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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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LA DECISION

Le téléphone a sonné longuement avant de parvenir à m’arracher au sommeil. J’avais forcé sur le Xanax. J’en avais assez des insomnies.
Je n’ai rien compris aux premiers mots qu’on me disait à l’autre bout du fil, mais j’ai reconnu la voix de Sylvie. Son ton était grave, teinté d’anxiété.
-Il paraît que tu as des problèmes?
-Tu dois être déjà être au courant je suppose, si tu m’appelles. C’est Martine qui t’as dit?
-Oui, je l’ai eue au téléphone hier soir. C’est vrai? C’est sérieux? Elle a déjà engagé des démarches?
-C’est tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Il y a eu un bref silence.
- Tu aurais pu m’en parler. On se connaît depuis combien de temps toi et moi?
-Environ…Trente ans, quelque chose comme ça. Je ne voulais pas t’ennuyer avec mes problèmes…
-Ca sert à quoi selon toi les amis? Qui en dehors de la famille va t’aider dans les coups durs? Tu t’es déjà posé la question? Moi je me la suis posée. J’ai fait le compte, l’autre jour, de ceux qui seraient toujours là. C’était un soir de déprime. J’ai réalisé que pour mon cas le nombre se limitait à trois personnes. C’est tout. Juste trois personnes, dont tu fais partie.
Et toi, tu as déjà compté?
-Non, mais c’est assez vite fait, tu as raison.
-D’accord, on ne s’est pas vus depuis quelques années. C’est la vie qui l’a voulu ainsi. Nous savons tous les deux que cela n’a rien changé à notre amitié n’est-ce pas? Il faut que tu saches que je suis là pour toi. Tu m’entends? Je suis là. Je te répète que je suis là. Je sais que toi aussi tu es là pour moi. Tu l’as toujours été. Tu peux compter sur moi pour t’aider.
Pourquoi tu ne viendrais pas passer un week-end avec moi? On pourrait parler plus tranquillement.
-Je crains que ma compagnie ne soit pas des plus agréable. La nouvelle m’a sonné plus durement encore que quand j’ai appris que j’avais un cancer. Je suis KO debout. Je pense que cela finira par passer, mais pour l’instant je suis…désorienté. J’ai besoin d’un peu de temps pour encaisser.
-Et ta santé?
-Pas terrible. J’ai vu mon hémato il y a quelques jours. Mes polynucléaires sont au ras des pâquerettes. Il m’a prescrit deux mois de facteurs de croissance. Mais ce n’est pas ce qui me gêne le plus. J’ai la nette impression qu’il m’a raconté des craques.
Il y a quelques mois, lors de la consultation entre les deux intensifications thérapeutiques il m’avait annoncé qu’à l’issue de la seconde greffe il me proposerait de participer à une étude de phase III. Il s’agit d’un médicament qui s’appelle le Revlimid. L’étude doit durer un an. Revlimid versus placebo, en double aveugle. Tous les participants prennent le Revlimid pendant deux mois, puis on poursuit les dix mois suivants soit avec Revlimid, soit avec placebo après tirage au sort. Le but est d’apprendre si ce médicament permet d’augmenter la durée des rémissions.
- Et alors? Tu as accepté de participer à l’étude?
-Le problème c’est qu’il ne m’a pas posé la question. C’était comme si il ne m’avait parlé de rien. J’ai fini par l’interroger alors que la consultation s’achevait.
Il s’est embrouillé dans ses explications. Il m’a dit qu’il s’agissait d’un médicament qui n’avait pas encore l’AMM, qu’il fallait pour l’obtenir suivre une procédure complexe, qu’on n’en était encore qu’au stade de l’expérimentation etc…
Je savais tout cela puisqu’il me l’avait déjà dit. Peut-être l’avait-il oublié? Bref, je n’ai pas cru un mot de ce qu’il me racontait. Je savais qu’il y avait ce protocole. Je savais aussi qu’il y a dans toutes études des critères d’exclusion. J’en ai donc déduit logiquement que si il pensait me la proposer quelques semaines plus tôt et qu’il faisait aujourd’hui marche arrière, c’est que je présentais l’un de ces critères d’exclusion.
Pourquoi ne me donnait-il pas une explication plausible? Par exemple la vérité? Que cherchait-il à me faire comprendre?
Que croire? Que mon état était plus mauvais que je le pensais? Que c’était déjà la récidive?
C’était plutôt anxiogène comme situation. J’éprouvais cette gêne que l’on ressent quand on flaire le mensonge. C’était comme s’il me demandait de ne pas insister. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas poussé plus loin mes questions. Mais je l’ai regretté à peine sorti de son cabinet. J’aurais dû refuser son jeu ambigu et tirer les choses au clair tout de suite. J’ai appelé Martine aussitôt. Je lui ai raconté en détail la consultation. Elle était d’accord avec moi. Tout cela n’était pas très clair. Elle m’a dit que c’était peut-être le moment de prendre un autre avis. Elle m’a proposé de se renseigner pour moi. Tu sais que son labo travaille avec les hématologues? Elle connaît parfaitement cette étude.
-Oui, je sais.
-Elle m’a proposé d’obtenir un rendez-vous avec un spécialiste du myélome à Paris. Tu sais comment elle est. Elle finit toujours par obtenir ce qu’elle veut. Elle m’a rappelé le lendemain. Je ne sais pas comment elle s’y est pris mais j’y vais dans une dizaine de jours. J’en aurai enfin le cœur net.
-On peut-être pourrait se voir avant. Que dirais-tu de vendredi prochain? Je ne travaille pas ce jour là. A moi aussi ça me fera du bien de te voir et de te parler. Ma séparation d’avec Paul ne se passe pas très bien. Tu peux conduire? Tu veux que je vienne te chercher à Rouen?
-Ma vue est mauvaise, mais je connais bien la route. Je serai prudent. C’est d’accord. Je vais venir.
-Tu ne peux pas savoir comme cela me fait plaisir.
Tout le plaisir était pour moi. Il y avait quelques temps déjà que j’avais perdu l’habitude d’entendre de bonnes nouvelles.
 
 
J’ai reçu la convocation par la poste quelques jours plus tard. Sur l’enveloppe on pouvait lire : Maître V… Avocat à la cour. Je savais ce qu’elle contenait. J’ai d’abord pensé la flanquer à la poubelle, mais à la réflexion je l’ai laissée traîner en évidence sur le plan de travail de la cuisine sans l’ouvrir comme je le fais avec les courriers bancaires ou les relevés de sécu.
Au bout de quelques jours elle a fini par me demander ce que je comptais faire. Si j’allais lire cette lettre. J’ai répondu que j’allais la lire tout de suite.
 
J’ai cherché le numéro 34. C’était une porte cochère. Un clodo c’était arrêté juste en face et fixait l’entrée. Il était d’une saleté repoussante. Une bouteille à la main, il oscillait sur place en poussant des invectives l’adresse d’on ne sait qui. Je ne parvenais pas à comprendre ce qu’il disait. Je suis passé devant lui. Il dégageait une odeur abominable. Un mélange de sueur acide et de vomissure.
 
L’avocat était en retard. Son associé m’a fait entrer en m’assurant qu’il ne tarderait pas. La secrétaire était déjà partie.
Le bureau était envahi de papiers. Les dossiers s’empilaient à même le sol. Une odeur de tabac froid flottait dans l’air. Par la fenêtre qui donnait sur une cour aux pavés luisants on voyait le jour décliner. Elle est arrivée peu après. Elle s’est assise à côté de moi. Le silence était tel qu’on entendait tomber la pluie. A quoi bon parler maintenant? On avait eu sept ans de vie commune. J’avais l’impression d’être assis auprès d’une inconnue.
Elle avait consulté ce type sans rien m’en dire pendant que j’étais hospitalisé aux soins intensifs. Elle avait même fait évaluer notre appartement par un agent immobilier alors que j’étais dans ma bulle stérile à dégueuler tripes et boyaux.
J’avais trouvé cela choquant qu’elle s’y prenne ainsi. C’était une question de forme, de timing. On aurait pu régler cela entre adultes, dans le respect de l’autre. Je pouvais admettre qu’elle souhaite divorcer, c’était une décision qui la regardait. Procéder ainsi dans le secret avec un tel empressement manquait singulièrement de classe.
Elle m’a dit que ç a faisait plus d’un an qu’elle pensait à divorcer. Depuis le 28 août de l’année dernière exactement. On c’était disputé ce jour là. Je me souvenais de la scène.
On était dans ce restaurant italien où je l’avais emmenée pour tenter de trouver des solutions à ce que je pensais être une banale crise de couple.
J’avais parlé. Je l’avais écoutée. J’avais essayé de comprendre son point de vue. Elle avait refusé d’entendre le mien. Elle se fermait comme une huître quand j’abordais certains sujets.
Peu à peu le ton était monté. Nos bouches s’étaient remplies de propos amers. Des mots durs et froids comme des cubes de glace s’échappaient de nos lèvres exsangues. Ils explosaient en tombant dans un fracas de verre qui se brise. Chacun de nous s’arc-boutait sur ses frustrations. Un serveur observait du fond de la salle les spaghettis al frutti di mare refroidir entre nos mains crispées sur des couverts luisants comme des armes.
Souviens-toi, a-t-elle dit. On a parlé de divorce ce jour là. Trois semaines plus tard tu es tombé malade. Je ne pouvais pas t’abandonner pendant cette épreuve. J’ai décidé de t’accompagner. Ma décision de divorcer n’a rien à voir avec ton cancer.
Depuis elle ne cesse de me répéter cette phrase avec insistance sans que je sache qui de nous deux elle cherche à persuader… Ma décision de divorcer n’a rien à voir avec ton cancer.
Que pourrait-elle dire d’autre? Qu’elle me quitte à cause de mon cancer? Que mon cancer a eu une influence sur sa décision?
J’ai mon idée là-dessus. Inutile d’en parler.
Il y a cependant un fait indiscutable : elle me quitte malgré mon cancer. Elle ne peut faire autrement que de chercher à rendre cette réalité acceptable aux yeux de tous. La position qu’elle adopte est la seule possible. Certains la croiront, certains feindront de la croire, d’autres enfin douteront.
Tous la jugeront.
 
 
Il nous a serré la main en arrivant, avec dans le regard une lueur qui indiquait qu’il la reconnaissait. Il nous a exposé les différentes procédures possibles. Puis il nous a demandé si nous nous étions décidés pour le consentement mutuel. La question en vérité ne s’adressait qu’à moi.
J’avais eu le temps de réfléchir.
J’ai répondu que j’étais d’accord pourvu que l’on fasse au plus vite.
 
Quand nous sommes ressortis la pluie c’était transformée en bruine. Le clodo, immobile, fixait toujours la porte. Il avait cessé de crier.
Elle a tourné à droite.
J’ai pris à gauche.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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