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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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DIX LONGUEURS D'AVANCE

 

 

J'ai eu l'impression de prendre une porte vitrée en pleine gueule.

A tous les coups, c'était celle de Becquerel.

J'avais le souffle coupé. Je pesais une tonne. Mon corps pétrifié s'est enfoncé d'un cran dans le canapé.

J'étais sonné. J'ai tenté de relire les chiffres. C'était le brouillard. J'avais peut-être mal vu. J'ai laissé se calmer les battements de mon cœur; le regard braqué sur le plafond, en essayant de faire le vide dans mon esprit.

Après quelques instants j'ai jeté de nouveau un œil sur la feuille. Je n'avais pas fait d'erreur de lecture. Les résultats de l'électrophorèse des protéines étaient éloquents. Ils avaient littéralement explosé. Les IgG, déjà anormalement élevés au triple de la normale, avaient encore progressé de 50% en un mois.

Je savais ce que cela signifiait. Selon les cours d'hématologie que j'avais pu lire sur le web, au-delà d'une augmentation de 25%, on se trouvait par définition devant une rechute.

Alien s'était réveillé.

Restait la possibilité d'une erreur du labo. Probabilité pratiquement nulle. Même si l'énorme hématome qui ornait mon avant-bras depuis quatre jours soulignait un manque certain de professionnalisme, les machines d'analyse, elles, devaient être au top.

Camille achevait de prendre son petit déjeuner dans la cuisine.

Je me suis allongé sur le canapé en contemplant la montagne de livres que je venais de décharger du coffre de ma voiture. Après un blanc dont je serais incapable d'indiquer la durée, mon cerveau a repris du service. Les pensées s'entrechoquaient à toute vitesse. J'ai fait un bref calcul. Ma dernière greffe ne datait que de neuf mois. J'aurais pu, en me référant aux statistiques, tabler sur une rémission de deux ou trois ans. C'était une estimation tout à fait raisonnable. Une rechute aussi précoce ne pouvait signifier qu'une chose: la maladie s'exprimait chez moi de façon particulièrement virulente.

Paisible euphémisme qui signifiait en clair que cette saleté voulait ma peau.

Et vite.

Putain! Neuf mois!

Ça n'avait pas été de tout repos.

Je me sentais si fragilisé quand j'étais sorti des soins intensifs après les deux autogreffes consécutives, que j'avais dû renoncer à partir en vacances à Barcelone. Antoine et sa mère s'étaient envolés vers le sud. J'étais resté seul chez moi, englué dans un banal état dépressif de circonstance.

Effet post-greffe.

Mais je n'avais eu le temps de m'éterniser à ces futilités: ma femme, dès son retour d'Espagne, avait demandé le divorce. J'avais trop à faire pour continuer à déprimer. Avocat, procédure, notaires, juge, banquiers, recherche d'appartement, galères et tracas en tous genres. Plus que tout, j'étais habité par le sentiment écœurant d'avoir vécu quelques années environné de mensonges.

Plus gerbant qu'une cure de chimio. Et je m'y connais.

Puis J.Pierre est décédé d'insuffisance respiratoire, après plusieurs semaines de soins intensifs. Je me suis attelé à la réhabilitation de l'appartement que j'avais fini par dénicher. Cela m'avait pris un mois et demi.

Enfin, mon père avait passé l'arme à gauche le jour même de mon déménagement.

Une semaine après son enterrement, je partais me reposer à Marrakech.

J'avais eu en tout et pour tout une semaine de quiétude au Maroc à l'issue de ces neuf mois, avant d'enchaîner sur cette nouvelle péripétie. Le rythme des rebondissements était aussi soutenu que dans une série américaine. Ça commençait à perdre en crédibilité. Un peu too much. J'allais sûrement me réveiller.

Mais je ne rêvais pas.

J'ai réprimé un rire. C'était nerveux.

J'avais dû être une véritable ordure dans une vie antérieure. Y'avait pas d'autre explication possible.

Cette vie est une putain d'aventure. Pourtant c'est la mienne. Je m'y suis habitué. Malgré tout, j'ai la faiblesse d'y tenir un minimum.

Camille est venue m'embrasser avant de partir en cours aux Beaux-arts. Elle a fermé la porte à double tour en sortant. Le silence a pris possession des lieux.

Les signes qui auraient dû m'alerter me revenaient à l'esprit.

La transpiration excessive, la fatigue que je ressentais à Marrakech, les taxis pour rentrer à l'hôtel, les hémorragies anales... Ça aurait dû éveiller mes soupçons. Mais il faisait très chaud là-bas. Et puis j'étais légitimement fatigué après toutes ces mésaventures...

En outre, le fait que je m'inquiète n'aurait rien changé à l'affaire.

Était-ce mon inconscient qui m'avait aveuglé, jugeant utile de m'octroyer une semaine de pause avant que reprennent les hostilités? Cela me semblait maintenant parfaitement évident.

Le scénario s'était déroulé pratiquement de la même manière qu'au début de la maladie. Insidieux et sournois.

Merde! Je n'avais rien vu venir.

J'avais un rendez-vous avec mon hématologue le lendemain. Les analyses, je les avais faites exécuter dans ce but. Dans vingt-quatre heures, j'aurai le verdict.

Peut-être allait-il me dire que ce n'était pas si grave... Je m'étais peut-être alarmé pour rien.

Tu parles! Quelle connerie!

J'imaginais à l'avance l'air contrarié qu'il arborerait, avant de passer aux explications. A la suite du programme, en quelque sorte.

Chiottes!

La colère était la deuxième réaction prévisible, après le choc.

J'étais un peu tendu.

Le seul truc qui aurait pu me relaxer, aurait été de flinguer un notaire, un banquier, un assureur, un agent immobilier, une bonne demi-douzaine d'hématologues et quelques autres nuisibles qui m'avaient pourri la vie, là, tout de suite, d'une longue rafale de MAT 49. Une arme un peu désuète, mais qui avait fait ses preuves.

J'imaginais le soulagement ravi que je ressentirais en soufflant négligemment sur la fumée bleutée s'échappant du canon après le tir.

J'allais un peu trop au ciné ces temps-ci.

De plus, il fallait bien reconnaître que l'idée d'inclure les hématologues dans mes fantasmes de massacre n'était pas une bonne idée. J'allais au contraire les mettre au travail. Les pressurer. En extraire la substantifique moelle. Qu'ils fasse le maximum pour la mienne, de moelle. Qu'ils me bousillent cette saloperie de passager clandestin qui me bouffe de l'intérieur.

Quand aux banquiers, notaires, assureurs et consorts...

J'avais assez déconné. J'ai coupé le projecteur de mon cinéma interne avant d'aller me faire un café dans la cuisine.

Au sixième café et à la sixième clope, je me suis dit qu'il fallait que je parle à quelqu'un.

J'ai appelé Martine. Depuis que je suis divorcé de ma deuxième femme, les relations sont devenues plus simples avec la première.

Par chance, ça n'était pas occupé. Je l'ai eue aussitôt.

-Salut. C'est moi.

J'avais par mégarde utilisé cette formule, comme si on était encore mariés. Mais elle avait reconnu ma voix.

-Ça va?

-Pas vraiment.

-Qu'est-ce qui se passe?

-Je viens de recevoir mes résultats de labo. C'est très, TRES mauvais. En fait, c'est la rechute.

-Tu en es sûr?

-Plus que sûr.

-Déjà? Merde!

-Comme tu dis.

-Qu'est-ce que tu vas faire? Enfin, je veux dire, tu as vu l'hémato?

-Je le vois demain.

-Tu te sens comment?

-Juste un peu fatigué. Sinon, ça fait une heure que je flippe, depuis que j'ai reçu mes résultats.

-Écoute, je suis super en retard...

-Comme d'hab...

-Oui, bon. Te fous pas de moi. Tu veux qu'on se voit ce soir? Il faut qu'on parle.

-J'avais prévu d'aller au ciné.

-Tu vas voir quoi?

-Les Ch'tis. Ça commence à se calmer la furie autour de ce film. Il ne devrait plus y avoir foule.

-Je ne l'ai pas encore vu. C'est à quelle heure la séance? On y va ensemble?

-20h30, je crois.

-Parfait. Je serai rentrée. Chez toi vers 20H00, ça te va?

-OK. Je demanderai à Camille si elle veut venir avec nous.

-D'accord. Il faut que je te laisse. J'arrive au péage.

-A ce soir.

Puisque j'avais le téléphone en main, j'en ai profité pour envoyer un SMS à Sylvie. A cette heure, elle devait être en consultation.

J'ai juste noté mon taux d'IgG. Je savais qu'elle comprendrait.

Puis j'ai allumé le PC. Dans Outlook Express j'ai sélectionné l'adresse d'Yves. J'ai titré mon mail : DEVINETTE.

Salut,

Mon premier commence par RE.

Mon second termine par CHUTE.

Le tout vient de m'exploser à la tronche...

Le premier à découvrir la réponse gagne un repas au resto.

A+

JM

 

Il n'y avait que des pubs dans ma boite aux lettres électronique. J'ai tout effacé.

Je ne voyais vraiment pas qui d'autre prévenir.

 

J'ai regardé le monticule de livres. Je ne pouvais pas les laisser dans cet état plus longtemps. J'ai commencé à les regrouper par collection.

Le téléphone a sonné alors que je finissais de compiler les 10/18.

J'ai essayé de faire court. Je savais qu'à cette heure elle était en pleine consultation. Malgré ses mots apaisants, je sentais l'inquiétude dans le ton de Sylvie. On a bavardé une dizaine de minutes. Au total, on a conclu qu'il était inutile de se mettre martel en tête. Le mieux était d'attendre les conclusions de l'hémato.

-Rappelle-moi demain dès que tu sors de Becquerel.

-Promis.

-Jean-Marc?

-Oui?

-Essaye de te détendre aujourd'hui. Ce n'est peut-être moins grave que ce que tu imagines. Moi, je ne peux pas t'en dire plus. Je suis généraliste, pas hémato.

-Ne t'inquiète pas. Ça va aller. Ce soir, je vais au ciné avec Martine.

-Bonne idée. Embrasse-la pour moi.

-Je le ferai. A demain.

-A demain.


Le rangement des livres m'a occupé quelques heures. J'avais calculé juste quand j'avais acheté mes étagères chez IKEA. J'ai perdu beaucoup de temps pendant mon classement à feuilleter mes trouvailles, à lire des extraits. J'avais fini par empiler quelques volumes que j'avais mis à part en me disant qu'il faudrait que je relise au moins ceux-là.

C'est cela le vrai luxe : dilapider ce qu'on n'a pas. Du temps, en l'occurrence.

Ça m'a rappelé cette histoire :

Un médecin est en train de lire les résultats de labo du patient qui est assis en face de lui.

A mesure que sa lecture progresse, sa mine s'allonge. Finalement, il pose les feuilles et s'adresse au malade.

-Pour tout vous dire, Monsieur, les résultats ne sont pas bons. Je crains qu'il ne faille mettre en place un régime draconien.

-C'est grave, docteur?

-Oui. Il faut prendre des mesures.

-De quel ordre?

-En premier lieu, plus aucun sucre, ni aucune graisse. Uniquement légumes à la vapeur, viandes et poissons maigres grillés sans matière grasse. Plus de fromage, de dessert ou de sucrerie. Fruits uniquement.

-C'est tout?.

-Non. il faut cesser le tabac immédiatement.

-Ça va être dur...

-Évidemment, plus une seule goutte d'alcool.

-Mais...

-Je n'ai pas fini. Il est de mon devoir de vous conseiller aussi de...Comment dire?.. Concernant le sexe... Vu l'état de votre cœur, il faut aussi arrêter tout à fait. Ce serait jouer à la roulette russe...

Le pauvre patient se tasse peu à peu sur sa chaise. Il est pâle comme un morceau de craie.

Au bout d'un moment, il semble se ressaisir.

-Écoutez, docteur. Je vous fais confiance. Je vais suivre à la lettre tout ce que vous venez de me prescrire. Mais j'ai une question à vous poser. Si je m'inflige toutes ces privations, pouvez-vous me promettre que je vais vivre plus longtemps?

-Vivre plus longtemps? Je ne peux pas vous le promettre.

Mais une chose est sûre :

Cela va vous paraître plus long.

 

 

Qu'est-ce que j'avais foutu des résultats du labo?

J'ai cherché un bon moment avant de remettre la main dessus. Je les avais laissés par mégarde sous la pile de livres que je me promettais de relire.

Je les ai feuilleté de nouveau. Pas d'erreur possible.

Je me suis allongé. J'avais envie d'un bon repas, bien gras, bien lourd, et de quelques verres d'excellent bordeaux.

J'ai allumé une nouvelle clope.

Rien à foutre du cancer du poumon. Le myélome tenait la corde.

Avec au moins dix longueurs d'avance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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