Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Se lever plus tôt qu’en semaine.
Terrasse, arabica, estimer le temps qu’il fera (acceptable)..
Écouter les bruits matinaux d’Antoine et de Caro.
Laisser Camille dormir.
Décider d’aller au marché St Marc.
En conséquence, se hâter.
Trouver une place de parking.
Filer vers les poissonneries, en admirer les produits, se faire ouvrir quelques kilos de coquilles St jacques. C’est la saison qui débute.
Puis faire toutes les travées du marché afin de n’en omettre aucune.
S’émerveiller à chaque pas de la beauté des produits, les comparer, les toucher, les humer, les goûter, en acheter quelques-un que l’on va ranger avec soins dans le caddy.
Les fromages, les charcuteries, les légumes joufflus, les fruits brillants.
Glisser dans la foule qui se densifie peu à peu.
S’amuser des autres promeneurs.
Se rendre jusqu’aux confins, vêtements, quincaillerie, brocante.
Tout regarder.
Perdre Antoine.
Après quelques minutes d’affolement, le retrouver au stand d’un marchand de jouets.
Se fâcher.
Être heureux.
Lui acheter l’avion qui tourne sur lui-même en clignotant de toutes parts en émettant des sons insupportables.
Lui expliquer qu’il faudra le monter à la maison, mais qu’il doit rester dans sa boite pour le moment.
Se faire pardonner de Caro.
L’emmener en douce jusqu’aux fleuristes.
La regarder hésiter, choisir.
Payer pour elle.
Faire semblant que c’est une surprise.
S’embrasser.
Aller au bistrot.
Prendre un panaché, un muscadet, une petite grenadine avec une paille.
Fumer.
Acheter un petit gâteau pour Antoine, un croissant pour Camille, du bon pain, des gâteaux.
Rentrer.
Se bousculer en riant dans l’ascenseur, chargés de paquets.
Croiser Camille dans le couloir de l’appartement, cheveux ébouriffés, lunettes de travers, d’où vous venez ?
De la lune ! Lui donner son croissant. Super !
Ranger ( Caro)..
Monter l’avion d’Antoine, parer sans cesse à son impatience, râler contre l’incroyable perversité des concepteurs chinois d’emballage.
Éponger les coquilles sur du papier absorbant ( surtout ne pas rincer, ou alors dans du lait).
Sortir le matériel de cuisine adéquat.
Faire clarifier un bon beurre aux cristaux de sel à feu très doux dans une casserole à fond épais.
Écumer, laisser refroidir.
Dresser la table avec les jolis couverts.
Vérifier qu’il y a au frais une bouteille de Muscadet sur lie.
Chauffer l’eau du riz.
Faire cuire à la vapeur quelques courgettes et quelques carottes finement débitées ( couteaux japonais ).
Les réserver sur un papier absorbant.
Brancher France Inter pour écouter l’émission « Philo-Fil ».
Prévenir que l’on mangera à 13H00 ( l’émission terminée).
Finir de préparer la table. Eau, pain, fleur de sel, poivre, les fleurs sont en place, serviettes en tissus.
Faire glisser le riz thaï dans l’eau qui frémit, chauffer le four, y mettre les grandes assiettes blanches.
Répartir le beurre clarifié dans deux poêles, très peu dans celle destinée aux légumes, tout le reste pour les coquilles. Feu vif.
Mettre le tablier, ça va gicler.
Spatules de bois.
Installer les coquilles dans leur poêle, les laisser roussir doucement, faire sauter vivement les légumes, les sortir pour un autre récipient pour qu’il restent croquants.
Vérifier la coloration des coquilles, les retourner une à une.
Égoutter le riz qui est cuit.
Crier « à table « , entendre Antoine répéter « à table « à sa sœur, à sa mère, les voir arriver dans la cuisine pour me demander si j’ai besoin d’aide, les refouler comme d’habitude.
Sortir les assiettes du four avec les gants, les dresser, tour de poivre, quelques baies, cuillerée de beurre.
Veiller à l’harmonie des quantités, des couleurs, essuyer les bords des assiettes.
Petit trait final d’un très bon vinaigre balsamique pour souligner les légumes.
Servir Camille et Antoine, Caro et moi ensuite.
Ôter le tablier, les rejoindre.
Goûter une gorgée de Muscadet.
Trancher en deux une coquille, s’extasier de sa cuisson parfaite ( grillée à l’extérieur, encore rosée à l’intérieur, on ne peut obtenir ce résultat qu’avec le beurre clarifié brûlant).
Religieusement, manger.
Parler, commenter le repas, rire.
Attendre que chacun ai terminé, partager les restes.
Finir le verre de vin.
Changer les assiettes ( je ne fais plus rien ).
Laisser Caro amener les tartelettes aux framboises.
Voir la joie gourmande d’Antoine et de Camille.
Apothéose.
Les laisser débarrasser.
Terrasse.
Cigare.
Ce cigare, je suis en train de le fumer, assis sur un plot de béton, devant le centre Becquerel.
Ce n’était qu’un Virtual Sunday.