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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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CHIMIO

Je sors du service de chirurgie. Je vais changer de compagnie d’ambulances, mon sens de l’humour est émoussé par deux heures d’attente et la série de bobards qu’ils tentent de me faire avaler.

Le soir, le disjoncteur de l’appartement nous plonge dans l’obscurité pour cause d’usage abusif d’électricité. Je me rends dans l’escalier, muni de mon gros tournevis à manche rouge pour ouvrir le placard où il est caché, et déverrouille la porte. La lourde plaque de pierre démontée par les plombiers à la recherche de la fuite qui a inondé notre appartement cet été s’abat sur mon pied gauche, seulement protégé d’une babouche ramenée du Maroc. J’en vois trente six chandelles. Que la lumière soit. Je rentre chez moi en boitant, grommelant les mots qu’il ne faut pas dire devant Antoine qui m’observe à la porte. Entre les disjoncteurs et moi, c’est la guerre totale.

La nuit, mon pied gonfle et prend l’aspect d’une pastèque.

La Picasso à croix bleue arrive à 9H30 comme prévu, je suis à l’accueil de l’hôpital de jour vingt minutes plus tard.

Je pose ma canne et je m’assieds devant la stagiaire de l’accueil qui semble s’ennuyer autant que la dernière fois que je l’ai vue. L’informatique est en panne, le type de la maintenance est sur place. Elle m’accueille sans un mot, le regard excédé tourné vers les cieux, elles songe à la vie de rêve des starlettes des tabloïds, elle est aussi motivée pour l’accueil que moi pour le marathon. Le problème est réglé quelques minutes plus tard. Elle me tend ma feuille avec un vague voilà. Ici, pas de ticket de poissonnerie, l’ambiance est plus intime, presque familiale.

Au nombre de chauves qui stagnent sur les sièges de la salle d’attente, je me demande s’il n’y a pas un congrès.

Les hommes craignent peu d’exposer leur alopécie, surfant sur la vague Barthez, se réservant l’usage par temps de canicule ou d’intempérie de couvre-chefs qu’ils gardent pour la plupart à la main ou posés sur les genoux quand ils sont à l‘abris. La casquette de base-ball remporte toujours un franc succès chez les jeunes, celle à carreaux reste un grand classique chez le rustique. On assiste au retour du Stetson ( en vente chez Nature et découverte, très tendance), quelques-uns adoptent le bonnet rasta, ou le bonnet court des dockers, qui donne cet air de brute. Le panama tombe en désuétude, quand au canotier, il n’est pas de saison.

Les femmes, elles, s’obstinent sur la perruque modèle sécu. J’en vois trois adeptes alignées près de la table basse où gisent les « version fémina « périmés, qui me font penser à la vitrine du salon de coiffure de Marguerite où nous allions, mon père et moi, prendre un bain le samedi, à défaut d’avoir une salle de bains à la maison. La perruque était à la mode dans les années soixante-dix. Elle présentait ses postiches sur des bustes de polystyrène blancs aux visages figés et aux regards vides, comme ceux des trois patientes là-bas.

Certaines parmi les plus jeunes, optent pour le turban, plus gai, souvent multicolore, que je trouve plus à mon goût.

Il y a aussi les braqueurs, porteurs de masques chirurgicaux qui leurs font les regards menaçants.

Je ne sais pas encore de quelle catégorie je vais faire partie.

On appelle mon nom, et me mène jusqu’à une chambre qui comporte quatre lits.

Je m’installe à côté d’un septuagénaire somnolent, car la tête du lit est éclairée par une fenêtre. Je pose ma canne anglaise, mon dossier médical qui tient dans une pochette rose, le livre que Camille m’a offert pour mon anniversaire, et ôte avec prudence ma chaussure gauche dans laquelle je suis parvenu à enfoncer mon pied ce matin, comme tenon et mortaise, au prix d’une courte lutte. Puis je m’allonge et commence à lire.

Ma vue a beaucoup baissée depuis le jour où je suis allé consulter la speed doctor. Je porte maintenant des verres progressifs, mais la cataracte à m’œil droit me gêne.

Je vois désormais comme à travers un aquarium rempli d’eau saturée de sel et couvert de buée, dont on n’aurait essuyé que la partie gauche, et qui serait peuplé de protozoaires qui vont et viennent, comme ceux que l’on observait avec JJ au microscope, après avoir sur la lame de verre déposé une goutte d’eau du marigot où on allait pêcher des têtards.

Je déchiffre laborieusement quelques pages.

Un homme rentre dans la chambre et s’allonge sur le lit qui me fait face. Je n’avais pas remarqué son blouson accroché à la patère de plastique. La «  lambada » s’échappe d’une de ses poches. Il bondit de sa couche et s’empare de son téléphone.

Marcel? Hurle-t-il, le chantier quoi?

L’autre se lance dans une longue explication.

Mais non, j’te dis que j’les laissés là-bas, les chevrons.

Mon voisin se réveille, l’air égaré. Son nez est terriblement rouge.

Y’aura qu’à couper des bastaings, vous avez la circulaire?

Mon voisin tente d’attraper sa montre qu’il a accrochée à la poignée qui pend au-dessus de sa tête.

Attends, je t’entends plus.

Mon voisin s’emberlificote avec la sonnette.

Mais j’te dis que j’t’entends plus ( il crie plus fort ).

Mon voisin laisse tomber sa montre qui éclate sur le carrelage.

Merde, on est coupés.

Mon voisin est à quatre pattes à rechercher son verre de montre.

L’infirmière entre et se dirige vers l’autre, agenouillé au sol.

Vous avez sonné, Monsieur Moulard?

Non, non, j’vous jure, c’est pas moi.

Mon voisin s’appelle Moulard.

Je renonce à lire.

Bon, je vais m’occuper de vous, dit l’infirmière à Moulard, mais ce serait mieux de remonter sur le lit, fait-elle, mutine.

Elle revient quelque instants plus tard avec son plateau d’instruments, accompagnée d’une stagiaire. Entre temps, Moulard a mis la main sur son verre qu’il a glissé dans la poche de sa chemisette.

Vous voulez bien que ce soit la stagiaire qui vous prélève?

Habile, elle n’utilise pas le verbe piquer.

Moulard ne fait plus le malin, il bredouille un petit oui.

La fille s’exécute, suivant pas à pas les consignes de son aînée. Ca ne marche pas. Je suis passée au travers, fait-elle en blêmissant. Moulard aussi est tout pâle. Il va falloir recommencer.

Des ambulanciers entrent dans la chambre avec un brancard , ils déposent son occupante, une vieille femme, sur le dernier lit disponible. En partant, l’un d’eux lui ôte ses chaussons bordés de fourrure synthétique. Ses pieds déformés par l’hallux valgus et l’arthrose me font face. Elle agite ses orteils.

On a fini par brancher Moulard. Sa perf goutte à un rythme satisfaisant. Il y en a pour une heure lui dit l’infirmière en sortant.

Elle enchaîne avec le voisin d’en face. Il porte une chambre, comme moi, j’observe pour voir ce qui m’attend. Tandis que la fille fourbit ses instruments piquants et tranchants, ses tubulures, ses tubes à prélèvement, ses poches de liquide transparents, chausse un masque chirurgical, se désinfecte les mais avec la solution hydro-alcoolique, enfile ses gants chirurgicaux après avoir ouvert son set de soins et déposé son contenu sur le champ stérile qu’elle a déployé devant elle sur l’adaptable, l’autre se recroqueville peu à peu dans son lit, on finit presque par ne plus le voir. Mon cerveau se remémore instantanément la scène du dentiste chauve et nazi dans « Marathon Man », où Dustin Hoffman se fait torturer les dents à la curette pour se faire arracher des aveux à propos d’un sujet dont il ignore tout. Bizarrerie du fonctionnement cérébral. L’obsession que je fixe sur mon dentiste de père, son admiration pour l’armée allemande, les chauves, les aiguilles qu’on enfonce dans mon corps, le marathon auquel je pensais tout à l’heure, les références cinématographiques; je vous assure, mon cher cousin, que vous avez dit bizarre.

La greffe a pas marché, fait-il tandis que l’aiguille pénètre dans la chambre.

Vous parlez de votre autogreffe de moelle?

Non, de sang, moi, c’est le sang…

L’infirmière reste un instant interdite devant cette montagne d’incompréhension. Elle se lance malgré tout dans des explications sommaires auxquelles l’autre ne comprends manifestement rien malgré la patience de son interlocutrice.

Moi, je comprends que l’on peut faire plusieurs homogreffes, qui présentent l’avantage de ne pas comporter de risque de rejet. En cas d’échec, on a recours à un donneur que l’on peut espérer trouver par l’intermédiaire d’une banque d’échange internationale. Mais les chances de trouver le bon donneur sont minces, et les risques de rejet importants. Je recueille ainsi les informations depuis le début de la maladie, à droite, à gauche, par brides.

J’en ai pour combien de temps? interroge l’autre.

L’infirmière reste un instant interdite, puis comprend le sens réel de la question.

Trois heures, répond-elle, trois heures avant que votre chimio soit passée.

Je me lève, et vais clopin-clopant cloper sur les marches, à l’extérieur. Deux heures que je suis là, et on ne s’est pas encore occupé de moi.

A mon retour, je passe par la salle de soins pour obtenir une feuille de papier, je regrette de ne pas avoir amené mon PC, je vais prendre des notes manuellement. Le Dr.T. est là avec les infirmières. Je lui mets le grappin dessus, je lui pose quelques questions.

Je retourne dans la chambre, Moulard s’est endormi la bouche ouverte. Son dentier s’est déchaussé, ses lunettes ont glissé, il ronfle. Le voisin d’en face regarde fixement le plafond, il a une capacité à ne rien faire qui me sidère. La vieille tricote toujours des orteils. Je fouille les plinthes du regard, il faudra débrancher le lit, pour le PC la prochaine fois, ou penser à la prise multiple.

Le Dr.T. entre dans la chambre, et a un entretien avec la vieille. Elles parlent de douleurs.

C’est vrai, il y aura aussi les douleurs.

Elle prescrit un nouveau traitement, et repart.

Midi, deux aides soignantes entrent dans la chambres chargées de plateaux repas.

Moi, je trouve qu’ils ne sont pas chers, fait la première en déposant un plateau sur mon adaptable.

Moi non plus, d’ailleurs j’ai passé une commande, fait l’autre en servant Moulard qui se réveille en sursautant et manque de s’étouffer avec son dentier.

On devrait se regrouper, pour les commandes, reprend la première en écartant le téléphone du danseur de lambada, t’en a pris pour combien, toi?

Trente sept euros quand-même. Elle veut rien, la petite dame? Poursuit l’autre, et sans les frais de port, achève-t-elle en sortant.

J’ai envie de leur crier, comme dans « le prisonnier » : JE NE SUIS PAS UN NUMERO, JE SUIS UN HOMME LIBRE…

J’avale tout mon plateau. Je mange comme un ogre. Depuis le début j’ai changé mon mode alimentaire. Finis les légumes, l’huile d’olive extra vierge, les fruits, les restrictions. Je me gave de féculents, de sucreries, je bois des boissons sucrées, mais il est vrai que la bière ne me dit plus rien, j’ai perdu trois kilos.

Café pisseux du distributeur, cigare sur les marches extérieures, les passants évitent mon regard.

Une infirmière vient me chercher.

Vous êtes là?

Je croyais qu’on m’avais oublié.

Son matériel est posé sur mon adaptable.

Elle pose l’aiguille de Hubert dans ma chambre qu’elle recouvre d’un Opsite, puis elle injecte le Primpéran, puis le Velcade. Il ne reste qu’à mettre en route la solution de rinçage.

Ne le prenez pas mal, lui dis-je, je suppose qu’il existe une bonne raison, mais pouvez-vous m’expliquer pourquoi j’attends depuis 10H00 ce matin?

Il est 13H00.

Elle m’explique qu’en effet, le médecin a pris connaissance de ma prise de sang de la veille, qu’elle a ensuite établi et validé ma prescription du jour sur l’ordinateur, que celle-ci est parvenue à la pharmacie qui a préparé mes produits et les a acheminés en HdJ.

Je comprends mieux.

Quand on m’explique, je comprends tout.

Branchés à nos tubulures transparentes, le voisin d’en face regarde fixement le plafond, Moulard s’est rendormi, il ronfle, la vieille attend ses ambulanciers en tricotant des orteils.

J’en ai pour trente minutes.

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J
j’apprécie votre article. avez-vous avancez dans l'écriture de votre roman? le titre est tellement approprié... hâte de lire votre histoire
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