Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Gare Saint-Lazare.
Je me dirigeais vers le quai 26 quand une puissante voix métallique a résonné sous la verrière, intimant l’ordre aux passagers d’évacuer le train. On venait de découvrir un colis suspect. A entendre les commentaires acerbes des habitués de la ligne, c’était classique.
Des voyageurs se sont fait refouler par les hommes en uniforme qui les ont laissé s’agglutiner en arrière de la ligne virtuelle à partir de laquelle vous devez être munis d’un titre de transport dûment composté, à quelques mètres à peine du convoi, comme si tout danger en deçà de cette frontière était écarté. Les retardataires qui continuaient à affluer venaient grossir l’attroupement. Une bombe aurait fait des dizaines de victimes. Tout le monde s’en foutait. Moi le premier. Je me sentais immunisé contre les attentats. J’aurais voulu m’asseoir pour attendre.
J’ai allumé une Camel malgré l’interdiction. Cette gare était ouverte aux quatre vents. Je n’aurais pas craché sur un verre de rhum. La voix dans les hauts-parleurs continuait à débiter les consignes de sécurité. Les têtes se levaient à l’unisson vers le panneau d’affichage.
Mon téléphone s’est mis à vibrer dans la poche de mon blouson. C’était St Claude.
Il avait deux appartements à me faire visiter. On s’est fixé rendez-vous pour le lendemain, à 11H00 à l’agence. Il était de la nouvelle école. Terminée la pratique du « one shoot » à la papa, m’avait-il expliqué. Maintenant on suit le client jusqu’à ce qu’on trouve le produit qu’il recherche. On ne le lâche plus.
C’était une banale méthode de vente. Je ne lui étais pas particulièrement sympathique.
Un jeune type puant la vinasse s’est adressé à un couple BCBG à côté de moi. Son jeans était tâché de peinture blanche, ses cheveux poudrés de poussière de plâtre. Il a bafouillé une question deux ou trois fois de suite d’une voix pâteuse. On a fini par comprendre qu’il cherchait le train du Havre.
L’homme en blazer a eu un mouvement de recul mais par prudence a répondu poliment à sa question. La femme s’efforçait de masquer sa crainte et son indignation en broyant un sac Longchamp sous son bras crispé. D’un geste nerveux du revers de l’autre main elle époussetait son manteau comme si elle était assaillie d’une nuée d’insectes invisibles. Son regard affolé fouillait l’espace à la recherche d’un sauveur. Un rictus de dégoût a déformé son visage quand elle m’a vu écraser mon mégot de la pointe de la chaussure.
L’ivrogne s’est éloigné en titubant. La foule s’écartait devant lui comme la mer rouge s’ouvrant devant Moïse.
L’exaspération enflait à mesure que la foule devenait compacte. Le retard s’éternisait. Les odeurs corporelles devenaient palpables. Le stress et la promiscuité faisaient monter l’agressivité. Les disputes éclataient pour une bousculade ou un pied malmené. On allait droit à l’émeute quand une voix tombée du ciel a annoncé que la vérification était terminée. Le train allait partir. La foule s’est déchaînée comme les flots par dessus une digue qui se rompt. Je me suis laissé emporter par le flux. Il n’y avait rien d’autre à faire. Le premier siège laissé vacant dans la bousculade a été le bon.
Le calme est revenu dès qu’on s’est mis à rouler. Vaincus par la fatigue les gens s’endormaient ça et là, indifférents au paysage blafard qui défilait au son rythmé des rails, rassurés par la perspective de retrouver à temps l’hébétude tutélaire du foyer familial.
En guise d’entrée en matière, le professeur X s’était présenté quelques heures plus tôt comme un homme au caractère rugueux.
Il avait bien fait de me prévenir, aussi, sans qu’il m’y ait invité j’avais ôté mon manteau et je m’étais assis face au bureau comme on l’aurait fait au théâtre en attendant les trois coups.
Une secrétaire à l’air gêné s’efforçait d’ignorer ma présence et guettait l’orage, le regard fixé sur son écran vide. Elle devait savoir à quoi s’attendre.
D’emblée il m’avait indiqué que je le mettais dans une position délicate. Il n’avait rien contre le fait qu’un patient vienne le consulter pour obtenir un second avis, mais il aurait souhaité que cela se passe dans les règles. De fait, en l’absence d’un courrier de mon hématologue, je le mettais dans une impasse déontologique. Il lui était impossible dans ces conditions de commenter les traitements dont j’avais bénéficié. Son ton était vif et agressif, son visage fermé. Ma position de malade du cancer me semblait plus délicate que celle de donneur de leçons, mais il était plus sage de le laisser en finir. Je n’avais pas fait tout ce chemin pour rien.
Je l’ai laissé achever sa tirade comme on patiente devant le rappel des procédures de sécurité d’une hôtesse de l’air avant le décollage, puis je lui ai calmement exposé la raison de ma visite. Contrairement à ce qu’il pensait, je n’attendais pas de lui un commentaire des traitements dont j’avais bénéficié à Becquerel.
Naturellement il a fallu biaiser. J’ai appris que dialoguer avec certains médecins nécessite d’user de chemins tortueux pour parvenir à leur extorquer des informations. Il faut se plier à leurs manières, maîtriser leurs codes et s’accoutumer à l’usage spécifique qu’ils font de la linguistique et de la sémantique. Aussi, plutôt que de lui faire part des réserves que j’avais quand aux raisons pour lesquelles mon hémato ne m’avait pas proposé de participer à l’étude Revlimid, je lui ai demandé s’il pensait que je pourrais bénéficier d’un traitement d’entretien.
Cela a fonctionné au-delà de mes espérances. Devant l’humilité candide de ma question et voyant qu’il n’était pas dans mes intentions de le pousser dans ses retranchements déontologiques, il s’était lancé dans un cours sur le myélome multiple comme il l’eût dispensé à de jeunes étudiants, sans omettre de préciser le rôle important qu’il avait tenu dans les avancées thérapeutiques des dernières années.
Vers la fin de son exposé il avait retrouvé une attitude mesurée, plus digne de celle d’un médecin.
En conclusion, après un rapide interrogatoire, il en est venu à me dire que j’étais à ses yeux un candidat potentiel pour participer à l’étude Revlimid.
C’était le moment opportun pour lui tendre mes analyses sanguines.
-Ca date de quand? Deux mois? Vos résultats étaient mauvais, m’a-t-il dit. Impossible de vous inclure dans l’étude avec un tel taux de polynucléaires neutrophiles.
Sans le savoir il venait de mettre fin à mes doutes.
Antoine était en train de dégommer au laser ces fumiers d’extraterrestres sur le PC portable du salon quand je suis rentré à Rouen. J’ai glissé mes doigts dans ses cheveux. D’une secousse de la tête il m’a fait comprendre qu’il avait bien capté ma présence. Mais les envahisseurs de l’espace redoublaient d’agressivité. Les réserves en énergie de son vaisseau baissaient dangereusement. Le sort du monde était entre ses mains. Il fallait jouer serré. J’avais confiance.
Sa mère était penchée sur son courrier qu’elle avait étalé en petits tas sur la table Ikéa. Sans lever les yeux elle m’a demandé si tout c’était bien passé à Paris. Elle savait que j’étais allé consulter un spécialiste du myélome. Je lui ai répondu que je n’avais rien appris que je ne sache déjà, et j’ai quitté la pièce.
La situation s’était considérablement simplifiée dans mon esprit depuis que nous nous étions rendus chez l’avocat pour entamer la procédure. J’étais fort de deux certitudes. Ma femme ne voulait plus de moi. Mon cancer était en rémission. Je n’avais pas de temps à perdre en atermoiements. Il fallait que je trouve d’urgence un appartement.
J’ai allumé le PC du bureau pour consulter le résultat des alertes que j’avais déposées sur les principaux sites immobiliers de la région.
Mes critères de recherche étaient assez précis. Ils reflétaient l’expérience que j’avais de la réadaptation des handicapés. La maladie ne me lâcherait pas. Aucun hématologue n’avait cherché à le taire. Un jour viendrait où j’aurai des difficultés à conduire, ou peut-être même à me déplacer. Cela impliquait que l’appartement devait être aisément praticable par une personne à mobilité réduite. La proximité de commerce et un accès aisé aux structures médicales m’étaient indispensables.
Il n’y avait rien de nouveau dans ma boite e-mail. Le marché stagnait. Seuls les prix continuaient à s’envoler. Les rues allaient continuer à se remplir de SDF.
Je suis allé m’asseoir dans la loggia un verre à la main en me disant que l’heure du bain approchait pour Antoine.
Elle est apparue quelques minutes plus tard. Je l’ai regardée par la porte vitrée qui donne dans la cuisine comme on observe des poissons coralliens dans un aquarium, l’exotisme en moins.
Elle a débouché une nouvelle bouteille de Muscadet et s’est servi un verre, puis elle a allumé une cigarette et m’a rejoint dans la loggia.
Sans doute m’a-t-elle raconté les vicissitudes de son nouveau travail à la clinique, ou peut-être m’a-t-elle posé des questions. Je ne l’écoutais pas.
Je me demandais si le type de la gare était bien arrivé au Havre.