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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LES AUTRES

Mardi.

La stagiaire de l’accueil a disparu, enlevée sans doute par les extraterrestres. C’est la titulaire du poste à l’hôpital de jour de Becquerel qui s’occupe de mes papiers.

Pas d’attente, il est tôt. Le Dr.T. me reçoit dans un bureau de consult. Ses yeux sourient toujours. On va faire le point, me dit-elle.

Nous sommes à J8 de la troisième série de chimio. C’est un cycle J1, J4, J8, J11, ensuite, repos jusqu’à J21; le staff a eu lieu vendredi.

Les analyses sont stables, mais ma prise de sang d’hier affiche 18 grammes d’hémoglobine, plutôt bizarre, me fait-elle, on va vérifier ça aujourd’hui. Un taux de cycliste. Avec un tel taux, je peux faire le tour de France deux fois d’affilée.

Les hémato ont programmé la greffe.

Elle m’explique le processus. D’abord stimulation, il faut faire produire des cellules souches à mon organisme, puis recueil. On enchaînera par un quatrième cycle de chimio suivit d’un éventuel deuxième recueil avant la greffe.

On commence à y voir plus clair.

Hier soir, mon psy a trouvé que j’étais dans une dynamique de vie positive. Acceptons-en l’augure.

Je pose quelques questions, j’apprends tous les détails désagréables de ces différentes procédures dont elle a oublié de me parler, les hémato sont des gens distraits, puis je suis pris en charge par une infirmière qui me dirige vers la même chambre à quatre lits que l’autre fois.

Il y a deux autres patients dans la chambre. Un gros type qui lit un journal, un autre, chauve, qui lit un bouquin. Cette fois, ils m’ont mis avec des êtres humains. On se salue brièvement.

J’ai pris la précaution d’apporter mon PC.

Une stagiaire me prélève, quand elle sort je plonge sous le lit pour trouver une prise de courant.

Je commence à rédiger un nouveau post que j’intitule « sur la route », en hommage à Kérouac. Au bout de quelques minutes, Yves entre dans la chambre.

C’est mon pote philosophe, routier de son état, l’inverse peut-être.

On va cloper dehors, via la machine à café, je clopine encore un peu, mais sans canne anglaise.

Je lis ton blog, me fait-il.

C’est un surfer fou. A becquerel, il m’avait montré son portable : tu te rends compte, 500 000 kilomètres au compteur, il tourne comme une horloge, il a voyagé dans toute l’europe.

Il visite les sites médicaux, écume ceux des facs de médecine du monde entier, anglo-saxons surtout. Il a même communiqué son dossier médical à un hémato étasunien lui a communiqué son commentaire.

C’est pas demain qu’elle va me shooter avec ses ovaires de hamsters chinois, la mère Machin, me dit-il en parlant de son médecin.

Chinoises, je rectifie.

Ouais, chinoises, t’as raison. On rigole.

Bon, poursuit-il, tu sais que je ne connais pas Freud, mais ça m’amuse plutôt tes histoires avec ton psy. Mais moi, je ne suis pas fou.

Ils disent tous ça, c’est même à ça qu’on les reconnaît…

Inutile de chercher à le convaincre, on parle plutôt littérature, puis je rentre jusqu’à la chambre après être passé à la salle de soins me faire poser un patch d’Emla en regard de la chambre implantée. L’infirmière m’informe de mon taux d’hémoglobine qui est à 10g, et non 18. C’est plus logique.

10 grammes! Je n’en reviens pas. Donc, je vais bien. Je suis enchanté de l’apprendre.

Assis sur mon lit, Yves a inséré sa clé dans un port USB2 de mon PC.

C’est son CV. On le lit ensemble en rigolant. Sa rubrique « expérience professionnelle » est assez cocasse. Je déchiffre:

Employé de banque, Manœuvre, Manutentionnaire, Aide-Déménageur, Beatnik, Militaire, Soldat, Boulanger ( en Angleterre), Livreur de meubles, Pompiste, Docker ( à Hambourg), Ouvrier forain, Déménageur, Dragueur, Kibboutzim ( en Israël ), Garçon de piste, Électricien de cirque, Clown, Fondeur ( fonte et aluminium), Marin, Joueur d’échec, Eleveur de cailles, Artisan transporteur, Chauffeur routier, Conducteur d’avions, Concepteur de pages Web.

Je le crois, il m’a raconté tant d’anecdotes. C’est un garçon expérimenté.

Tu aurais pu ajouter philosophe et cancéreux, dis-je.

Ouais, c’est un vieux CV.

On vient le chercher pour sa consult tandis que le chariot repas fait son apparition dans le couloir. Le service s’améliore. Les filles distribuent les plateaux en silence. Mes compagnons et moi, on en avale le contenu sans mot dire.

Une stagiaire montre le bout de son nez à la porte, un plateau de soins à la main.

Je lui fait signe que je vais d’abord prendre un café et fumer un cigare.

Quelques minutes plus tard, je ne sursaute même pas quand l’aiguille de Hubert pénètre dans la chambre. Merci l’Emla. Ca va assez vite. Je me rhabille après la solution de rinçage qui a goutté pendant trente minutes. Mon PC a suscité une conversation dans la chambrée avec mes voisin et deux infirmières. La femme du chauve fait des recherches généalogiques sur la toile, l’autre a un vieux PC connecté en bas débit, mais ça tourne quand-même. J’en profite pour distribuer quelques cartes de visites comportant l’adresse du blog, que je me suis fait imprimer gratuitement sur l’internet. Cela fera-t-il tomber quelques masques à l’hôpital de jour?

Quelques dizaines de minutes plus tard, je suis de retour résidence Bel Horizon.

Si ça pouvait être vrai, Bel Horizon.

Après avoir lu mon courrier, je m’avoue que je n’ai pas envie de me remettre à l’écriture : j’ai envie de voir le monde, il y a longtemps que je ne suis pas sorti, et les 10 grammes d’hémoglobine m’ont boosté le moral.

J’emprunte la Corsa de Caro pour redescendre en ville.

Je me gare à l’espace du Palais. J’ai renoncé à lutter contre l’arnaque au stationnement à Rouen depuis longtemps, et je n’ai plus les moyens physiques de me garer à l’écart du centre ville. Il suffit de prévoir un conséquent budget de stationnement mensuel.

Je traîne à la FNAC, puis Habitat, le Printemps, Monoprix. Je me fous des étals. Ce sont les visiteurs qui m’intéressent, ils se déplacent, sont préoccupés ou au contraire flânent, palpent les objets, prévoient les achats pour Noël, ils vivent, ils grouillent. Ca me plaît, ils me communiquent leur vitalité.

J’ai peut-être présumé de mes forces. Fatigué, je m’assied dans ce petit bistrot au pied du Gros Horloge. J’observe la rue par la fenêtre en attendant ma bière. Il y a du monde malgré la pluie qui tombe à seaux.

Le Normand ne craint pas la pluie ( et possède plusieurs parapluies), on dit que Rouen est le pot de chambre de la France.

Dehors, je vois passer la stagiaire de l’accueil sous un parapluie publicitaire, je reconnais sa silhouette pataude. Les extraterrestres ont dû la virer.

Un couple, la soixantaine, entre.

L’homme précède la femme, il hésite sur une première table, puis non, une deuxième, non plus , une troisième ne lui convient pas plus. Ils finissent par s’asseoir à une table de quatre, après que l’homme ait murmuré quelques mots à l’oreille de la femme, et que celle-ci lui ait indiqué du doigt la flèche au bas de l’escalier.

Il redescend quelques minutes plus tard, l’air plus détendu. Ils passent leur commande. Ils ne sont pas équipés. La femme porte une sorte d’anorak court de couleur beigeasse. Malgré un parapluie sans doute trop petit, ses lunettes sont constellées de gouttes de pluie et embuées, sa manche gauche est trempée, ses cheveux sont ébouriffés. L’homme est en blouson de cuir qui a percé.

Je suis vêtu d’une longue parka étanche et une casquette de base-ball toutes deux noires. Mon parapluie sèche à mes pieds.

J’appelle Caro sur son portable.

Une jeune et jolie femme entre et croise mon regard. Elle s’installe, assise de trois quarts et allume une cigarette.

On apporte la commande du couple : un thé servi dans une théière d’inox, et un cappuccino ridiculement surmonté d’un invraisemblable monticule de crème Chantilly.

Les femmes et leur thé!

Ca tripote dans la théière avec la cuillère, ça teste la couleur en en versant quelques gouttes dans la tasse, ça fait la grimace, ça touille et ça retouille, puis ça attend que ça infuse un peu, ça teste de nouveau, ça ne convient pas, alors ça plonge et ça replonge le petit sachet au bout de sa blanche ficelle dans l’eau comme un pêcheur qui excite le poisson. Elle n’écoute plus ce qu’on peut dire : c’est l’heure du thé. Puis ça retouille encore, ça affiche un vague sourire, les traits du visage se relâchent mais ça ne dure qu’un instant, ils se durcissent à nouveau avant que de remplir la tasse, sous l‘effet de la concentration. Ensuite, c’est la cérémonie du sucre, pas trop, ou alors on se lâche. L’autre cause toujours dans le vide. Enfin, après une ultime séance de touillage qui dure un peu, le regard dans le vague, après avoir longuement et prudemment soufflé à la surface du liquide, ça suçote à petite lampées l’infâme breuvage, le petit doigt en l’air, le regard perdu au ciel. Ca dure des plombes, et après ça, il n’y a plus rien à en tirer. Et encore! La version petits gâteaux est beaucoup plus longue, je préfère ne pas parler de la Madeleine.

Dans la barre des tâches de son esprit s’affiche : « vous allez être reconnectée dans quelques minutes ». Mais c’est pas sûr.

Parlez-moi plutôt d’une bonne bière. Ou encore d’un arabica bien serré et brûlant, qui vous chauffe le palais et vous râpe la langue, avant d’électriser vos nerfs. Ou bien d’une rasade de rhum additionnée de deux glaçons, avec une dose de ce qu’on veut, jus de fruit, coca, qui va vous faire vous poser les fesses dans un canapé moelleux et voir les choses avec un peu plus de recul.

Le thé me fait pisser.

De temps en temps, la jolie fille me jette un regard en dessous.

L’autre a abandonné. La sagesse lui a dit de la fermer. Il a sorti de sa poche des cartes postales qui ont échappé à l’humidité ambiante après avoir avalé sa mixture. J’y aperçois des vues de la cathédrale. Au bout d’un moment de silence pendant lequel j’observe les passants, je capte des brides de conversation en allemand. Je savais bien que c’étaient des étrangers. Mal informés. Visiter la Normandie en cette saison sans un minimum d’équipement, c’est pire que Camel Trophee.

Après un dernier regard dans ma direction, la fille sort. Un bus à prendre, sans doute.

Caro entre. Je lui commande un Sauvignon.

Elle raconte sa journée.

Disons qu’on n’est pas mariés, qu’on ne s’est jamais vus. Tu entres dans ce bistrot et tu me vois, lui dis-je, attablé seul à une table comme aujourd’hui.

Question : est-ce que tu me remarques, qu’est ce que tu penses?

Silence.

Le couple d’allemand sort.

Je ne sais pas, finit-elle par me dire.

Bon, d’accord, tout le monde est déconnecté, alors.

On vide nos verres.

Elle a une course à faire à la pharmacie, je préfère retourner à la voiture.

A l’Espace du Palais, j’entre cher Pier Import. J’y trouve un petit tabouret pliable recouvert de skaï rouge qui remplacera le notre qui a fini par rendre l’âme à force de le traîner partout derrière moi à l’appart.

A la caisse, trois jeunes vendeuses font les folles.

La radio diffuse un vieil air d’Indochine qu’elles reprennent en cœur.

Impossible que vous connaissiez Indochine, dis-je en souriant, ça date du début des années quatre-vingt, vous êtes trop jeunes.

84, me lance l’une d’elles, j’ai été bercée avec ça.

Je comprends mieux.

Elles me gratifient toutes les trois d’un large sourire.

Je vais attendre Caro dans la voiture, elle arrive presque aussitôt, on rentre.

A l’appart, Mathilde joue avec Antoine, on déballe nos paquets.

Je me sens bien, comme après un bon repas.

Je ne travaillerai pas ce soir, me dis-je en me servant un rhum.

 

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