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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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TORCHONS ET SERVIETTES

L’hémato n’a pas bronché quand je lui ai dit que j’avais consulté un des ses confrères. Il s'intéressait surtout à mes résultats biologiques, lesquels étaient meilleurs qu'à la dernière consultation. Il allait pouvoir m’inclure dans l’étude Revlimid. C’était tout ce qui importait.

On a suivi la procédure. J’ai signé sans hésiter le formulaire de consentement après qu’il m’eût informé en détail des modalités du protocole et des risques potentiels.

Je me suis vu attribuer le numéro 401dans la liste des cobayes. J’allais contribuer à faire progresser la science.

Je suis retourné au labo muni de ma prescription afin de me faire délivrer le médicament. Une employée au visage fermé derrière le comptoir n’a pas pris la peine de répondre à mon bonjour. La salle d’attente était déjà saturée de cancéreux livides qui guettaient l’appel de leur nom. Les dossiers s’accumulaient à côté du panneau accueil. Les infirmières allaient et venaient leurs plateaux de tubes à prélèvements à la main et accompagnaient le patient suivant jusqu’aux cabines, alors que le précédent en était encore à réajuster sa chemise au beau milieu du couloir.

La fille de l’accueil a achevé sa conversation avec sa collègue qui portait je crois sur les cadeaux de Noël, et a jeté un coup d’œil maussade à la feuille que je lui tendais avant de me la rendre en disant sèchement que ce n’était pas elle qui s’occupait de ça. Je suis resté calme malgré l’envie que j’avais de lui rappeler les notions élémentaires de la politesse.

Lisez, ai-je dit froidement sans reprendre l’ordonnance.

Quelques secondes plus tard elle a décroché son téléphone. La pharmacie lui a fourni les explications qu’elle ignorait. Son ton s’était à peine radouci quand elle a raccroché.

On va venir s’occuper de vous. Vous pouvez vous asseoir.

J’ai reculé de deux pas, mais je suis resté debout face à elle pour attendre.

 

 

Dans la rue le tube de plastique que j’avais fourré dans ma poche cliquetait à chacun de mes pas. J’avais encore un peu de temps avant mon rendez-vous. Je ne devais commencer le traitement que le lendemain, mais je n’ai pas pu attendre plus longtemps. J’ai dévissé le bouchon et ôté à grand peine l’opercule d’aluminium.

C’étaient de simples gélules blanches anonymes. Il devait y en avoir vingt et une. Je ne me suis pas donné la peine de vérifier. J’ai gobé l’une d’elles aussitôt tout en continuant mon chemin. J’avais la moitié de la ville à traverser.

 

 

St Claude a eu un petit sourire en s’effaçant pour me laisser franchir le seuil. J’ai fait un premier tour rapide de l’appartement. Les quelques meubles vieillots que le propriétaire avait laissés en place et les rideaux noircis renforçaient l’atmosphère d’abandon qui régnait en ces lieux. Dans la cuisine qu’on eût dit désertée à la hâte traînaient quelques verres à la propreté douteuse et des casseroles croûteuses de calcaire. J’en avais assez de visiter des taudis. Ici, l’état était enfin acceptable. La place du vieux marché était à quelques pas. Par l’une des fenêtres on pouvait voir sur la Seine une péniche remonter le courant.

Dans l'obscurité du placard de la salle de bain une robe de nuit spectrale pendait à un cintre en fil de fer.

St Claude se tenait derrière moi.

C’est une succession, a-t-il dit dans un souffle. Il reste quelques affaires, mais cela fait un an que l’appartement est inhabité.

Je vais le prendre. On peut signer dès aujourd’hui?

Ca ne posait aucun problème pour la promesse d'achat. Il faudrait patienter quelques jours pour le compromis de vente. Pas moyen de faire plus vite.

Avant de retourner à l'agence j'ai procédé à un dernier examen de l'endroit où j'allais vivre désormais. Je me suis planté au milieu du living en essayant d'imaginer comment je pourrais stocker mes livres et où j'installerai mon PC. Il y avait des solutions.

A chaque fois qu'autrefois j'avais visité un logement, une femme à mon bras, je m'étais demandé si c'était l'endroit où je terminerai mes jours, tandis qu'elle pensait rideaux et chambre d'enfant.

Cette fois j'étais seul. C’était plus simple.

Après être passé remplir les formalités au bureau de St Claude je suis retourné explorer le quartier. Mon pas était léger. Je m'arrêtais à la devanture de chaque commerçant, je repérais la banque, la pharmacie, la maison de la presse, la boulangerie où le pain semblait le meilleur, le bistrot le plus accueillant, les cabinets médicaux. J'avais tiré un trait sur le passé avec une facilité étonnante. Passé le choc de l'annonce du divorce qui m'avait cueilli alors que je me remettais difficilement des traitements, tout était devenu plus clair. Je me souvenais même du moment précis où tout avait basculé. Quand nous étions sortis du premier rendez-vous chez l’avocat, c’était comme si les compteurs étaient remis à zéro.

Ensuite avait débuté le cortège des types en costumes sombres derrière les bureaux, notaires, banquiers, agents immobiliers. En même temps me parvenaient sur ma boite e-mail les témoignages d’amitié. La page était tournée.

Il n’empêche que j'avais l'impression d'être un rat de laboratoire qui a choisi la mauvaise voie dans le labyrinthe, et qui revient par hasard à son point de départ, sous le regard impénétrable d’un barbu en blouse blanche planqué là-haut dans les nuages.

Je ne ressentais ni colère ni rancœur. Je n’avais plus de temps à perdre avec ce genre de sentiments. Je n’avais plus de temps perdre du tout. J’avais fini par interpréter cela comme une chance. J’étais heureux de retrouver une pleine liberté de mouvement, une nouvelle légèreté, indispensable pour affronter la dernière ligne droite.

 

 

Je suis allé prendre une bière avant de rentrer. Il n’y avait que des hommes dans le bistrot, à l’exception d’une serveuse fanée qui avait tenté maladroitement de dissimuler sous un maquillage abondant les outrages du temps.

A l’évidence, tous étaient des habitués. Ils devaient passer là l’essentiel de leurs journées. On parlait de turf, de politique, de cul, on jouait aux dés, on fumait des clopes, on remettait des tournées. Tous ces quidams n’avaient-ils rien d’autre à faire qu’à végéter dans les bars à discuter de tout et de rien?

L’un d’eux cependant a attiré mon attention. C’était pourtant le plus discret. Presque une ombre. Assis sur un tabouret de comptoir, il ne participait à aucune conversation, se contentant d’avaler imperturbablement une gorgée de son verre à intervalle régulier, alors que les rires éclataient grassement autour de lui. Il ne semblait pas ivre.

Nous devions avoir sensiblement le même âge. Ses cheveux gras, sa barbe de quelques jours semée de poils blancs et les profondes rides qui sillonnaient son visage accentuaient l’aspect tragique de sa physionomie. Les vêtements négligés, froissés, constellés de tâches diverses, les chaussures qui n’avait pas connu la brosse à reluire depuis des années révélaient le peu de cas qu’il faisait de son apparence. Mais c’était son regard qui m’avait frappé. Il n’y avait plus la moindre lueur dans ces yeux là qui ne contemplaient plus rien. On ne pouvait y percevoir la trace d’une quelconque émotion. Ni colère, ni tristesse. Pas même d’ennui. Il semblait ne rien attendre non plus, sinon que s’écoulent les minutes et les heures.

De temps en temps il hochait imperceptiblement de la tête, comme s’il acquiesçait à sa propre voix intérieure, et parfois un faible soupir s’échappait des ses lèvres. Ses yeux restaient dans le vague, fixes comme ceux des poissons raidis sur les lits de glace qu’on dresse à la vue des passants. Il ne s’animait que pour allumer une nouvelle cigarette quand son mégot commençait à lui brûler les doigts, et pour saisir son verre que les autres n’oubliaient pas de faire remplir à chaque nouvelle tournée.

Ce type était en bout de course.

J’ai aperçu ma figure dans le miroir à l’arrière plan. Mon teint était pâle, mes traits tirés. Mes cheveux avaient repoussé en frisant après la dernière chimio, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Mon aspect en était légèrement différent, mais mes yeux, eux, continuaient de regarder la vie.

J’ai vidé mon verre avant de laisser quelques pièces sur la table, et j’ai retrouvé l’air frais de la rue.

 

 

Elles parlaient toutes les deux dans la cuisine quand je suis arrivé. Camille qui venait de rentrer des Beaux-Arts n’avait pas encore enlevé son manteau, Antoine jouait avec ses soldats, une idée de son parrain.

Elles ont eu l’air contentes quand j’ai annoncé que je venais de signer pour un appartement. Sans doute pour des motifs différents. Elles ont voulu connaître les détails. J’ai étalé devant elles le plan que m’avait fourni St Claude.

Il n’y a qu’une chambre? A demandé ma fille. Je vais dormir où? Et Antoine?

J’avais fait en fonction du budget dont je disposerai après la revente de l’appartement de Bois-Guillaume. Je n’avais pas jugé utile de me mettre à la recherche d’un banquier qui m’eût consenti un prêt immobilier malgré mon dossier médical. Personne ne sait mieux compter qu’un banquier, à part un assureur peut-être.

Ne t’inquiète pas, ai-je dit. On s’arrangera. J’achèterai un convertible. Et puis si tu as ton concours, l’année prochaine tu retournes à Paris.

Elle est allée chercher des catalogues et m’a fait asseoir sur le canapé. On a passé pas mal de temps à regarder les meubles.

Mais au fait, qu’est-ce que tu vas emporter d’ici?

Je ne savais pas. Mes livres, bien sûr. Mes objets personnels, vêtements, papiers. Mes ordinateurs. Ma chaîne stéréo et ma télé. L’éléphant de plâtre qui m’a vu grandir que je tiens de Mamie, sous lequel elle rangeait les factures à payer et autres courriers, ce que je fais encore aujourd’hui. Quand au reste, je n’y avais pas encore réfléchi. Cela revêtait peu d’importance pour moi. Je n’avais que faire du mobilier que nous avions acheté ensemble, mais il fallait que je pense au confort de mes enfants quand ils seraient avec moi.

On entendait Antoine éclabousser la salle de bain. Un combat aéronaval faisait rage. Les avions larguaient des bombes qui faisaient de grands plouf en éclatant sur l’eau.

Camille est allée dans sa chambre. Il y avait bien douze heures qu’elle ne s’était pas connectée à internet. Elle devait être en manque.

Je ne leur avais pas parlé de ma consultation avec l’hémato, mais j’avais envoyé un SMS à Martine en sortant de Becquerel.

J’ai traversé la cuisine pour aller fumer dans la loggia. Elle préparait le repas. C’était mon rôle autrefois. Elle ouvrait aussi elle-même ses bouteilles de Muscadet. C’était la deuxième.

J’ai entendu ce que vous disiez avec Camille. C’est vrai, ça. Qu’est-ce que tu veux emporter?

Je n’en savais toujours rien, mais mon esprit pratique a pris le dessus.

Un lit, je pense, ai-je dit après un court moment de réflexion. Et puis on pourrait partager le linge de maison.

Tu ne prendras pas les serviettes! S’est-elle exclamée. Elles sont neuves. Je les ai payées. Tu prendras les vieilles qui sont à la cave. Il suffira de les laver.

Ses yeux brillaient de rage.

J’étais ébahi.

Et quoi d’autre? A-t-elle aboyé.

Mon cerveau s’est mis de lui-même à recenser ce que nous avions acheté ensemble depuis sept ans, mais je lui ai intimé l’ordre de cesser aussitôt. Tout cela tournait à la farce, mais j’étais le seul à avoir envie de rire. D’ailleurs, ça commençait à sentir le brûlé.

J’ai retiré la casserole de la plaque vitro-céramique d’où s’échappait une vapeur abondante.

Ca nous a laissé un peu de répit, mais elle attendait les poings sur les hanches que je poursuive.

Je n’ai pas pu résister.

Je pourrais peut-être prendre quelques torchons, ai-je dit. Il doit bien y en avoir des vieux à la cave.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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J
Bonjour,Je suis moi même atteinte par cette maladie, je viens de lire tous vos écris, votre parcours du combattant.... je le connais déjà un an que je vis cette galère... et j'ai peu. Je vois que vous parlez du "revlimid" j'ai souri quand vous dites avoir avalé la gélule de suite... je dois commancer le traitement le 25/02 et j'ai très peur..... Comment supportez vous ce traitement?J'aime vous lire, c'est comme un roman...... sourireJane
Répondre
J
<br /> Bonjour jane,<br /> <br /> Désolé pour ce long délai avant ma réponse. J'ai été assez occupé ces derniers temps : divorce, travaux dans mon nouvel appart., déménagement, et puis vacances...<br /> Sans compter mon abonnement à internet que je ne voyais pas venir.<br /> La vie reprend peu à peu.<br /> La suite bientôt sur leblog, mais l'expérience m'a montré qu'il vaut mieux savoir laisser passer un peu de temps, car tout ce qu'on écrit peut avoir des conséquences...<br /> Pour répondre à votre question, je n'ai eu pour ma part aucun effet secondaire avec le Revlimid. Mais je n'en ai pris de façon sûre que pendant deux mois. La suite de l'étude étant en double<br /> aveugle, impossible de savoir si je prends le R. ou un placebo.<br /> Bonne chance à vous.<br /> Amicalement.<br /> JM<br /> <br /> <br />