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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LA CHAMBRE

Encore une salle d’attente.

La maladie pourrait se résumer à ceci: attendre.

On nous appelle les patients. On attend dans des salles d’attente, on attend qu’une porte s’ouvre, que notre nom soit prononcé. On attend le verdict du médecin, un traitement, une issue.

Consultation de chirurgie.

Je découvre miraculeusement une revue qui ne date que de trois semaines. Des stars du grand et du petit écran, dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce jour, ont des vies passionnantes. Il se marient, se séparent, ont des relations illégitimes, partent en vacances au soleil, changent de look, vont dans des soirées. Je suis atterré de l’indigence de ce torchon. Je repose la revue, ma voisine qui louchait dessus depuis un moment s’en empare comme du Graal avec le regard du vautour qui arrache un lambeau de chair putride d’une charogne. Puis avec un air de satisfaction béate, elle suçote son majeur droit dont elle tourne les pages, comme environ cinq cent doigts l’on fait avant le sien. Ca me rappelle «  Le nom de la rose ». Qu’on me parle encore d’infections nosocomiales…

Une porte s’ouvre, on appelle mon nom.

Le chirurgien est une femme ronde, souriante. Je ne vais pas lui donner beaucoup de peine. Je ne suis là que pour la pose d’une chambre implantable, une broutille.

Elle demande mon dossier à la secrétaire. Pas de dossier. Les hémato l’ont gardé pour le staff. Pas grave, fait-elle, on va se débrouiller avec l’ordinateur. Elle me fait signe de m’asseoir tandis qu’elle commence à pianoter sur son clavier.

Jean-Marc, c’est bien ça?

J’acquiesce

Elle prend le temps de lire toutes les informations avant de débuter son interrogatoire. Ma maîtrise du vocabulaire médical éveille un soupçon chez elle, je la vois consulter de nouveau son écran. Mais vous êtes kiné? Je lui donne quelques détails. Du coup l’entretien prend un ton plus détendu, les explications qu’elle aura à donner seront plus courtes.

On discute un peu, puis on passe à l’examen, sommaire inspection et palpation de la zone concernée. Magnifique, fait-elle, ça va être du gâteau.

C‘est bon, me fait-elle, rhabillez-vous. Vous n’êtes pas trop anxieux?

Je flippe carrément, lui dis-je.

Ses sourcils se froncent. Pourquoi ça? Les risques infectieux? Les risques de thrombose? Vous savez, avec mes collègues, on en pose huit cent par an, ici, à Becquerel.

Pas du tout, ce serait plutôt l’anesthésie locale.

Ses sourcils se relâchent.

Je comprend mieux, vous voulez une AG?

Si c’est possible.

Elle retourne derrière son bureau et empoigne son téléphone.

C’est possible.

Je vous comprend d’autant mieux poursuit-elle, que je me suis faite moi-même opérer il y a quelques semaines. Une bricole, ablation d’un nævus. J’étais morte de trouille, moi qui suis chirurgien. Je vais essayer de vous trouver un gazier.

Après quelques minutes de tractations téléphoniques, pendant lesquelles je m’aperçois qu’elle sait user de séduction pour aboutir à ses fins, elle raccroche, souriante. C’est réglé, je vous ai trouvé un anesthésiste, mais vous ne pourrez le voir que cet après-midi à 15H00.

Pas de problème, dis-je. Cette femme est extrêmement sympathique.

On passe encore un bon quart d’heure à régler divers problèmes administratifs, prévoir une radio de thorax, un ECG, la prise de sang est déjà programmée la veille à l’hôpital de jour, on parvient à boucler la consult.

Elle m’accompagne au secrétariat où elle donne toutes les explications nécessaires, et prend congé.

Je vous remercie pour l’admirable travail administratif que vous venez d’accomplir, dis-je en souriant.

Elle éclate de rire et me serre la main. A mardi, dit-elle.

J’ai plus de deux heures avant la consult d’anesthésie, je décide d’aller déjeuner en ville. Mon périmètre de marche que j’ai testé il y a deux jour m’autorise cet ambitieux projet.

J’y vais doucement. Je règle mes pas a un rythme qui me permet de n’être pas obligé de m’arrêter pour cause d’essoufflement. Je suis encore anémié. Ca m’autorise une allure à peine inférieure à la moyenne, disons que je suis un flâneur. Je flâne dans des rues vides d’intérêt, ce qui paraît louche aux passants que je croise et qui m’évitent en changeant de trottoir. J’ai une tête de toxico en maraude. Dans les rues commerçantes je fais mine de m’intéresser aux vitrines, ça semble plus naturel. En chemin je m’intéresse ainsi à une charcuterie, une droguerie, une presse, une poissonnerie, une pâtisserie, une banque (au DAB de laquelle je retire un peu de liquide), une boutique de produits bio…

Je lis des menus aux portes des restos, je ne meurs pas de faim, mais mes muscles commencent à être endoloris. Un petit resto indien me fait de l’œil. C’est vide, je rentre.

Sur la carte: formule du midi à sept euros, imbattable. Je passe commande, le plat arrive rapidement alors que je sirote ma bière indienne, qui est une vulgaire pils facturée quatre euros quand-même.

Basmati sauté mêlé de riz doré, salade de choux rouge et blanc vinaigrée, raïssa ( yaourt, concombre, cumin), purée liquide d’épinards crème et épices, cuisse de poulet tandoori, correct.

A la fin du repas, je suis toujours seul dans le resto. Les gens fuient à ma vue, ou le myélome rend parano?

J’ai oublié que c’est moi qui ai choisi ce resto en partie parce qu’il était vide.

Je profite du beau temps pour m’offrir un arabica à la terrasse du café auquel nous prenons un pot avec Caro quand nous allons au marché St Marc. Je suis seul attablé dehors, le temps est frais malgré le soleil, mais je ressens un véritable plaisir à observer les passants. Il est vrai que cela a toujours été ma détente favorite. Je peux y passer des heures, en silence, à imaginer la vie et la personnalité des inconnus qui passent en me basant sur un détail corporel ou vestimentaire. Je leur invente une vie, des aventures, un destin. Mon œil de kiné-maquignon me fait détecter la moindre imperfection physique, « voit » le corps sous les vêtements. Ca fait toujours rigoler quand je dis que je vois à travers les vêtements, mais mes collègues me comprendront.

Encore une salle d’attente.

L’anesthésiste est à l’heure. Même problème qu’avec le chir. Toujours pas de dossier, consultation du dossier sur l’écran, ah, vous êtes kiné etc…

On ne cesse de ressasser.

Il m’interroge à fond, cherchant le détail piégeur.

Il trouve mes poumons «  pas mal » pour un vieux fumeur comme moi, j’en suis fort aise, il me les montre sur l’écran, l’ambiance devient plus que cordiale. Bon, fait-il, je vais quand-même passer un petit coup de stéto…

Ca a l’air de lui convenir. Très bien, je vous dis à mardi, me fait-il avec un large sourire. Je n’ai plus qu’à appeler mes ambulanciers.

Je les attends dans l’entrée vitrée de Becquerel, dans une autre salle d’attente, guettant la rue, assis à côté d’une septuagénaire engoncée dans un imper trop petit acheté sans doute il y a déjà bien longtemps. Une autre vieille qui se dirige vers la sortie bifurque vers elle. Elles se connaissent. Elles sont du même village. J’ai déjà eu le cancer il y a douze ans, fait celle qui est debout. Regardez, j’ai plus rien. Elle souligne ses propos en glissant de haut en bas sa main sur son thorax droit, lisse comme celui d’un homme. Maintenant, c’est les poumon et les os. Pfff, j’en ai marre, chimio, rayons…Son mari, derrière, est tout pâle sous sa casquette à carreaux. Enfin, ça va aller, j’ai l’habitude, fait-elle avec l’air de celle qui prend les choses de façon détachée, tout de même, pfff, rayons, chimio, j’en ai marre. Leur ambulancier fait des signes éperdus, il prennent congé.

A la grande loterie du cancer, on ne peut pas dire qu’elle ait tiré le meilleur numéro, mais à l’évidence, elle n’en sait rien. Au fait, vous savez que vous jouez aussi?

Je rentre en chirurgie le lundi à 15H00.

Le matin à l’hôpital de jour où je me suis rendu en consultation, le Dr T. m’a donné le résultat du staff de vendredi. On va continuer le même protocole pour encore deux cycles de trois semaines, puisque mon taux de protides s’est stabilisé. Encore un petit répit auquel je me raccroche comme à une bouée. Comme je suis hospitalisé en chir, on en profitera pour commencer cette nouvelle chimio demain, alors que je serai perfusé.

C’est au sixième, m’indique la personne de l’accueil à qui j’ai tendu tout à l’heure mon ticket de poissonnerie.

L’infirmière me conduit jusqu’à ma chambre.

Elle est immense en comparaison de celles du premier étage. Un placard dans lequel on peut accrocher son manteau ( il y a même des cintres ), une douche perso, la vue à la fenêtre est partiellement dégagée, j’aperçois la flèche de la cathédrale. Surtout, je vois le ciel.

Je m’installe. J’en suis à ma quatrième hospitalisation en deux mois, je suis parfaitement rodé. J’ai pensé à la multiprise avec prise de terre pour brancher mon PC, mon chargeur de téléphone et ma petite lampe de bureau à ampoule halogène.

L’infirmière rigole quand elle voit mon installation quelques minutes plus tard, PC allumé, radio en sourdine, lampe de bureau orientée pour n’éclairer que mon clavier sur lequel je suis déjà en train de taper.

Tension, température, prise de sang, pose de cathéter, la routine.

Après, je suis à peu près tranquille jusqu’à l’heure du repas, j’ai quand même la visite éclair du chirurgien et de l’anesthésiste.

Je rédige mon post du jour, mais ici non plus, pas de connection internet. Les lecteurs attendront mon retour.

Me revoilà pousseur de pied à perf. Je suis plus vaillant que lors de mon dernier séjour. Je retrouve mon plot de béton habituel face à l’entrée de Becquerel pour y fumer mon cigare, mais il n’y a pas de compagnie ce soir. Dommage.

Le soir, je regarde sur mon portable le premier épisode de ce feuilleton des années 70 intitulé « Le Prisonnier » avec Patrick Mc.Goohan, dont j’ai illégalement téléchargé toute la série sur Emule. Le feuilleton culte de mon adolescence, dont je désespérais voir un jour une rediffusion à la télé. Un espion démissionnaire est séquestré dans une prison dorée, le « village », dont il cherchera à s’évader au fil des dix-sept épisodes. On l’a destitué de son nom, maintenant, il s’appelle le numéro 6, tous les protagonistes sont dénommés par un numéro. Le numéro un est le chef du village. On veut connaître le motif de sa démission, et on est prêt à utiliser tous les moyens pour le faire avouer. Mais il ne dira rien, il ignore à quel camp appartiennent ses questionneurs. Ambiance parano garantie. Ca étonnera quelqu’un que ce feuilleton m’ait passionné? J’en ai tant parlé en famille, que Camille voulait me l’offrir pour mon anniversaire après avoir repéré le coffret à la FNAC, je lui ai dit que je le téléchargerai.

10H30, surprise!

On me passe un culot.

Vous en aurez un autre demain, me dit l’infirmière.

Je suis son conseil, j’avale le Stilnox qu’on m’a prescrit et m’endors comme une masse.

Le lendemain au réveil, on me fait avaler un Atarax, j’ai juste le temps de prendre une nouvelle douche bétadinée avant de m’effondrer, gazé, sur mon lit. On me branche un nouveau culot, et on m’emmène au bloc dans la foulée.

L’anesthésiste me prépare, puis pousse sur son piston, je plonge pour de bon.

Réveil ouateux. Je n’ai pas mal, j’ai juste froid, mal à la gorge ( l’intubation), la peau du cou tendue du côté droit. Un peu d’attente, je flotte dans le brouillard, pas de lunettes, on me remonte dans ma chambre.

Je tripote. Je sens parfaitement la chambre implantable qui forme une protubérance ovoïde de la taille d‘une petite dragée, juste en dessous de la partie moyenne de ma clavicule droite. Du bout de l’index gauche, je suis le trajet du mince cathéter à laquelle elle est reliée et qui s’enfonce sous le pansement maintenu à l’élastoplaste. Je sais qu’au delà, le cathéter s’enfonce dans la veine jugulaire. On a fini de me massacrer les avants-bras, sur lesquels s’épanouissent des hématomes multicolores. Maintenant je suis l’heureux détenteur d’une carte de « porteur de chambre à cathéter implantable » qu’on a posée sur l’adaptable. Il y a également un carnet de suivi. J’apprends tout sur les aiguilles de Hubert et le rinçage des chambres, j’ai eu des lectures plus passionnantes.

Enfermé dans ma chambre, la chambre enfermée en moi, on dirait du Lacan.

 

 

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N
ok, je vais voir si je le trouve.<br /> Bise Nath
Répondre
N
c'est tout à fait vrai ce que tu dis, je pense que l'on evite de raconter son passé, car chacun de nous traîne des choses de son passé plus ou moins lourd à digérer.<br /> Ce qui me surprend c'est de me rendre compte que notre corps lui à imprégner ce que notre cerveau lui veut occulter. Mais c'est notre corps qui se manifeste pour evacuer ce que nous n'arrivons pas à évacuer par n'importe quel moyen. <br /> Bise Nath
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J
Il est vrai que le corps ne ment pas. Les psychologues connaissent bien ça. La tête ( l'esprit), le conscient peuvent mentir; mais ni le corps, ni l'inconscient ne le peuvent.<br /> De là à imaginer que ces manifestations corporelles intempestives, comme les maladies ,sont des " rebellions " de l'inconscient, il n'y a qu'un pas, que pour ma part, je franchis allègrement. Bien sûr, c'est une croyance. Rien de scientifiquement avéré ne permet d'affirmer cela. Encore que certaines maladies dites psychosomatiques soient aujourd'hui largement reconnues comme telles par la communauté médicale ( certains ulcères de l'estomac, ou formes d'asthmes par exemple).<br /> L'hypothèse que j'explore dans " sang d'encre", est qu'un traumatisme infantile a pu générer chez moi un cancer de la moelle osseuse trente ans plus tard.<br /> Ce n'est pas un thème vraiment original, seule mon expérience personnelle l'est.<br /> Je te conseille le lecture de "Mars" de Fritz Zorn, paru je crois en 1984 (il doit exister une édition de poche), qui traite de ce thème . Attention, ça décoiffe!!!<br /> Je te remercie de ta lecture assidue.<br /> JMarc
N
j'admire ton courage Jean Marc et ta façon de nous décrire tes ressentis. J'apprend à te connaître autrement qu'au centre et cela fait bizarre je dois te l'avouer. Nath (AS)<br />  
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J
Ne joue-t-on pas au centre un autre personnage que celui que l'on joue ( aussi) dans l'autre vie?<br /> Je pense que je parlerai du cente un peu plus tard...<br /> Merci de ta présence.<br /> JM