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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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UN DIMANCHE ORDINAIRE

Je m'étais endormi tout habillé, à même le matelas. Mes pensées sont restées flottantes un moment avant d'émerger, engluées dans mon esprit comme des bulles d'air emprisonnées dans une bouteille d'huile. J'entendais les voitures démarrer à un feu rouge, sur les quais. Il y avait du café soluble quelque part dans la cuisine, j'en étais sûr. J'ai fait chauffer sur une plaque électrique un fond d'eau dans un faitout en fonte, et j'ai sorti un verre en Pyrex oublié par le propriétaire précédent. Marrant. On avait les mêmes au pensionnat. Le temps de fumer une Camel et j'ai avalé mon Lytos et les gélules anonymes d'un trait avec l'amère mixture en faisant la grimace.

Quand je suis sorti de la douche j'ai contemplé les cartons empilés çà et là. Je les avais fermés à l'adhésif marron, une saleté qui s'arrachait sans cesse ou au mieux s'entortillait sur lui-même, je me faisais la réflexion à chaque déménagement. Mais il y avait d'autres paquets. Je t'ai mis des trucs, j'ai partagé, avait-elle dit. Je ne lui avait rien demandé.

J'ai commencé par la chaîne hi fi que j'ai libérée en quelques gestes précis de la pointe de mon canif. J'ai fait les branchements, et j'ai introduit le CD dans le tiroir. Les yeux fermés, j'ai écouté assis par terre les premières notes de la suite N°1 pour violoncelle de J.S. Bach par Janos Starker. Cela faisait des années que je n'écoutais plus mes CD. J'avais l'impression de redevenir celui que j'étais autrefois. Un grand bond en arrière. Même sensation de liberté qu'en sortant du palais de justice, l'autre jour, après le divorce, quand elle avait lâché quelques mots qui avaient glissé sur les pavés humides sans parvenir jusqu'à moi. J'en avais soupé des ses mots haineux qu'elle me crachait le soir au visage avant d'aller dégueuler dans les chiottes. On venait de changer de décor. Je n'étais plus tenu de subir ses pertes de contrôle. J'avais tiré le rideau et tourné les talons. L'air était frais. J'avais croisé chemin faisant des femmes que j'avais trouvé jolies. Je m'étais demandé où elles s'étaient cachées pendant tout ce temps.

Il ne restait plus que quelques cartons à déballer. J'ai mis le best of de ZZ Top et j'ai monté le son.

J'étais en plein show d'air guitar quand le téléphone a sonné. J'ai baissé la musique pour tenter de repérer d'où provenait la sonnerie. J'ai trouvé in extremis.

C'était Agnès. Elle m'a demandé comment j'allais. Sa voix tremblait un peu. Elle avait quelque chose à me dire. Je lui ai dit que le déménagement s'était bien passé et que je déballais mes cartons, puis j'ai attendu qu'elle parle.

J'ai une mauvaise nouvelle, a-t-elle prononcé lentement.

Vas-y, je t'écoute.

Jeanine vient de m'appeler.

Je ne comprenais pas où elle voulait en venir.

Jeanine, la femme de ton père.

J'avais oublié qu'ils avaient fini par se marier ces deux-là.

Oui, ça y est, j'y suis. Continue.

Eh bien voilà, ton père est mort ce matin.

 

 

J'ai lancé un regard circulaire autour de moi. Il me restait encore six cartons à éventrer. Ma montre indiquait 10h30. Je lui ai demandé quelques détails.

Tu sais, a-t-elle poursuivi, je n'ai pas tout assimilé de ce qu'elle m'a raconté. On comprend mal ce qu'elle dit depuis son opération, et puis la faire répéter tout les trois mots...

Jeanine avait été opérée d'un cancer de la gorge quelques années auparavant. Son élocution était restée très mauvaise, mais elle avait survécu. Je me rappelais avoir assisté à ce genre d'intervention quand j'étais étudiant. A l'époque, ceux qui le voulaient pouvaient suivre les gestes du chirurgien au travers d'une coupole de verre située juste au dessus du patient. On était toujours quelques-uns désireux d'observer la réalité dans toute sa crudité.

Le praticien avait d'abord sectionné la mandibule au niveau du menton à l'aide d'une scie souple qui ressemblait à un fil à couper le beurre et avait désarticulé la partie à éliminer. Puis d'un geste net, il avait tranché la langue en deux. Ca pissait le sang. L'odeur de cochon grillé dégagée par le bistouri électrique avec lequel il pratiquait les hémostases s'infiltrait par je ne sais quel interstice et parvenait jusqu'à nous. C'était assez dégueulasse à voir, mais moins triste que les larmes du type quand il avait vu sa gueule pour la première fois dans un miroir, enfin, ce qu'il en restait.

Jeanine n'avait pas été défigurée. Elle avait eu de la chance, si l'on peut dire.

Tu es sûre qu'il est bien mort?

Oui, ça j'en suis sûre. C'est elle qui m'a demandé de te prévenir, ainsi que J.J.

Tu sais ce qu'elle m'a dit? Qu'elle n'avait pas vos numéros de téléphone!

C'est bien possible. Tu sais quand aura lieu l'enterrement?

Non, pas encore. Ils attendent les pompes funèbres. Et puis, on est dimanche.

Bon, ai-je fait. Je vais lui téléphoner pour tâcher d'en savoir plus. Je te tiens au courant.

J'aurais bien bu un autre café, mais ce café soluble était vraiment trop immonde. Il faudra acheter une cafetière. Je me suis souvenu que j'avais laissé du jus d'orange au frais sur le rebord de la fenêtre. Il faudra aussi acheter un frigo. J'ai avalé une gorgée à même le goulot en me demandant par quoi j'allais commencer. Finalement, j'ai rangé les assiettes dans le placard au-dessus de l'évier.

 

 

J.J. faisait son marché quand je l'ai appelé.

Salut. J'ai un scoop...

Merde, attends, a-t-il dit. Attends une seconde, je viens de laisser tomber ma monnaie. Attends, je ramasse...

Je l'entendais haleter dans le combiné tandis qu'en arrière plan une voix tonitruante vantait la fraîcheur de salades cueillies le matin même.

Bon, ça y est. Tu disais quoi? Un scoop?

Mon père est mort...

Quoi? Je n'entends rien. Attends, je m'éloigne un peu.

J'ai attendu qu'il reprenne la parole.

Cette fois c'est bon. Je t'écoute.

Je disais : mon père et mort. Enfin, je veux dire Notre père est mort.

Tu déconnes?

Non, non, c'est la vérité.

Ah bon, a-t-il dit. Il est mort quand? Il y a longtemps?

C'est tout frais de ce matin. Ou de la nuit dernière, je ne sais pas trop. C'est Agnès qui m'a appelé. Ensuite j'ai eu Jeanine au téléphone - Jeanine, sa femme - mais tu sais, je n'ai compris qu'un mot sur deux.

Et c'est arrivé comment?

D'après ce que j'ai pu comprendre, il est mort à l'hôpital. Il y avait été admis il y a une semaine après avoir fait un malaise.

C'est rapide. Il avait quel âge déjà?

Attends... 1925... Quatre-vingt deux et quelques.

Bon... Il y a eu un silence. Il ne voyait pas ce qu'il y avait à ajouter. J'en ai profité pour reprendre la parole.

Tu penses aller à l'enterrement?

Il a eu un temps d'hésitation, puis comme à regret il a laissé tomber un ...Oui, quand-même.

Parce que moi, ai-je poursuivi, j'aurais bien fait l'impasse.

Je le sentais hésitant.

Non, non, il faut y aller quand-même. Ce sera une occasion pour qu'on se voit. C'est quand l'enterrement?

Je ne sais pas encore. On est dimanche. Mercredi, je suppose, quelque chose comme ça. Mercredi ça m'arrangerait. J'avais prévu d'aller à Lille jeudi. J'ai des achats à faire. On vient d'ouvrir un nouvel Ikéa entre Arras et Lille, au bord de l'autoroute. A Hénin-Beaumont, je crois.

Je vais me renseigner sur les vols Perpignan-Lille. Ou le TGV. On pourrait peut-être se retrouver à Rouen si tu préfères?

Comme tu veux. On ne saura la date que demain. Tu auras le temps de t'organiser?

Oui, pas de problème.

Je te préviens, pas question que j'aille à la messe. Je n'irai qu'à l'inhumation. D'ailleurs, si ça ne tenait qu'à moi...

OK. Juste l'inhumation. Je ferai comme toi. Tu sais où il va être enterré?

Aucune idée. Peut-être à Iwuy, avec ses parents. Il me semble qu'il reste une place dans le caveau. Ou peut-être à Vieux-Condé. Je n'en sais rien à vrai dire. Qu'est-ce que ça change?

Tout était dit. On allait raccrocher quand il m'a demandé : au fait, et Philippe?

Philippe? Le chinois? Aucune nouvelle. Je suppose qu'il doit être au courant. Il habite près de chez notre père. J'imagine que Jeanine a dû le prévenir.

Tu vas le contacter?

Non. Pourquoi moi, d'ailleurs? Après tout, c'est toi l'aîné...

Mais il pensait déjà à autre chose.

Tu viendras seul? Je veux dire sans tes enfants?

Bien sûr sans mes enfants. Il n'a pris aucune nouvelle de Camille depuis des années, quand à Antoine, il ne l'a jamais vu. Et toi, tu viens avec Alex?

Je vais lui annoncer la nouvelle, mais je ne lui demanderai même pas s'il veut venir. Il a dû voir son grand-père moins de dix fois dans sa vie. Il a trente deux-ans! Il s'en fout de son grand-père.

Tout le monde s'en fout.

Et Philippe, il en a combien des mômes? Deux? Trois?

Aucune idée. Au moins deux, je pense.

Bon, de toutes façons il faut qu'on attende de connaître la date pour s'organiser. On se rappelle?

OK, on se rappelle.

 

 

Il y avait un peu de vaisselle dans les derniers cartons, des sets de table, des torchons.

J'en ai balancé la moitié dans un grand sac poubelle. J'avais faim, mais je voulais d'abord me débarrasser de tous les emballages qui jonchaient le sol. J'ai chargé la voiture à bloc et je suis allé à la déchetterie. C'est ouvert le dimanche, de 8h00 à 19h00.

Je me suis avancé jusqu'à la benne que le type en jaune fluo m'avait indiquée. Les sacs en plastiques et les cartons virevoltaient en l'air avant de s'écraser dans le fond avec un bruit sourd. J'étais en nage. Mes vêtement étaient collés à ma peau. Je suis rentré vite fait prendre une autre douche, puis je suis ressorti.

J'ai poussé la porte du premier resto venu. C'était un italien bourré de vieux. Clientèle du dimanche midi. Le garçon a grimacé quand il m'a vu arriver. C'était la fin du service.

Juste une petite pizza vite fait, lui ai-je dit tout sourire en lui montrant entre mon pouce et mon index une pizza virtuelle de la taille d'une pièce de monnaie. La patronne derrière le bar a acquiescé discrètement. Il m'a désigné une place d'un air las et m'a tendu la carte.

J'ai commandé une sicilienne, ou une quatre saison, je ne sais plus. Le vieux à la table d'en face venait de faire choir la moitié de la chantilly qui chapeautait son chocolat liégeois sur sa cravate. Il se faisait copieusement engueuler par sa femme qui tentait de réparer les dégâts avec son mouchoir. Lui, il s'en foutait. Les autres, enfants et petits-enfants se marraient. Après ils prendront des cafés. Le vieux demandera un calva. Sa femme fera la tronche. C'était dimanche, et c'était la fête. On avait le temps. J'ai sorti mon téléphone et j'ai écrit un SMS à Martine, mon ex. Ma première ex.

« Mon père est DCD. JM «

J'aurais bien fumé une cigarette, mais c'est interdit maintenant dans les restos. Je me suis résolu à sortir.

Je me suis arrêté au bar. La patronne était une femme grande, blonde, la quarantaine, plutôt pas mal. Sa coiffeuse lui avait fait quelques mèches plus claires, mais avec son physique elle aurait pu oser le blond platine. J'ai bien failli le lui dire. Elle avait le regard bleu. Calme et doux.

Je me suis contenté de commander un quart de vin.

Blanc? Rosé? Rouge?

Rouge, s'il vous plaît.

Je vous prépare ça.

Merci.

Je suis sorti et j'ai allumé ma clope.

 

 

 

 

 

 

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C
Bonjour je suis la soeur de jipi ,il me tarde de lire la suite ,,bonne journée bisous colette
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