvergne chez Angèle, à Riom, où ils ne séjournaient que quelques jours, avant de reprendre la route vers les Vosges.

Ils m’ont emmenés une fois pour la fin de leur périple estival.

Était-ce l’été où mon père s’est remarié?

Près de Senones, on arrivait dans le fief de Grand-Père. On approchait de la ferme où il était né, où vivait toujours son frère l’oncle Jean.

En arrivant, après que la R8 ait péniblement grimpé les quelques kilomètres de l’étroite route fortement dénivelée qui menait à Mesnil, Grand-Père affichait sa joie débordante d’un mince sourire au coin des lèvres. Les vosgiens ne sont pas très expansifs, ni très bavards. Des montagnards de la pire espèce. Il fallait deviner à cet instant qu’il était heureux.

La ferme n’était pas très grande, et le confort sommaire.

Sise en contre-bas de la route qui s’achevait en sentier dans la forêt, la bâtisse était sombre et trapue. On s’y chauffait au bois. Pas de robinet mais une pompe à bras à l’évier de la cuisine. Dans la salle de bain, une véritable merveille: une baignoire en cuivre accouplée à un poêle à bois, qu’il fallait remplir à la pompe avant que d’en allumer le foyer. Je préférais, l’été, me baigner dans l’eau glaciale du lavoir en pierre, couvert d’ardoises, de l’autre côté de la rue, où ma grand-tante lavait son linge, faisant mousser le savon noir en frottant, claquant le tissu humide sur sa planche de bois.

Il y avait l’électricité, mais on utilisait encore volontiers la lampe à pétrole, en particulier pour se rendre aux toilettes, dans la cabane au fond du potager, à la nuit tombée. Une fois la semaine, l’oncle Jean tirait de derrière la cabane, par une trappe, le bidon qui recueillait les matières familiales pour les épandre entre les rangs de carottes, de navets, de choux et autres pois qui faisaient notre ordinaire. Notre présence l’arrangeait.

Il ne cultivait plus. Il élevait des lapins. Les clapiers étaient alignés dans une des granges. Le matin je l’accompagnais pour leur distribuer les granulés, du foin, changer la paille ou l’eau. Ils me souriaient de leur drôle de mouvement des lèvres en orientant leurs oreilles vers moi.

Il y avait aussi la basse-cour, le potager, le verger, le bois à couper, la fenaison à prévoir, les réparations à faire avant l’hiver. L’oncle Jean était un homme très occupé. Je ne parle pas de la chasse, de la pêche, et du braconnage.

Grand-Pére non plus ne parlait pas, comme toujours. Il avait avec son frère de longues conversations silencieuses. Il l’aidait aux tâches de la ferme avec plaisir.

Grand-mère passait tout son temps en cuisine, à faire des bocaux de légumes qu’elle allait cueillir et qu’elle ramenait du jardin avec la lourde brouette de bois. Elle faisait aussi les confitures, le sirop, les fruits au jus, les liqueurs, les pâtés de lapin, qu’on mangeait ensuite tout le long de l’année, lors des réunions familiales bimensuelles.

L’après-midi, on partait pour de longues promenades dans ces forêts sombres aux tapis d’épines d’où jaillissent de toute part des ruisselets d’eau limpide et glacée. On emmenait un seau, qui revenait plein de myrtilles, de mûres ou de girolles.

Tu te rappelle les dimanches à Wasquehal?

Tu parles!

Tous les quinze jours, mon père nous emmenait déjeuner chez ses parents. Je n’ai pas souvenir qu’il ait dérogé une seule fois à la règle. On est monté à l’arrière, JJ et moi; puis le bébé chinois, JJ et moi; puis juste le chinois et moi; et enfin moi seul dans la bagnole paternelle chaque premier et troisième dimanche du mois pour aller faire l’économie d’un repas et s’emmerder chez nos grands parents.

J’ai connu successivement une ou deux 404 ( une noire, une blanche), une R12, une R17, une R15, une Talbot Solara, des passagers divers, j’ai vu des travaux sur la route, la construction de l’autoroute, l’extension de la métropole Lilloise, celle d’Ascq qui, de bourgade devient une cité dortoir. L’édification de V2, l’énorme centre commercial de Villeneuve d’Ascq, la construction du Stadium Nord. J’ai eu droit à ce parcours chaque quinzaine pendant dix-huit ans.

Au début, on passait par les routes que les cyclistes appellent «  l’enfer du Nord « , les fameux pavés du Nord, à vous déglinguer même une 404, on mettait une heure un quart pour aller jusqu’à Lille. En sortant de la Peugeot, on tremblotait comme des parkinsoniens. Plus tard, on prenait l’autoroute, on y était en 45 minutes avec la Talbot, un vrai billard. On ne pouvait plus attribuer la nausée au réseau routier. C’était l’angoisse.

A peine arrivé, il fallait respecter le protocole.

Au bas de l’escalier, une rangée de chaussons nous attendait. Grand-mère surveillait la bonne exécution des opérations du haut de l’escalier. Pas question qu’une chaussure érafle son parquet.

Bienvenue chez les obsessionnels.

Ensuite, on montait l’escalier en procession, comme au Golgotha, pour les effusions, Pouah, avant d’aller s’asseoir dans le salon.

Mon père commentait la quinzaine, le tiercé qu’il avait manqué, les évènements majeurs de l’actualité; ensuite, on me demandait si tout allait bien à l’école, je répondais oui.

Être un bon élève était une stratégie pour qu’on me foute la paix. Je m’y suis conformé avec rigueur jusqu’en fin de quatrième, période à laquelle la Marguerite s’est tirée avec le chinois sous le bras au grand désespoir de mon père ( il faut payer une pension alimentaire), et à mon grand soulagement. Je n’avais plus à craindre qu’on me cherche des poux sur la tête. En troisième, je cesse définitivement de travailler à l’école pour suivre plus ou moins les cours, de loin, et me maintenir dans une moyenne assez limite. J’ai à cette époque bien d’autres choses à faire.

Après, on passait à l’apéro. Ils prenaient du Banyuls, et croquaient des olives, ramenés d’Argelès, les enfants buvaient le sirop fabriqué dans les vosges. C’est à ce moment que descendait Jacqueline. On ne la voyait qu’au repas, le reste du temps, elle s’enfermait dans son bureau pour y faire ses corrections, c’est ce qu’elle disait. Je pense plutôt que la cérémonie familiale la faisait suer.

Après, on s’attaquait au pâté de lapin des Vosges, ou à la quiche lorraine, à l’échine de porc et ses légumes des Vosges, aux fromages et à la tarte aux brimbelles des vosges. Grand-mère était bonne cuisinière.

Invariablement, Grand-Père achevait son repas en s’essuyant les lèvres et murmurait dans sa serviette: »encore un que les Prussiens n’auront pas ». Là-dessus, Jacqueline filait dans son bureau.

Le reste de l’après-midi s’étirait sans fin, je faisait mine de somnoler, ou je lisais dans un fauteuil de cuir râpé. Je me faisais oublier. Ils y parvenaient très bien. Je ne tendais l’oreille que lorsque qu’on parlait des ancêtres ou des vieilles histoires de famille. Vers 18H00, on repartait par l’enfer du Nord.

On a fini nos chopes. L’assiette à la main, JJ et moi on se dirige vers le buffet des entrées. Il n’y a que des bonnes choses : museau vinaigrette, céleri rémoulade, betteraves, harengs à l’huile, carottes râpées, pâté, œufs durs, macédoine à la mayonnaise. On se sert abondamment.

Tout ça nous a donné une faim de loup.

Tu te souviens de la quiche lorraine de grand-mère ?

JJ, qui mastique une fournée de céleri rémoulade lève les yeux au ciel avec une expression extatique qui évoque celle de Bernadette Soubirou devant une apparition de la vierge. Il termine d’avaler sa bouchée, un peu de travers.

Une vraie merveille, souffle-t-il enfin.

On a le sens de l’épitaphe, dans la famille.

 

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N
pour te souvenir de détails comme celle du menu, tu tenais un journal intime? ou ça, c'est pour nous ouvire les papilles. Remarque à cette heure çi c'est normale que cela me donne fain (11h25).<br /> bise Nath
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J
Cette partie-ci est totalement fictive...<br /> Eh oui, c'est un roman...<br /> Bises<br /> JM