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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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L'UNIVERS

On dit que l’univers est en expansion.

Pas le mien.

Nous sommes enfermés, le myélome et moi sous la cloche de protection.

Dimanche matin. De la loggia où je fume un cigare, j’observe la rue. Caro et Antoine sont partis vendredi soir après mon retour de chimio à Paris chez Sophie et Fred pour souffler un peu. Au téléphone Caro me dit qu’Antoine s’amuse bien avec Juliette. Jeudi soir, il a dit à Mathilde, sa baby sitter, qu’il était triste parce que Papa était très malade. Après, ils ont joué aux pompiers pendant que je travaillais sur mon PC.

Ils sont allés à la piscine, ont mangé des hamburgers et des glaces. Sophie et Caro se sont offertes un peu de shopping au Beau Marché.

Les feuilles du marronnier, à l’angle de l’immeuble sont toutes tombées. Au loin, sur la Seine, un navire est accosté au pied des silos. Ses cales sont vides si j’en juge à son tirant d’eau. J’irai vérifier sa provenance et sa destination, tout à l’heure, dans le journal, à la rubrique «  mouvements des navires ».

Dans la rue, une Hyundaï d’une couleur indéfinissable pour un daltonien tel que moi fait un demi-tour dans la descente du parking souterrain où le garagiste a stationné sa BMW, face au panneau d’interdiction de stationner. Une femme traverse la résidence, un vanity case à la main. Sûrement une infirmière qui fait sa tournée.

La passagère de la Hyundaï n’a pas compris la manœuvre de son chauffeur, elle ouvre sa portière alors que celui-ci poursuit sa remontée le long du trottoir pour se garer dans le sens du retour. Le véhicule enfin à l’arrêt, elle referme sa portière, puis comprenant cette fois qu’ils sont arrivés, l’ouvre de nouveau et s’extirpe avec difficultés de l’habitacle. Elle manque de tomber en trébuchant sur la bordure.

Dehors, elle enfile un trois-quart d’une affreuse couleur bleu ciel, muni d’une capuche. Elle porte un pantalon marron, son mari ajuste sa casquette à carreaux et verrouille leur véhicule qui se tient à un bon demi-mètre du trottoir. La rue est étroite.

Ils traversent la pelouse. La femme, regard tendu à la recherche de la bonne porte, tient dans ses mains son sac et un gros paquet provenant d’une enseigne de jouets. Elle ne voit pas le piège et écrase du pied l’énorme étron que le Mastiff a déposé ce matin. Plus loin, sur l’allée de bitume où Antoine s’exerce au vélo ou à la patinette, le crane protégé de son casque rouge dont il est si fier, elle s’en aperçoit. Elle a un geste qui manifeste son énervement. Elle fait demi-tour pour frotter sa chaussure dans l’herbe humide. Son mari l’attend, les mains sur les hanches. Elle n’est pas à ce qu’elle fait, préoccupée, impatiente, fébrile. Sa pensée devance ses actes, elle est décalée. Elle n’est plus en phase avec l’univers qui l’entoure, dans lequel elle navigue avec maladresse.

Vont-ils dans cet appartement d’où est sortie l’infirmière? Sa fille est-elle malade? Le cadeau est-il pour le petit ? On va déballer le cadeau aujourd’hui, ou il faudra le mettre de côté pour Noël?

Je ne me rappelle d’aucun Noël de mon enfance. Je déteste Noël.

Vendredi soir, après le départ de Caro et Antoine, je suis allé chercher Camille au train de 21H34. J’ai avec délice longuement observé les autres terriens qui attendaient en haut des escaliers qui montent des quais. Caro dit que j’observe la faune. J’aime les gares, la rue, les lieux publics en général où peuvent évoluer librement les badaux. Les files d’attente m’insupportent, les foules m’oppressent.

J’ai emmené Camille manger une pizza à la Taormina. Elle m’a raconté la semaine écoulée. On a rit. Elle était heureuse. Elle ne me le dit pas, mais elle doit souffrir de l’isolement, seule à Paris. J’ai senti son coup de blues, cette semaine, je l’appelle tous les soirs au téléphone. Elle n’a pas encore dix-huit ans. L’univers familial lui manque.

Dans la rue elle marchait trop vite. Parler et marcher en même temps, c’est trop difficile pour moi, avec 8,8 grammes d’hémoglobine je m’essouffle vite. J’ai mis ça sur le compte de mon pied gauche qui me fait boiter.

Quand j’étais petite, c’est moi qui courait sans cesse après toi, s’est-elle esclaffée en se retournant pour m’attendre.

Après, on est rentrés résidence Bel Horizon, on a parlé jusque tard dans la nuit malgré la fatigue. Je lui ai fait écouter mes vieilleries, Boris Vian, les Frères Jacques, Brassens, Ferré, elle ne connaissait presque rien. On a fini avec de la musique des années 80, c’était mieux. Pendant ce temps, elle lisait mes posts de la semaine sur le PC. A Paris, elle n’est toujours pas connectée à internet.

J’ai des souvenirs qui remontent bien avant l’âge de quatre ans, me confirme-t-elle après sa lecture.

J’ai des souvenirs nets de la petite section de maternelle, à Lille, j’avais deux ans et demi.

Elle m’emprunte un tee-shirt pour la nuit, comme d’habitude. Je lui donne l’un des plus vieux, que je conserve moi aussi pour dormir. Ce sont plus doux, ce sont ceux qu’elle préfère.

Seul dans mon lit, je ne me suis endormi que très tard, après une infructueuse séance de zapping.

Samedi, le soleil se lève dans un ciel presque exempt de nuages.

J’ai pris la veille la précaution d’installer le PC portable dans le salon, Camille m’a demandé de la réveiller à 10H00 car elle a du travail.

Je l’allume pendant que j’avale mon café, regardant Rouen à la fenêtre.

Je me mets immédiatement au travail, ni rasé, ni lavé, les cheveux ébouriffés de la nuit.

JJ a laissé un long commentaire sur le blog, suite au post que j’ai intitulé «  46, rue Chanzy ». J’imagine qu’il a fait cela dans le but, conscient ou pas, de rendre une sorte d’hommage officiel à Mamie. D’habitude, il m’envoie plutôt ses observations par mail.

Je lui réponds, par le même canal. A peine ai-je cliqué sur le bouton «  mettre en ligne la réponse », que je réalise qu’une chose importante m’a échappée.

Ses propos ont ravivé chez moi le souvenir d’Alexis aux impressionnantes scarifications tribales. Je me rappelle sa taille aussi. Pour moi qui n’avait que dix ou onze ans, c’était un géant. Il avait la beauté et le maintient royal d’un Massaï.

Mais le plus troublant réside dans le choix que j’ai fait des prénoms.

Quand j’ai commencé à rédiger «  46, rue Chanzy », j’étais hospitalisé en chir.

Je me souviens, au stade du récit où je parle des pensionnaires de Mamie, avoir longuement hésité sur les prénoms. Je les avais naturellement complètement oubliés. Après de vains efforts mémoriels, je leur ai attribué au hasard des prénoms fictifs, en puisant dans ma maigre imagination en la matière.

Or, si JJ rectifie quelques points et apporte des précisions, il confirme que les prénoms que j’utilise correspondent bien à des locataires de l’arche de Noé du 46 rue Chanzy. Babacar n’est arrivé que plus tard mais a bel et bien existé, quand à celui que j’appelle Ahmed, c’était en réalité Mohamed, je ne suis pas si loin de la vérité.

A gratter ainsi ma mémoire défaillante, j’arrache presque à mon insu quelques infimes brides de souvenirs. Ce sont de nouvelles pièces à ajouter au puzzle de ma vie. Je les recueille avec le soin d’un orpailleur qui fouille avec ferveur le fond de sa baratte au fond de laquelle il découvre une unique poussière d’or.

A 10H00, je réveille Camille.

Surprise. Elle se lève. Je l’entends qui tapote sur le clavier du PC de sa chambre, puis elle vient me dire bonjour, tout aussi ébouriffée que moi.

C’était bien, hier soir, me fait-elle en s’étirant.

Après son petit déjeuner elle s’enferme dans sa chambre pour travailler, moi, je suis avec le portable sous ma cloche.

Personne ne pourra m’aider à reconstituer la période noire, le trou qui s’est formé entre la mort de ma mère et mon entrée au pensionnat. Il n’y a aucun témoin. Mamie est décédée, d’ailleurs elle ne savait rien. Le chinois était un bébé, puis un jeune enfant, je n’ai aucun contact avec lui, je sais qu‘il est marié, qu‘il a deux enfants. JJ était en pension, puis est parti dès ses dix-huit ans. Jacqueline, ma tante, est décédée elle aussi. Les seuls témoins sont les protagonistes.

Cela fait presque sept ans que j’ai rompu toute relation avec mon père, depuis l’enterrement de Grand-Mère. Il ne reste que Marguerite, que je n’ai jamais revue après leur divorce en 1972, je crois.

Sa haine à l’égard de mon père l’amménerait-elle à me faire des confidences?

Impossible, elle était trop impliquée, elle était l’instigatrice de mon enfermement et de la plupart des mauvais traitements. Elle m’a toujours haï, pourquoi sa haine à mon égard se serait-elle tarie? Peut être la honte, ou l’oubli pourraient l’inciter à me parler?

Mon père, avec son caractère faible était sous son influence, il n’était qu’un exécutant. Ce n’est nullement une excuse, c’est à mes yeux une circonstance aggravante. Chaque homme est toujours libre de ses choix, d’obéir ou de désobéir. La désobéissance est un devoir moral, c’est ainsi qu’on est un homme. S’abriter derrière une hiérarchie ou invoquer l’influence, c’est chercher à masquer le minable débat intérieur auquel notre conscience s’est livrée, et la piteuse décision qu’on a prise. Car il s’agit d’une véritable décision, honteuse, perverse, dégradante. Tout le reste ressemble aux arguments de la défense au procès de Nuremberg : j’ai obéi aux ordres, je ne savais plus ce que je faisais, je n’étais au courant de rien, je ne me rendais pas compte. La réalité est que j’ai agi en ne considérant que mon seul intérêt. Parce que c’était plus facile. Parce que j’en tirais profit. Qu’est ce que les faibles ne feraient par facilité? Qu’est ce que les égoïstes ne feraient par profit? On passe tous, un jour où l’autre par ce genre de faiblesse, à des degrés divers. Seuls les saints y échappent tout à fait.

Vers midi, je cesse d’écrire.

On mange les pavés de saumon que Caro nous a achetés. Je les prépare à l’huile d’olive et à l’estragon. J’ai toujours fait la cuisine, c’est une détente pour moi, un plaisir quotidien. Je n’accorde le droit à Caro de préparer un repas que lorsque sa famille vient partager notre table, ou des amis à qui elle veut faire goûter une de ses recettes. Ensuite, je fais une sieste, Camille descend en ville par le bus faire quelques emplettes, voir des copines. Martine la récupérera dans l’après-midi.

Plus tard, quand je suis réveillé, je me remets au travail. Je ne sais si l’écriture devient une thérapie, une obsession, ou une nouvelle forme d’enfermement. Depuis que je sais lire et jusqu’à ce que je me mette moi-même à écrire, c’est à dire il y a peu, j’ai admiré les écrivains. Maintenant, je pense que se sont des inadaptés,

des marginaux, des névrosés, des schizophrènes, des malheureux. Impossible d’écrire autrement que dans un enfermement mental, volontaire ou non. Comment faire autrement que de s’isoler de l’univers ambiant, qu’on dit réel, pour en créer, ou en recréer un autre?

Dimanche. J’écris. Je suis seul. La cloche est inutile.

Quand je ne suis pas seul, je suis inaccessible.

Caro vit mal cette situation. Elle prends cela pour de l’agressivité à son égard. Elle ne comprends pas que, quand je travaille sur mon PC, je ne suis pas présent. Je suis ailleurs, errant dans un univers étranger à celui qu’elle habite, ramassant des pièces de puzzle.

Mon univers est alors resserré à l’intérieur de la cloche qui épouse la forme de mon corps, et que seuls l’amour et la tendresse peuvent percer.

(« Les oiseaux de passage », de Jean Richepin, chanté par Brassens )

 

 

 

 

 

 

 

 

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