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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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L'ENTERREMENT

Février 2000

J’ai loué cette maison à Buchy parce qu’elle possède les avantages cumulés d’avoir deux chambres, dont une que j’ai aménagée pour Camille, et un garage où tiennent ma voiture et ma moto. Elle n’est en outre éloignée que d’une douzaine de kilomètres de mon ancienne maison que j’ai quittée depuis quatre mois, où sont restées vivre Camille et Martine, ce qui me permet de voir ma fille, de l’emmener au collège ou au poney-club plus commodément.

Buchy, hormis ses anciennes halles, ne présente aucun intérêt. C’est un trou normand où la supérette et les commerces de proximité permettent de ne pas mourir de faim, rien n’est prévu pour ne pas périr d’ennui.

Il est huit heures, j’attends mon frère.

Jean-Jacques arrive au bout de la rue. Je reconnais les phares de son hallucinante voiture qu’il a ramené des States ( prononcer Sta-tesses) où il se sont mariés il y a quelques mois, Brigitte et lui, à Las Vegas.

J’imagine la scène : cérémonie vite expédiée par un homme de loi super rodé qui lit laborieusement une traduction française de son texte standard avec un accent atroce, devant JJ et Brigitte qui tentent de rester sérieux. Le photographe officiel qui les flashe devant le décors derrière eux représentant une vue panoramique de Las Vegas et de ses plus beaux casinos peinte à la peinture fluo. L’approximatif sosie d’Elvis qui, doigt sur le bouton du radio-cassette format XXL se prépare à lancer «  Love me tender ». Le couple de japonais qui attend son tour derrière la tenture de velours rose bonbon…Le bon goût américain en somme.

Il entre, on s’embrasse, il me tend une cravate noire.

On prend un café ?

Sers-nous dis-je en nouant mon nœud de cravate. On a le temps, la cérémonie n’est qu’à 11HOO, on a d’ici à peu près deux heures de route.

Il s’assied après nous avoir servi.

Bon, dis-je, regarde, j’ai même des croissants.

On discute tout en prenant le petit déjeuner.

On a bien fait de ne pas se taper la messe, fait-il.

La messe a lieu à 9H00 à Condé, dis-je, et l’enterrement à 11HOO à Iwuy, dis-je. Finalement, ça nous fait un bon alibi, avec la route…

On peut prendre ta voiture? Me demande-t-il, la mienne n’est toujours pas homologuée par le service des mines. Ces cons-là me réclament toujours plus de papiers et de certificats divers, alors que les normes aux States sont beaucoup plus strictes qu’en France. Je préfère ne pas sortir du département, j’ai toujours ma plaque américaine. OK, lui réponds-je avec mon accent ricain le plus pur, cette fois, on y va.

Mon mariage non plus n’est pas encore homologué en France, dis-il en se levant, les impôts nous font des histoires…

Mon mariage avec Martine n’est plus homologué non plus.

Il y a toujours des histoires avec JJ.

Je me demande si je suis moi-même encore homologué. Je n’en suis pas si sûr.

On ôte nos manteaux avant de monter dans la Rover que j’ai fait chauffer depuis quelques minutes.

Tu l’as depuis combien de temps, déjà?

Je ne sais plus, sept ou huit ans, regarde, elle est comme neuve, elle n’a que cent trente mille kilomètres au compteur.

Bien sûr, elle a l’air un peu minable à côté de son coupé Jaguar V douze rouge vif, mais j’ai le droit de rouler avec elle partout où je le veux.

On ne s’entendra pas sur les bagnoles.

Pas que sur ça d’ailleurs.

Je ne veux pas dire que nous ne nous entendons pas, mais nous sommes très différents.

Les sept années qui nous séparent ont fait que nous n’avons quasiment pas été élevés ensemble. Lui a été élevé par notre mère, il avait douze ans quand elle est décédée, ensuite il est allé au pensionnat. Puis rapidement, dès qu’il l’a pu, il a quitté le « foyer » familial que notre père avait recréé. Moi, je n’ai aucun souvenir de notre mère. J’étais trop jeune. Mamie était venue à la maison dès notre mère malade pour s’occuper des enfants, quittant sa vie à Roubaix après avoir fermé sa maison de couture.

Son cancer a duré trois ans. Longs séjours au centre Oscar Lambret à Lille, puis elle est revenue agoniser à la maison.

Je ne connais d’elle que quelques rares photos en noir et blanc. On ne photographiait pas beaucoup à cette époque. C’était cher, c’était compliqué, tout le monde ne possédait pas d’appareil.

Je n’en ai aucun souvenir personnel.

Tu sais qu’elle est morte pendant la ducasse ?

Je le savais.

Devant la maison, il y avait une « chenille », tu vois ce que c’est ?

Bien sûr que je la voyais, cette chenille. Elle venait encore à la ducasse du village bien des années après. Une succession de voiturettes qui tournent en rond à un train d’enfer sur une piste bosselée, accompagnée des hurlements d’une sirène.

Justement, à propos de cette sirène, notre père est allé expliquer au forain que notre mère venait de décéder. Il a terminé sa soirée sans l’actionner, il a dû perdre des clients.

J’ignorais ce détail.

Je n’étais pas à la maison, ce jour là.

Tu étais chez les grands-parents, tu n’avais pas cinq ans, on avait préféré t’éloigner, on savait que c’était la fin.

Moi, j’étais dans ma chambre, à moitié endormi. Notre père a juste passé la tête à la porte de la chambre, il m’a dit «  maman est morte » avec des larmes dans la voix, puis il a refermé la porte.

Super. Moi, je ne me souviens pas comment je l’ai appris. Mamie, probablement. Je ne me suis pas rendu compte, je crois, de sa disparition. Je ne me rendais même pas compte de sa présence avant sa mort. Mamie s’occupait de moi. Elle devait me protéger de pieux mensonges.

C’est comme le mariage avec Marguerite, dis-je. Tu te souviens comment il nous l’a annoncé ?

On rentrait de vacances chez Mamie, il y avait dans la cuisine une jeune femme inconnue qui se tenait derrière lui, je ne me souviens plus à quoi elle ressemblait, ce jour là. Après nous avoir rapidement embrassé, il nous a juste dit : voilà, mes enfants, je viens de me remarier, voici ma femme, elle s’appelle Marguerite.

On a dû monter vite fait dans nos chambres.

Moi, j’étais déjà plus ou moins au courant, fait JJ. Tu sais que c’est elle qui venait coiffer notre mère à la maison, quand elle ne bougeait plus de son lit ?

Merde alors, fais-je. Tu crois que l’autre se la faisait déjà alors que notre mère se mourait ?

Possible, qu’est-ce que ça change ?

Tu as raison, ça ne change rien. C’était quand-même une sacrée salope.

On se tait, la campagne gelée défile elle aussi en silence. Ca fait un moment que je cherche, je finis par en dénicher un au beau milieu d’une longue ligne droite. Je freine.

Qu’est-ce que tu fous?

Regarde, fais-je, le bel urinier.

???

C’est un arbre pour pisser, t’as pas envie?

Bien sûr qu’il a envie. Pendant qu’on décrit des arabesques de nos jets fumants, je lui explique. C’est une blague que je racontais à Camille quand elle était petite. C’est un arbre qui n’est pas si commun. On le trouve au bord des routes, exclusivement lorsqu’on fait un parcours en voiture assez long. Il faut qu’on puisse garer un véhicule à son pied sans empiéter sur la chaussée, que celui-ci soit parfaitement visible des autres usagers du plus loin possible, mais en même temps, l’urinier doit protéger de la vue…pour ne pas générer d’accident. On se marre.

On repart.

T’es triste, toi?

A quel sujet ?

L’enterrement de Grand-Mère.

Non.

Moi non plus.

Tu n’as pas pensé à emmener Camille? C’est quand-même son arrière grand-mère.

Je n’y ai même pas pensé. Tu sais, moi, la famille… Enfin, cette famille…Tu as prévenu Alex, toi ? C’est quand-même son arrière grand-mère.

Non.

On roule, ça y est, on croise le panneau du département du Nord. Enfin la civilisation.

Je ralentis l’allure, on est en avance.

Je crois me souvenir de cette scène où tu t’es castagné avec notre père avant de foutre le camp de la maison.

On ne s’est pas castagné, j’ai juste levé la main sur lui, puis finalement, j’ai eu peur de trop l’abîmer. J’avais dix-huit ans, dix bons centimètres de plus que lui et je faisais pas mal de sport. Alors j’ai foutu le camp, comme tu dis.

Raconte.

C’était un dimanche soir. Tu venais une fois de plus de te faire expédier te coucher dans ta chambre sans manger, à l’instigation de Marguerite, je ne sais plus pour quel motif à la con, encore une histoire bidon sans doute. Marguerite s’était tirée chez sa mère suite à la dispute, moi j’avais suivi l’altercation par les trappes d’aérations qui chauffaient l’étage, tu te souviens ?

Tu parles, moi aussi je passais mon nez aux trappes pour savoir ce qui se tramait.

Bref, je t’ai laissé aller dans ta chambre, il est venu t’enfermer, puis je suis allé le voir dans la cuisine. Il était en train de s’avaler Martini sur Martini, je lui ai tout déballé.

C’est à dire ?

Que sa femme était une salope, qu’elle se faisait tirer par tout ce qui bouge, encore pas plus tard que l’autre jour, quand ils avaient organisé cette soirée à la maison. Par la trappe j’avais surpris leur grand ami D. lui rouler des pelles en lui fourrant la main dans la culotte. Je lui ai balancé que tout le monde savait que leur fils n’était pas de lui. Que c’était elle qui l’excitait contre toi sans cesse. Finalement, je lui ai dis qu’il fallait qu’il choisisse entre sa femme et ses fils.

Il était bourré, le saligaud, tu sais ce qu’il m’a répondu ?

Qu’il choisissait sa femme, je suppose ?

Exactement. C’est là que j’ai bien failli le cogner.

Je suis juste remonté faire ma valise, tu étais enfermé dans ta chambre, je suis redescendu en rage, et je lui ai encore dit que si j’apprenais qu’il te frappait, je reviendrai pour lui casser la gueule. Là dessus j’ai claqué la porte et je ne suis pas revenu.

Le soir, j’ai dormi chez un copain à Iwuy, le lendemain je prenais le train à la première heure pour aller à Roubaix chez Mamie.

Et on ne c’est quasiment plus vu pendant sept ou huit ans.

C’est vrai, concède-t-il. On c’est vu rarement, chez Mamie, quand tu venais.

Ouais.

C’est là, me fait-il.

Oui, je vois, je connais, tu sais, je suis né ici.

Je m’enfile dans la bretelle de sortie d’autoroute, dans cinq minutes on est arrivé.

On est en avance, dis-je.

Le village est tout en longueur, interminable de maisons mitoyennes, comme souvent dans le Nord.

Ca n’a pas changé, parfois un bistrot ou un commerçant a modifié sa devanture, la grille de l’école communale où nous sommes allés tous les deux a été remplacée, la statue de béton devant la salle des fêtes s’est vue amputée de sa tête, mais rien n’a vraiment changé.

On arrive à la place, machinalement je tourne dans la rue de l’Egalité et je stationne devant notre ancienne maison, à côté du monument aux morts où le poilu s’apprête interminablement à lancer sa grenade. Ils l’ont repeint en bleu ciel.

Il n’était pas marron, dans le temps, dis-je ?

Oui, marron, répond mon frère.

Tous les deux, on reste muets devant la porte de la maison.

Même murs de briques, même peinture à la porte et aux fenêtres, seule la plaque de notre père a disparu, à la place un rectangle de briques rouges plus claires que les autres.

Regarde, fais-je en désignant la place, de l’autre côté de la nationale, il est là.

Sa voiture est garée en plein milieu du parking.

C’est une 405, mais comme dans un rêve, je crois voir la 404.

Il a dû devancer le corbillard.

Ils nous attendent où ?

Au bistrot à côté de chez Dubreuil, enfin anciennement chez Dubreuil, le buraliste.

Qu’est-ce qu’on fait, on y va ?

Faut bien.

On s’extirpe de la Rover, on remet nos manteaux dans le vent glacial, on se dirige vers le café.

Ils sont là tous les deux, notre père et le chinois. Il a pris une bière, et l’autre un café.

Gênés, on s’embrasse vite fait du bout des lèvres, on commande deux cafés. On ne sait que dire. Mon père sort deux ou trois banalités sur sa mère, la mort. On s’en fout mais on prend des mines de circonstance, l’ambiance commence à peser. Jeanine est hospitalisée pour des examens, poursuit-il. On lui a découvert une grosseur dans la gorge, elle ne viendra pas à l’enterrement. Jeanine, c’est sa compagne depuis vingt ans. Une femme courageuse.

La porte s’ouvre et entre Agnès dans le troquet. C’est ma marraine. Sauvés. D’un bond, JJ et moi on lui saute dessus, on l’embrasse, lui demande des nouvelles de Jean-Pierre son mari, de Caro sa fille, de Christophe son gendre, de ses petits enfants, tout le monde y passe. Le corbillard passe lui aussi dans la rue, au ralenti. Mon père l’aperçoit. Il faut y aller dit-il.

Au cimetière on est rejoint par Marinette, l’ex belle-mère de mon père, la grand-mère du chinois.

Jacqueline sort du corbillard. Elle a tenu à accompagner sa mère sur la route. C’est la sœur de notre père, elle est bénédictine. Seul le bord de sa cornette est blanc, ainsi que la corde qui serre la taille, l’ensemble de sa tenue est noir. Je remarque que l’hiver, elles sont autorisées à porter des chaussettes avec leurs sandales. C’est un ordre très strict. Elle n’est que très rarement autorisée à sortir de son couvent de Valmont, où il est aussi difficile de la voir, ou alors au parloir, après avoir pris un rendez-vous. Je lui écris une fois par mois, depuis vingt ans. On devrait l’appeler sœur Mathias, mais on ne peut faire autrement que de l’appeler Jacqueline. L’habitude. C’est ce qu’on appelle une vocation tardive. Elle est entrée au couvent vers l’âge de quarante ans. Avant, quand nous étions enfants, c’était Jacqueline.

On sort le cercueil du fourgon, on est sept à assister à l’enterrement.

Les croque-morts déposent le cercueil de notre grand-mère dans la fosse, au dessus de celui de son mari, après qu’un curé ait prononcé quelques mots et prodigué une bénédiction.

J’entends mon père prononcer un «  au revoir, maman » d’une voix bizarrement enfantine, et c’est terminé.

Il s’attarde un peu au bord de la tombe avec le chinois, Jacqueline et Marinette.

Accompagnés d’Agnès, JJ et moi on recherche la tombe de notre mère. Il n’y a que le cimetière qui change dans ce bled. On a perdu nos repères. Ca pousse bien dans la région les monuments funéraires. On ne retrouve pas la tombe.

On finit par la retrouver au bout d’un moment.

Personne n’a pensé aux fleurs. Il y a si longtemps que plus personne ne pense plus aux fleurs.

Agnès écrase une larme, JJ se recueille. Moi, je reste les bras ballants devant le tombeau de la mère inconnue. Je ne vois pas comment je pourrais avoir de la peine. Jacqueline nous a rejoint. Elle prie.

Au bout d’un moment, on voit les autres qui font mine de partir. On se retrouve aux voitures.

Marinette nous invite à prendre un verre à son bistrot. Elle tient toujours son petit café à plus de quatre-vingt ans. La légende dit que dans le Nord, il y a un café par habitant, ce n’est pas tout à fait faux.

On y va, la mort dans l’âme.

Là-bas, JJ et moi on parle surtout avec Agnès et Jacqueline, que s’en devient gênant.

Mon père finit par dire qu’il a prévu de nous inviter au restaurant.

Impossible, dis-je l’air désolé, il faut que je récupère Camille à la sortie du collège, Martine est en stage à Paris pour deux jours, d’ailleurs, il faudrait qu’on parte maintenant.

Agnès en profite pour dire qu’elle préfère rejoindre Jean-Pierre. Tu sais, dit-elle à mon père, il n’a pas l’habitude que je parte toute la journée, maintenant qu’il est sous oxygène vingt quatre heures sur vingt-quatre.

Quel dommage gémit mon père, pour une fois que j’ai mes trois fils réunis.

Tu parles.

On s’arrache.

Dans la voiture, dans laquelle on s’est engouffrés sans prendre la peine d’ôter nos manteaux, on ne dit pas un mot avant d’être arrivés sur l’autoroute. Une fois qu’on y est, que le compteur de la Rover affiche les cent trente réglementaires, JJ lâche : tu nous a sauvé la mise. C’est quoi, cette histoire avec Camille?

Du bidon, dis-je, c’est du bidon.

On ne dit plus rien, j’accélère.

 

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