Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
1969, vacances de la Toussaint.
Tu es assez grand pour prendre le train seul, a dit mon père. En gare de Cambrai je monte dans une Micheline de couleur crème et rouge aux sièges de bois éclaté par endroits. C’est un omnibus. A chaque gare où le train s’arrête j’essuie d’un revers de mains la buée pour tenter d’apercevoir un détail connu. Le voyage me semble interminable, mais je fini par arriver en gare de Lille. Je sors de ma poche les consignes que mon père m’a laissées sur une vieille enveloppe qu’il a déchiquetée, l’intérieur en est bleu . Je descends la rue Faidherbe jusqu’au terminus du Mongy qui se tient le long de l’opéra. Faire attention de bien prendre le Mongy de Roubaix, et non celui de Tourcoing. J’achète les petits tickets pliés en accordéon, que le contrôleur insère dans sa boîte à manivelle, cric-crac. Le wattman démarre aussitôt, dans un sifflement de moteur électrique et le craquement des étincelles que le caténaire arrache au câble d’acier qui domine et suit les rails. Les sièges sont en bois profilé. Un système de dossier articulé permet de les incliner dans le sens désiré, selon que l’on roule vers Lille ou vers Roubaix. Il y a un poste de conduite à chaque extrémité du tramway, le Mongy ne fait pas demi-tour, c’est le wattman qui change de poste de conduite arrivé au terminus. Je reste debout derrière le wattman pour observer la manœuvre. On emprunte le grand boulevard, on passe le Croisé-Laroche, ce n’est qu’au parc Barbieux que je suis sûr de ne m’être pas trompé. Je descends boulevard de Paris et trouve la rue du général Chanzy. Numéro 46, c’est ici. J’ai à la main depuis la gare de Lille la clé rendue chaude et poisseuse de ma sueur. Claquement de la gâche qui résonne dans le couloir glacial et sombre, je vais jusqu’au bas de l’escalier où la clé de Mamie attend dans la serrure, comme toujours.
J’ouvre en douceur, pour lui faire la surprise, une bouffée de chaleur intense sentant l’hydrocarbure me saute au visage, chargée de l’odeur de poudre de riz, l’odeur de Mamie.
Elle dort dans son fauteuil club auprès du feu à mazout poussé au maximum. Sur la cheminée de marbre noir qui surmonte le poêle entourée de placards qui montent jusqu’au plafond, une garniture de cheminée composée d’une horloge et de deux chandeliers de marbre et bronze aux angelots joufflus demi nus. Par delà la table carrée au centre de la pièce, éclairée d’un lustre art déco, le buffet aux quatre portes couvert de marbre rose veiné de blanc. En son centre, l’éléphant de plâtre de couleur noire sous lequel elle serre les lettres importantes et les factures impayées. Je hisse ma valise sur la table et m’approche d’elle sans bruit. J’ai un pincement au cœur, elle est tellement immobile. Soudain elle sursaute, comme prévenue de ma présence. Elle ouvre ses yeux du même bleu que les miens et que ceux de ma mère, comme tout le monde s’en étonne.
Sourire, elle me prend dans ses bras, dans lesquels je me jette avec plaisir.
Alors, tu es arrivé? Tu as fait bonne route? Tu restes combien de temps? Tu as faim ? Attend, je vais te faire à manger. Elle se lève avec difficulté du fauteuil club en s’y prenant par trois fois.
Je réponds à toutes ses questions pendant qu’elle s’affaire dans l’arrière cuisine, dont je ne sais pas pourquoi elle l’appelle ainsi, puisque c’est en réalité la cuisine.
Je n’ai plus de chambre libre, tu sais, il faudra que tu dormes dans la chambre de Jean-Jacques, ou alors ici, en bas, avec moi.
Jean-Jacques n’est pas là ?
Non, il est parti en Angleterre avec des copains.
Je dormirai en bas, avec toi.
Tu sais, poursuit-elle, cette année, j’ai un égyptien, et un camerounais.
Il y a toujours de drôles de gens, chez Mamie.
Et Marie?
Tiens, la voilà.
Une vieille femme aux cheveux gris et gras portant une blouse imprimée de bleu par dessus une épaisse robe de tricot rouge sombre surgit du fond de l’arrière cuisine. Son regard de fouine me détecte aussitôt. Elle se met à pousser des petits cris aigus en me voyant et s’avance vers moi les bras tendus. Marie est sourde et muette, un peu simplette aussi. Elle m’a reconnu, elle ne reconnaît pas tout le monde. D’habitude quand Mamie a de la visite, elle reste terrée dans sa petite chambre. Elle a dû me voir arriver du fond du couloir par le trou de sa serrure d’où elle espionne sans cesse le moindre mouvement de la maison, en poussant de petits gémissements. Je l’ai vu faire de sa fenêtre qui donne sur la cour, derrière les rideaux grisâtres. Elle n’est pas si idiote. Mamie l’héberge chez elle depuis toujours, enfin je crois. Je l’ai toujours connue. Mamie ne raconte pas tout. Elle est souvent évasive quand je lui pose des questions.
Marie est repartie à l’abri dans sa chambre, à côté de l’arrière cuisine.
Je m’assieds à ma place. Ici, j’ai ma place à table, mon fauteuil, mon lit que Mamie a déjà préparé à côté du sien. Ici, je suis chez moi.
Ici, j’existe.
L’omelette aux pommes de terres est excellente. Je me régale.
Ca va, le pensionnat ?
Oui, ça va, je me suis habitué. J’ai deux copains.
Et à la maison ?
Oui, ça va aussi.
Moi non plus, je ne lui dit pas tout.
Elle est déjà en train de vider ma valise qu’elle a posée sur son lit, dans la chambre qui donne sur la rue. Elle inspecte en hochant la tête chacun de mes vêtements. Elle en fait trois tas. L’un ira directement à la poubelle, l’autre sera rangé dans l’armoire, le troisième sera ravaudé, le matin quand il fait plus clair.
Et les autres, dis-je.
Les autres quoi ?
Les autres chambres, à par ton égyptien et ton camerounais?
Il y a JJ, il a pris la plus grande, bien sûr, au premier. Il y a encore Pierre, le postier de l’année dernière, tu le connais. Elle réfléchit un instant. Comment s’appelle l’autre déjà ? C’est aussi un postier. Ah, oui, Gérard; les postiers, ils sont tous les deux au second, ils font les nuits. D’ailleurs il faudra que tu ne fasses pas trop de bruit pendant la journée car ils dorment.
Il y a longtemps que j’ai perdu l’habitude de faire du bruit. Je suis le silence même.
Mamie loue des chambres meublées à des postiers ou des étudiants désargentés. La maison est grande mais sans confort. Il y a un chauffage au gaz et un lavabo dans chaque chambre. Pas de salle de bains, les toilettes sont dans la cour. Pour y accéder, il faut emprunter le couloir, le long de l’escalier et traverser l’arrière cuisine, qui est séparée du séjour par une porte munie d’une vitre. Ainsi, toute la journée, on voit passer les habitants de la maison qui défilent pour se rendre aux toilettes, on va, on vient. Un petit signe à chaque fois, ou quelques mots échangés. Elle reçoit aussi beaucoup de visites, l’après-midi, maintenant qu’elle ne sort plus guère, à cause de ses genoux qui la font souffrir. La porte de la rue ne cesse de s’ouvrir et de se refermer. Les voisins ont la clé. Jeanne aussi, la mère d’Agnès, qui habite à deux pas, dans la rue d’à côté, et qui passe matin et soir bavarder avec elle. Agnès passe aussi de temps en temps, mais elle a beaucoup de travail avec son restaurant. Mamie est très aimée dans le quartier, tout le monde la connaît. On lui fait ses courses, les voisins ne manquent pas de lui apporter une part de tarte ou de gâteau le dimanche. Tout le monde sait qu’elle est très gourmande.
De la cour dont le ciment s’éclate en larges plaques, comme des continents à la dérive, on accède au jardin en montant les cinq marches d’un large escalier de briques. C’est mon terrain de jeux. Mamie ne veut pas que je joue dans la rue.
L’après-midi, j’y vais faire mon tour du propriétaire. Je fouille dans les petits recoins secrets, je recherche les traces du parcours de mini golf que j’avais tracé l’été dernier, l’endroit où on a enterré Tigrette l’année d’avant. Je me demande si elle est déjà réduite à l’état de squelette, et si en creusant prudemment je pourrais le retrouver. Les feuilles des marronniers sont tombées. Beaucoup de brindilles aussi. Demain, j’irai dans le bâtiment, au pied de l’escalier, où sont les outils et la cuve à mazout, chercher le râteau. Je ramasserai tout cela pour en faire un gros tas. Dans quelques jours, on y mettra le feu. Une âcre et épaisse fumée s’élèvera droit dans l’air embrumé avec des craquements et des grésillements. Je regarderai le spectacle appuyé sur le manche de l’outil de jardin. La fumée s’épaissira de plus en plus, jusqu’à ce que jaillisse la première flamme, soudaine et haute, qui tarira aussitôt les épaisses émanations. J’aime regarder les flammes qui s’élèvent vers le ciel.
A une des fenêtre du premier, un type noir m’observe. Tiens, voilà le camerounais. Il me fait un signe de la main.
Je redescends vers la maison, il ne fait pas chaud.
Où est passé Tigrou? Fais-je, je ne l’ai pas encore vu.
Oh, tu sais, c’est un mâle. Il est encore parti traîner…
Demain, poursuit-elle, on ira au Monoprix t’acheter des slips et des chaussettes. C’est loin, c’est près de la poste, au-delà de la Grand-Place. Il faudra marcher. C’est plein de lumières qui rutilent, et il y a un escalator que je m’amuse à monter et à descendre avec ravissement, alors qu’elle m’attend en bas en ronchonnant.
Elle me fait un goûter, elle avait préparé des crêpes à l’avance, puis on allume la télé. Il y a un feuilleton, la petite maison dans la prairie ou quelque chose dans ce genre. Je m’installe dans l’autre fauteuil club, on a chacun le sien. On se laisse hypnotiser par la lueur de l’écran, il fait une chaleur d’enfer auprès du feu. Dehors, la nuit tombe. Jeanne ne viendra plus, dit-elle à moitié endormie.
On gratte à la fenêtre. C’est Tigrou, assis sur son train arrière, qui gratte le carreau de ses deux pattes avant.
Tiens, le revoilà, celui-là, fait-elle.
On s’amuse du spectacle de ses deux pattes qui tentent alternativement de griffer la vitre et de ses yeux qui jettent des éclairs, comme pour nous dire de nous dépêcher.
Je la devance pour aller ouvrir au chat qui a une seconde d’hésitation, puis qui file entre mes jambes directement vers sa gamelle en miaulant, la queue dressée droite derrière lui.
On ouvre la porte d’entrée. Quelques pas dans le couloir, et on frappe à la porte.
Bonjour, Madame, comment allez-vous?
L’homme est de taille moyenne, vingt-cinq ans environ, le teint olivâtre, les yeux sombres et les cheveux noirs coupés courts.
Bonsoir Ahmed, répond Mamie.
Madame, poursuit Ahmed, il y a un match de foot, ce soir. Babacar et moi nous avons pensé que…
Je me demande pourquoi il demande encore l’autorisation. J’ai toujours vu les pensionnaires de Mamie venir regarder la télé avec elle le soir. Elle n’est jamais seule, elle aime ces jeunes qui ne manquent pas de la taquiner. Il doit demander chaque soir, par politesse sans doute. Politesse égyptienne ? Ce doit être bien, l’Egypte.
Bien sûr Ahmed, venez regarder le match tous les deux. C’est à quelle heure ?
Neuf heures moins le quart, je crois, dit-il en ouvrant un peu plus la porte. Il m’aperçoit alors.
Ah, mais c’est votre petit-fils que vous attendiez depuis deux jours. Il me serre la main avec chaleur. Je m’appelle Ahmed.
Et moi Jean-Marc, dis-je.
Oh, ça, je sais. On n’entend que ce nom là, ici, réplique-t-il en souriant.
Alors, à tout à l’heure pour le match.
Je déteste le foot, mais il y aura de la compagnie. Je suis curieux de faire la connaissance de Babacar, et de me faire raconter l’Egypte. Le Cameroun aussi, bien sûr.
Tout le monde est rentré à la maison. Tout à l’heure les deux postiers vont partir travailler.
Tout est paisible au 46 de la rue Chanzy.