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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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L'ORDRE DES CHOSES

 

 

On est allé attendre dans la voiture devant le cimetière.

Qu'est-ce qu'il fait comme travail, le chinois, enfin Philippe? A demandé Agnès.

Taxi, je crois.

J.J. a fait un signe de la tête. Regardez.

Un break Volkswagen remontait lentement le chemin.

C'est lui.

Le break a stationné à quelques mètres. On a reconnu au volant le profil du chinois, au travers des reflets de la vitre. Six ans que je ne l'avais pas vu. La dernière fois, c'était à l'enterrement de notre grand-mère. Même lieu, mêmes circonstances.

Il y avait d'autres personnes à bord. Je ne distinguais pas encore de qui il s'agissait. Les portières de la Volkswagen se sont entre-ouvertes. Comme si c'était le signal qu'on attendait on s'est extirpé aussi de notre voiture. Il ne pleuvait plus. L'air parfaitement immobile laissait parvenir jusqu'à nous le lointain croassement d'un vol de corbeau par dessus les labours.

 

 

Un autre véhicule arrivait juste derrière. D'autres silhouettes en sont sorties.

On réajustait les manteaux, on cherchait les parapluies, on ouvrait les coffres pour en extraire de maigres bouquets. Chacun s'efforçait de prendre une contenance en retardant au mieux le moment où il faudrait s'adresser aux autres.

Je me suis dirigé vers le chinois dont j'étais le plus proche. On s'est embrassé pour la forme, comme si on en avait l'habitude.

Il avait grossi. Quel âge avait-il maintenant? J'ai calculé rapidement. Quarante-deux ans. Nos regards se fuyaient. Il ne c'était pas mis en frais pour les obsèques de notre père. Il portait un blouson bleu marine, un pull beige et un jeans. Aux pieds, des chaussures de ville. Sûrement sa tenue de travail. J.J. et moi on avait sorti les costumes sombres. On était sans doute un peu trop conventionnels. Peut-être le chinois avait-t-il fait quelques courses ce matin, ou devait-il retourner au plus vite après l'inhumation stationner aux abords d'une gare quelconque pour attendre le train de Paris?

Jeannine nous avait averti qu'elle n'avait rien prévu à l'issue de la cérémonie. Pas même un café dans un bistrot. C'était parfait. A l'évidence, ça arrangerait tout le monde.

J'ai demandé au chinois pourquoi il n'était pas venu ce matin chez le notaire. Il a écarquillé les yeux.

Le notaire? Je n'étais pas au courant. C'était pour quoi?

J.J. s'était joint à nous.

Pour la lecture du testament. On avait demandé à Jeannine de te prévenir. On n'avait pas ton numéro de téléphone.

Elle ne m'a rien dit... Il s'est tourné de trois-quart vers nous et a agité sa main près de sa tempe en prenant garde de n'être pas vu : elle est à moitié...

On lui a fait un résumé des dispositions de notre père.

Ouais, a-t-il fait. Il m'en avait parlé vaguement quand ils se sont mariés...

Le notaire va t'envoyer une photocopie du testament. Tu sais quelque chose au sujet de ses affaires?

Non. D'ailleurs, je ne le voyais quasiment plus. Je ne suis au courant de rien. Il ne disait rien à personne. A elle non plus... Elle n'avait même pas le droit de mettre un pied dans son bureau. Elle y est entré pour la première fois il y a trois jours, le lendemain de son décès. Il paraît que c'est un bordel indescriptible.

Et la vente de la maison de Wasquehal?

Il a vendu Wasquehal??

Oui, il y a un an à peu-près.

Je ne savais pas.

On a aussi entendu parler de dettes...

Il se plaignait tout le temps. Des dettes... Je ne sais pas. Il n'était pas sans le sou.

En tous cas, s'il a tout claqué, je n'en ai pas profité. Il ne m'a jamais donné le moindre centime.

A nous non plus, tu peux me croire.

Je vous crois. Il n'a jamais pensé qu'à sa gueule.

Il a regardé les alentours.

On n'est pas très nombreux...

On est onze, ai-je dit. J'avais compté. Il y avait plus de monde à la bénédiction?

Une quinzaine de personnes. Un voisin. Les poivrots du quartier. La patronne du bistrot du coin. C'était la seule qui pleurait. Tu parles, elle venait de perdre son meilleur client...

 

Les autres s'étaient regroupés un peu plus loin. J'ai reconnu les cheveux blonds de Jeannine. Elle avait toujours été maigre, mais maintenant on voyait qu'elle était devenue squelettique malgré le vaste manteau dans lequel elle s'était enveloppée. Un souffle de vent l'aurait emportée. Elle s'accrochait au bras d'une brune grassouillette engoncée dans une doudoune. Je suis allé la saluer. C'est ma sœur, a-t-elle grincé en désignant la brune. Les mots raclaient dans sa bouche et écorchaient vos nerfs comme le cri des corbeaux. Elle craché un prénom que j'ai aussitôt oublié. On la comprenait très mal depuis qu'elle avait été opérée de son cancer de la gorge. Une sorte de pudeur vous interdisait de lui demander sans cesse de répéter ce qu'elle venait de dire. Elle avait beau souligner le crépitement de ses mots en les ponctuant de gestes et en forçant les mimiques de son visage, peu à peu se creusait l'incompréhension entre elle et ses interlocuteurs. On finissait par se taire. Elle m'a désigné deux vieux derrière. C'était ses parents. J'avais deviné.

J'ai entendu Agnès laisser échapper dans un souffle : c'est pas possible...

Moi aussi je venais de la repérer. Je ne l'avais pas vu depuis trente-cinq ans, mais je l'avais reconnue immédiatement. Cette salope de Marguerite, la mère du chinois se dirigeait vers moi.

Je l'ai laissée venir, puis sans un mot, la fixant dans les yeux, je lui ai tendu la main pour lui interdire d'aller plus avant.

Tu me reconnais? A-t-elle demandé d'une voix mielleuse.

Je n'ai pas répondu.

Elle a happé ma main et m'a tiré vers elle.

On peut s'embrasser quand-même?

Les regards étaient braqués sur nous. A contre cœur j'ai tendu une joue avec dégoût sur laquelle elle a posé la sienne. J'ai dû me retenir de lui arracher l'oreille avec mes dents.

J.J. a eu droit au même supplice. Je ne sais pas comment il a fait, mais il y a mis tant d'innocence que ça paraissait presque naturel.

Ca ne vous gêne pas que je sois venue à l'enterrement? A-t-elle demandé. C'est pour accompagner mon fils que je suis là. C'était le père de Philippe.

L'entrée est libre dans les cimetières, ai-je rétorqué sobrement.

Il y avait autre femme. La sœur de Marguerite. Anne-Marie. A peine Marguerite m'avait-elle lâché que l'autre s'était cramponnée à mon bras et s'était mise à me faire la conversation d'une voix vive et pointue. Elle était toujours aussi hystérique, mais je préférais sa compagnie que celle de sa sœur. Et puis on avait en commun un secret qu'elle avait peut-être oublié. C'était la première femme que j'avais vu nue en chair et en os.

 

 

Je devais avoir environ dix ans. On était partis en vacances du côté de Toulon. Marguerite, mon père, le chinois qui devait avoir trois ans et moi nous partagions une partie de la villa, l'autre était occupée par Anne-Marie, Serge son mari, Marie-Anne leur fille. J.J. était là lui aussi.

Cet été-là elle nous avait sorti le grand jeu.

Bagarres avec Serge, soûleries, menaces de suicide, fugue. Un jour qu'elle s'était enfermée dans la salle de bain et ne répondait plus aux appels des hommes, Serge avait dû pénétrer par l'arrière au moyen d'une échelle par une étroite fenêtre et l'avait retrouvé gisant au sol, inanimée. Je n'ai jamais su ce qu'il s'était passé exactement. Avait-elle tenté de se suicider?

La nuit, elle se baladait à poil dans la villa. J.J. et moi dormions dans le convertible du salon.

Un matin très tôt, réveillé par un rayon de soleil qui avait filtré au travers des volets, j'étais tombé nez à nez avec elle alors que j'allais pisser. Au milieu du couloir son corps doré par le soleil me barrait le passage et ne se pressait de se masquer à mes yeux. C'était une belle femme à l'époque. J'étais hypnotisé par la marque claire du soutien-gorge qui soulignait ses seins, et surtout par l'ombre noire, soyeuse et touffue de son pubis. Je n'avais jamais vu ça. Les seules femmes nues que j'avais vues à ce jour étaient celles des Paris-Hollywood que J.J. planquait maladroitement dans sa chambre, et dont la censure gommait consciencieusement le moindre poil, les faisant semblables aux mannequins qu'on tâchait d'apercevoir au travers des vitrines barbouillées de blanc lors des changements de collection.

Cette vision bouleversante avait alimenté mes fantasmes pendant de longues années.

 

On a vu arriver le corbillard. On l'a laissé nous dépasser, et on a commencé à marcher à sa suite. On s'est arrêté aux alentours de la fosse. Les deux ouvriers du marbrier étaient sortis de leur camion et, tête basse fixant le sol, avaient croisé les mains tenant leurs casquettes sur le ventre pendant que les employés des pompes funèbres faisaient glisser le cercueil hors de la camionnette.

Combien de temps avais-je attendu ce moment? Cela remontait si loin dans l'enfance que j'avais fini par l'oublier. Ce sujet avait cessé de me préoccuper. J'avais effacé de mon esprit l'image du père depuis longtemps. J'avais connu des années de paix. L'inquiétude n'était réapparue que lorsqu'on m'avait appris que j'avais un cancer. La perspective de mourir avant lui m'était apparue intolérable. Une ultime injustice. Mais tout était en ordre. Les hommes qui portaient le cercueil sont passés devant moi et l'ont déposé sur des tréteaux qui avaient été dressés au bord de la tombe. Le cercueil paraissait minuscule.

Jeannine s'est approchée de l'excavation.

Dans le silence qui s'était établi, un croassement de stupeur qui nous a tous tétanisés a surgi de sa gorge.

On avait compris distinctement ce qu'elle venait de dire : il voulait être enterré avec sa première femme.

J'ai bien cru qu'Agnès allait tourner de l'œil.

L'un des marbriers a laissé tomber sa casquette, tandis que le type des pompes funèbres commençait à perdre contenance.

Il y a eu un moment de flottement. Le premier à réagir a été J.J.

Impossible, a-t-il dit d'une voix claire. Je l'ai toujours entendu dire qu'il voulait être enterré avec ses parents.

Jeannine a tenté de rétorquer, mais les gargouillis qu'elle parvenait à grand mal à extraire de sa gorge étaient couverts par le brouhaha qui s'était élevé de la petite assemblée.

Imperturbable, J.J. a poursuivi.

D'ailleurs, a-t-il dit, on en avait parlé la dernière fois qu'on s'était vus.

On a vu les couleurs revenir au visage du chef de cérémonie. Les marbriers jetaient des regards inquiets vers leurs pelles, ne sachant que faire.

Jeannine sentait tous les regards peser sur elle.

J.J. s'est approché d'elle et lui a parlé à voix basse. Je me suis demandé s'il fallait que j'intervienne moi aussi. Notre père, enterré avec notre mère qui gisait en paix à quelques dizaines de mètres de là, c'était inconcevable. Avec ses parents, c'était très bien.

Mais Jeannine n'avait plus la force de discuter. Elle avait épuisé toute son énergie et s'abandonnait au bras de sa sœur.

J.J. s'est tourné vers les officiants qui ont saisi son hochement de tête pour le signal qu'ils attendaient. Ils ont commencés aussitôt la cérémonie avant que quelqu'un ne change encore d'avis.

Ca a été vite expédié. Les gens bavardaient par petits groupes pendant que l'homme en noir débitait son laïus.

Puis le silence s'est établi. On avait compris à voir les hommes qui préparaient les cordes que le moment était venu.

Le maître de cérémonie a invité l'assistance à s'approcher du cercueil pour le dernier adieu. Les uns ont fait un signe de croix, d'autres s'inclinaient en silence. Je ne sais plus ce que j'ai fait quand ça a été mon tour. Les bavardages ont repris tandis qu'ahanaient sourdement les croque-morts sous le poids de la charge.

Quand tout fût terminé, le groupe s'en est retourné au parking. C'est à ce moment que j'ai remarqué une ombre discrète qui jusque là s'était tenu à l'écart.

J'ai compris que c'était la femme du chinois au regard qu'il lui a lancé. Il lui a fait signe pour qu'elle s'approche de nous. Peut-être voulait-il nous la présenter, mais celle-ci s'est empressée d'aller se glisser dans la Volkswagen.

Le chinois a eu un haussement d'épaule. C'était le moment des adieux. Il fallait faire vite avant que quelqu'un saisi de scrupule ne suggère qu'on se réunisse malgré tout quelque part.

J.J. a évoqué son T.G.V. pour hâter le départ. Le temps d'échanger nos numéros de portables avec le chinois et d'embrasser Jeannine, et on est remonté en voiture.

 

 

On a filé vers l'autoroute de Lille.

Tout de même, a dit Agnès, cette Marguerite, quel culot! Et Jeannine qui voulait l'enterrer avec Gaby!

C'est vrai, ai-je dit à J.J. Je dois avouer que tu l'as bien joué.

Mais il pensait à tout autre chose.

Qui sait, a-t-il dit. On aura peut-être une bonne surprise.

Qu'est-ce que tu veux dire?

Au sujet de l'héritage.

Je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire.

T'as déjà eu une bonne surprise de notre père, toi?

 

 

 

 

 

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