Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

Publicité

RETOUR AUX SOURCES

On a raccompagné Agnès jusqu'au restaurant tenu par ses enfants. L'établissement avait été rénové l'année précédente. Christophe, son beau-fils, nous a fait visiter ses nouvelles cuisines. Les chromes et la faïence blanche rutilaient sous un éclairage puissant. C'était impeccable. Dans la salle, la déco chinée à droite à gauche par Carole, la fille d'Agnès, avait ce côté rassurant du mobilier usuel qu'on voyait chez nos grands-parents quand nous étions enfants. On s'est installé au bar pour bavarder devant un demi. On était tranquille. Le personnel faisait la pause. Christophe a extrait le cendrier qu'il planquait sous le comptoir. Profitons-en, a-t-il dit. Pour l'instant on est fermé. On a allumé nos clopes. Par une fenêtre on voyait passer le Mongy sur le Grand Boulevard. C'était l'heure où les bureaux se vidaient. La circulation comme toujours était infernale.

Carole tout sourire est entrée par la porte principale, laissant s'engouffrer à sa suite le rugissement des voitures qui démarraient au feu vert.

C'est encore le bordel à Lille, a-t-elle dit en nous embrassant.

Je suis désolée pour l'enterrement, a-t-elle poursuivi. Maman a dû t'expliquer. Problème de personnel...

Je sais, ne t'inquiète pas. Aucune importance.

J.J. et moi avons évoqué en quelques mots la piteuse mémoire de notre père. Quelques minutes nous ont suffi pour l'ensevelir définitivement dans un oubli plus profond encore que la fosse glacée où nous venions de le laisser.

On a parlé d'autre chose. Les enfants. La vie qui roule. Nous, qui tâchons de garder le rythme.

Les aide-cuisiniers arrivaient. Le service allait reprendre. Agnès a proposé de nouveau que nous dînions ensemble. J.J. qui avait réservé son billet de TGV pour le lendemain l'avait averti que nous passerions la soirée entre frères. On ne se voyait que rarement. On est allé décrocher nos manteaux de la patère.

On se retrouve où?

J'ai réfléchi un instant, puis j'ai proposé le Bar de l'Écho.

Je vous le déconseille, a fait Christophe. Il est fermé.

Fermé? C'était une véritable institution...

Fermé. Tout comme le Bazar de Wazemmes a relevé Carole. Les lieux cultes pour les lillois disparaissaient un à un, rachetés il est vrai par la municipalité qui usait de son droit de préemption pour préserver ce patrimoine de l'invasion bancaire.

Treize ans que j'avais quitté Lille pour Rouen. Pourtant c'était bel et bien ici que je me sentais chez moi. Cela tenait à peu de choses. Quelques lieux familiers, l'accent et les tournures de phrases, la façon naturelle d'aborder autrui...

Alors, a fait J.J., on se retrouve où?

On va voir, ai-je dit. Tu n'auras qu'à me suivre.



On a pris le Grand Boulevard jusqu'au parking Carnot, à l'entrée de la ville.

J'ai fait signe à J.J. qu'il y avait une place libre à côté de moi. Il a garé la Mercedes. Les pneus des voitures qui quittaient leurs stationnements hurlaient sur la peinture de sol détrempée à vous en arracher les tympans. On a emprunté un escalier de béton chichement éclairé par des néons souffreteux. L'accès était direct sur le vieux Lille.

Il est un peu tôt pour dîner a fait J.J. en regardant sa montre.

On a tout notre temps. Allons prendre un verre.

Une foule compacte déambulait sur les trottoirs pavés. Tandis que les boutiques baissaient leurs rideaux, les bars faisaient le plein, comme par effet de vases communicants. J.J. s'est mis dans mon sillage et m'a laissé errer à ma guise dans le vieux Lille. Dans ces rues familières j'avais treize ans de moins, une vie plus simple, et pas de cancer.

Regarde, ai-je dit. J'allais là, quand j'étais étudiant.

A une fourche, la vitrine du Point Central qui luisait dans la nuit laissait entrevoir des ombres animées d'une vie joyeuse. Je me suis approché pour regarder l'intérieur. Tout semblait conforme à mon souvenir.

Entrons, ai-je dit.

C'était un bistrot à l'ancienne. Ambiance d'avant-guerre. Tables aux pieds de fonte peints de noir, banquettes recouvertes de cuir craquelé, chaises patinées par le temps, pompes à bière ornées de céramique surmontant un bar massif recelant des chambres froides aux portes de bois verni, carrelage et plancher creusés par la patiente érosion des semelles de générations de derniers clients qui, titubants, renâclaient à rentrer chez eux après qu'on ait traîné sur les pavés les poubelles tintinnabulantes et que le rideau de fer ait claqué lourdement dans leur dos.

La clientèle était la même qu'autrefois. Un mélange hétéroclite de vieux du quartier, d'ouvriers en tenue de travail et d'employés aux impers fripés, de jeunes couples à poussettes, de voisins commerçants, de groupes de copines hilares chargées de paquets multicolores, d'amoureux aux lèvres gonflées, d'étudiants en goguette.

On jouait à la belote, aux échecs. Les dés roulaient sur la piste verte. On s'interpellait amicalement, on se tapait sur l'épaule. On balançait des plaisanteries. On réclamait du saucisson, des pistaches ou des noix de cajou. Les rires fusaient de toute part. La bière coulait à flots. On était bien à Lille.

Je prenais cette rue chaque soir et chaque matin quand j'étais veilleur de nuit, ai-je dit. Autrefois le terminus du Mongy était là, de l'autre côté du boulevard, derrière l'opéra. Ici, c'était le quartier des putes. Tu te souviens?

Bien sûr. J'ai été lillois avant toi. Si tu te rappelles bien, c'était moi qui t'avais trouvé ce job. Tu as fait ça combien de temps?

Deux ans, presque trois. Ça m'a permis de vivre correctement pendant mes études. Ce n'est pas avec ce que notre père me donnait...

Il t'a quand-même assumé plus longtemps que moi. Je me suis tiré dès que j'ai eu mon bac, et je ne l'ai pas revu pendant sept ans. Je ne lui ai pas coûté cher...

En fait, tu es en train de dire que j'étais son petit chouchou.

On a rigolé.

On n'avait pas dit qu'on en parlait plus?

Oui, tu as raison.

Il m'a demandé comment je me sentais.

Tu veux dire sur le plan santé? Pour tout dire, je me sens très fatigué. J'ai rénové seul mon appartement. Cinq semaines de travaux. Heureusement que Camille est venue m'aider à terminer les peintures pendant la dernière semaine. Elle était en vacances. Sans elle je n'aurais jamais été prêt pour le déménagement.

Tu es bien installé?

Oui, c'est bon. Demain en rentrant je passe par Ikéa pour acheter les quelques bricoles qui me manquent.

Et pour le blé?

Ça ira. Tu sais, je n'ai pas de gros besoins. Le matériel n'a jamais été ma principale préoccupation.

Il y a quand-même un minimum...

J'ai bien plus que le minimum, ne t'inquiète pas.

Et ton hématologue, qu'est-ce qu'il te dit?

Je l'avais oublié, celui là. Comme j'avais oublié de faire mes prises de sang hebdomadaires depuis presque deux mois. Pas le temps.

Je dois le voir dans une dizaine de jours. Surveillance systématique dans le cadre de l'étude à laquelle je participe. Il faudra que je vérifie la date mon agenda. Mais tu sais, l'hémato et moi on au moins un point commun. On n'a rien d'autre à faire que de vivre le présent en attendant la rechute.

Et ton moral?

Excellent, ai-je dit avec un large sourire. Il y a longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien. Tu veux une autre bière?

Non, allons dîner plutôt.

 

On a remonté la rue Grande-Chaussée vers la place de la Déesse. Je suis tombé en arrêt devant un étroit passage.

Tu connais ici?

J.J. s'est approché pour lancer un coup d'œil.

Non, qu'est-ce que c'est?

Un resto sympa. Viens voir.

On a emprunté le boyau qui débouchait sur une placette invisible au profane. Il y avait deux restaurants. Je l'ai entraîné directement aux Compagnons de la Grappe.

On a regardé le menu affiché à l'extérieur.

Ça a l'air pas mal a-t-il concédé.

C'est mieux que pas mal, ai-je dit. Et tu n'as pas encore vu la carte des vins. Quand à l'ambiance... J'ai passé ici une soirée mémorable il y a quelques années.

Bon, alors allons-y.

Il y avait déjà de nombreux convives attablés. Une serveuse nous a frayé un chemin jusqu'au fond de la salle où un trio formé d'un africain obèse, d'un albinos et d'un maigrichon déballaient des instruments de musique.

Tu prendras un apéro?

Pourquoi pas.

On a regardé la carte.

On ne va peut-être pas aller jusqu'à la bouteille de champagne, ai-je dit ironiquement, faisant allusion aux obsèques de l'après-midi.

Non, peut-être pas... Une bouteille à deux, c'est un peu trop, a-t-il répondu du tac au tac.

On a commandé deux coupes.

Je n'ai pas jugé utile de raconter à J.J. les circonstances dans lesquelles j'étais venu en ce lieu il y avait un peu plus de cinq ans.

On était venu passer le week-end à Lille. Ce soir là, Caro était enceinte, mais nous ne l'avions appris que deux jours plus tard.

C'était à cet endroit que je projetais de l'emmener faire la paix, le soir où elle m'avait fait part de sa volonté de divorcer. Je m'expliquais mal ce qui me poussait à ce genre de pèlerinage. J'hésitais entre deux possibilités. Voulais-je m'assurer que tout cela avait été bien réel, ou était-ce une volonté de réécrire l'histoire en vivant à nouveau un moment clé à partir duquel tout eût pu être différent, comme on rembobinerait une bande vidéo pour enregistrer une fin différente sur la piste magnétique?

Antoine va bien?

Je ne l'ai pas vu beaucoup ces trois dernières semaines. J'ai quitté le domicile conjugal, comme on dit, le jour précis du divorce. Je suis allé habiter chez Martine en attendant d'achever les travaux et de déménager. Je passais le voir le soir, avant qu'elle ne rentre de son travail. La plupart du temps il jouait à la PS2 avec sa baby-sitter. Il faisait mine de ne pas voir que je remplissais des valises de vêtements.

J'avais pris la décision de partir au plus vite. L'atmosphère était devenue ingérable à Bois-Guillaume.

Qu'est-ce que tu veux dire?

Elle pouvait bien crier et m'insulter tout son saoul, se défoncer au Muscadet, m'accabler de toutes les fautes, cela ne me touchait pas. Je ne répondais pas à ses provocations. Je me faisais le plus petit possible. J'évitais la polémique. J'évitais de me trouver dans la même pièce qu'elle, de la croiser ou de lui parler. Cela ne me semblait pas insurmontable que deux adultes gardent la tête froide encore quelques jours pour protéger leur enfant, afin que tout se passe en douceur. Mais elle était incapable de contrôler son comportement. Chaque soir elle reprenait la sérénade où elle l'avait laissée la veille. Elle allait jusqu'à venir me provoquer alors que j'étais couché, seul dans une chambre devant la télé. Je te passe les détails.

Je ne voulais plus qu'Antoine soit le témoin de ses crises. Il était déjà beaucoup trop anxieux. Il souffre de troubles du comportement alimentaire. Il refuse de grandir. Il refuse de devenir autonome. J'ai jugé qu'il était préférable que je parte. J'ai eu la sale impression de le laisser en otage. Mais que pouvais-je faire d'autre?

Ça n'avait rien à voir avec ce que j'avais vécu quand Martine et moi avons divorcé. Nous ne nous entendions plus. On en avait longuement parlé avant de nous séparer. Pendant un an. Tout s'est déroulé dans le calme. Quand le jour est arrivé, je suis parti l'esprit serein. Je savais que Camille était en de bonne mains. Je n'ai jamais eu le moindre doute à ce sujet.

J'espère que maintenant tout cela va se normaliser. Le week-end prochain Antoine va venir chez moi pour la première fois. J'ai refusé qu'il voit l'appartement avant que les travaux ne soient achevés et les meubles installés. Tout doit lui apparaître le plus naturel possible.

Maintenant que ta situation se stabilise, tu as peut-être des projets?

J'ai un peu perdu l'habitude d'avoir des projets. Cette maladie qui n'est qu'en sommeil au creux de mes os modifie ta façon de penser. Difficile de se projeter dans l'avenir quand tu vis sous la menace omniprésente de te retrouver à l'hôpital du jour au lendemain, sans même savoir si tu auras une chance d'en ressortir vivant. Alors je vis au jour le jour. Mon horizon est réduit à quelques semaines tout au plus. Je ne me suis pas encore vraiment accoutumé à cette situation. Pourtant oui, j'ai bien un projet. Mais à court terme.

C'est quoi, ton projet?

Partir en vacances.

Ça m'a l'air très bien, comme projet.

Je suis très fatigué, comme je te le disais tout à l'heure. J'ai encaissé pas mal de stress depuis un an et demi, entre les hospitalisations, les traitements, le divorce, le déménagement.

Les deuils...

J'ai souri.

Je ne te parle pas de notre père, mais du décès de J.Pierre.

J.Pierre, le mari d'Agnès était décédé quelques semaines avant notre père.

Oui, tu as raison. Ça m'a fait de la peine. C'était un chic type. Je l'aimais beaucoup.

Tout le monde aimait J.Pierre.

Donc, ton projet de vacances?

Rien de précis encore, mais du soleil. Le froid, la pluie, j'en ai assez. Je verrai ça la semaine prochaine.

La serveuse a déposé les assiettes devant nous. On n'avait pris que des spécialités du Nord, comme de vrais touristes qu'on était devenus. On s'est concentrés sur nos flamiches au Maroilles avant que de faire un sort au plat principal qui comprenait un assortiment de Welch-Rabbit, de carbonnade flamande et de Potjevlesch, le tout accompagné de salade et de frites. Un vrai retour aux sources.

Ce n'est pas encore véritablement un projet, ai-je dit en essuyant mes lèvre avec un serviette immaculée après avoir avalé la dernière frite, mais je commence à y penser...

A quoi?

A la reprise du travail.

C'est sérieux? Ça a l'air d'être une excellente idée...

Évidemment, ça dépendra de mon état de santé. De plus, je ne sais même pas si j'en suis capable physiquement. C'est un travail difficile. De toutes façons, je reprendrai en mi-temps thérapeutique au moins pendant les six premiers mois. Maintenant que mes problèmes personnels commencent à trouver une issue, je commence à ressentir le besoin de m'occuper des autres. Je n'ai pas l'intention de rester fixé sur mon nombril.

Ça te fera du bien.

Bien sûr. Mais d'abord, des vacances. C'est la priorité.

La bière et le champagne commençaient à faire leurs effets. Je me suis levé de table et j'ai cherché les toilettes du regard.

Le patron qui débouchait les bouteilles derrière son bar m'a indiqué du doigt la direction avec un clignement d'œil. Il fallait traverser la salle, puis après avoir franchi le hall on aboutissait dans une autre pièce où les convives étaient tout aussi gais que dans la première. C'était tout au fond.

La porte n'était pas verrouillée. Je l'ai poussée sans hésiter. J'ai été surpris de voir que c'était occupé.

Le musicien albinos qui se tenait devant la cuvette n'a même pas sursauté quand il a entendu la porte s'ouvrir. Il a d'abord pissé copieusement sur le réservoir de porcelaine d'un jet dru et impérieux, puis, après avoir décrit dans les airs d'élégantes et irrépressibles arabesques de liquide tiède, a fini dans un soupir par trouver la cible dans la cuvette où lâcher toute la pression dans un vacarme de Niagara.

Ce n'est qu'à cet instant que j'ai réalisé qu'était appuyée près de lui, contre le mur, une canne blanche télescopique.

J'ai refermé la porte sans bruit pour attendre mon tour.

Quand je suis retourné auprès de J.J., les musiciens accordaient leurs instruments.

Le gros black jouait de la contrebasse, l'autre avait sorti un saxo. L'albinos tenait les claviers.

J'ai pris sur moi de commander les desserts, a-t-il dit.

Bonne idée. Qu'est-ce que tu as commandé?

Tarte au sucre.

Parfait, ai-je dit.

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Ca me donne plus envie de connaitre le Nord que tout ce que je peux entendre sur "Les Chtis" !!!A quand une dégustation de spécialités !?a bientôtDr No
Répondre
E
Merci de ton passage ! je reviendrais te lire en détails ! à très bientôt !! Amitiés
Répondre
K
juste un petit coucou pour te dire que je te suis toujours et j'ai envie de te souhaiter un peu de soleil...enfin!! bizzzzzz  Karine-ex collegue 
Répondre
M
Ah cet article je l'ai lu hier après midi et cela me rappelle des souvenirs de restaurants lillois vers deux heures du mat. On s'y croirait...
Répondre