Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
On m'interroge, on m'ausculte, on me perfuse, me palpe, me prélève, me ponctionne, me radiographie, m'échographie, me fond d'oeillise, m'injecte, me prend la température, la tension, on mesure mes urines, observe mes selles, scrute mon teint, on évalue mon humeur, mes capacités cognitives, on me demande si j'ai chaud, froid, faim, soif, porte ouverte ou fermée. ( fermée ! )
On se demande " qu'est-ce qu'on lui dit ?", on ne dit rien, on voudrait mais on ne sait pas, quelle serait sa réaction, pleurs? Refus? Violence? qui souffre le plus? Lui ? Nous ? Sa famille ? Sa femme ? Ses gosses ?
Je lis tout dans leurs regards limpides, ils le savent, alors je regarde ailleurs , j'éllabore toutes sortes de stratégies pour les rassurer. On plaisante, on badine, on se tait souvent . C'est pas bon, ce silence, vite il faut finir les soins, sortir de la chambre, ce silence là veut dire qu'on n'en peut plus de se taire, que ça va jaillir . " Merci, je n'ai besoin de rien, pouvez-vous fermer la porte s'il vous plaît ?"
Vous êtes des bon pro., leur dis-je en silence. Faites. Vous ferez bien, je vous donne toute ma confiance.
Ils me sont reconnaissants, je suis le patient sympa, qui aime plaisanter, le compliant.
Je sais la dureté du métier de soignant, j'en suis un ! Alors entre confrêres, entre frêres, entre êtres humains, on décide de s'aider, de s'aimer, avec la pudeur qu'il faut, la distance thérapeutique on appelle ça, c'est rien cette distance, plus petit qu'un millimêtre, invisible à l'oeil nu, j'te jure, impalpable. C'est pourtant bien là, cest quoi au juste ? Du respect ? De l'amour ? De la peur ? De la pudeur ?
Les quatre, mon Capitaine.
Tout celà, c'est confortable . L'indicible plaisir de se laisser aller à l'expertise de mains douces, habiles, bienveillantes.
Ca laisse toute la place à l'enfer mental.
Mourir n'est rien, on le sait tous, on attend.
L'enfer, c'est les autres. Tu as tort, JP, l'enfer, c'est la souffrance des autres, c'est la souffrance des siens.
Je me fais du mauvais sang . Que devient ma famille si je meurs trop vite?
Dans l'urgence je somme Caro de contacter immédiatement notre notaire pour la faire enfin, cette foutue donation entre époux que l'on repousse sans cesse depuis quatre ans. J'appelle ma GRH . Je touche mon salaire combien de temps ? Si je décède vite, que perçoivent ma veuve, montant de la rente éducative pour mes enfants ?
J'appelle Martine. On est divorcé depuis bientôt sept ans. J'explique. Elle comprend. Elle travaille dans l'industrie pharmaceutique, spécialisée en hémato, alors pas la peine de faire dans le détail : je tranche dans le vif. C'est un caractère, comme moi, d'où le divorce. On sait où est l'essentiel. Quinze ans de vie commune, on se connaît par coeur, on ne s'aime plus, on se respecte, c'est mieux.
Son frêre " préféré" est mort au début de l'année d'un cancer, sa mère n'a pas tenu le coup et dans la foulée a "pété" son AVC. Son père devient gâteux ( ils habitent à 200 kms ), elle travaille comme une dingue dans ce milieu hyperconcurrentiel de l'industrie pharmaceutique, elle assume notre fille Camille qui vient de commencer son école parisienne. Comme je dis à Camille, ta mère, c'est une force, c'est le rocher de Gibraltar.
Elle se prend ça en pleine poire.
Pas d'ambiguité entre nous : qu'est ce qu'on fait pour Camille ? Je n'ai même pas besoin de lui poser la question.
Un : je lui dis cette vérité, à savoir que je suis à l'hôpital, que j'ai une maladie grave dont on ignore encore la nature.
Deux : on fait preuve d'optimisme ( que faire d'autre ? )
Trois : je la tiens au courant " en temps réel " dès que j'apprends de nouveaux éléments.
Quatre : elle viennent me voir vendredi à l'hosto. dès son retour de Paris.
Affaire rêglée.
Maintenant Antoine, avec Caro. C'est plus simple : " Papa est parti à Paris pour le travail ". Petit mensonge, utilisant un vocabulaire accessible à son âge . Bientôt, Papa sera malade pour de bon, on fait les choses en douceur.
Famille Caro, le mieux est de la laisser faire.
Famille JMarc, on verra plus tard.
Il n'y a pas que moi qui vais se faire du mauvais sang.