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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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BREAK

 

 

Le bus s'est arrêté devant l'hôtel Imperial Borj.

 

 

On n'était qu'une poignée à descendre. L'accompagnatrice qui nous avait tenu en haleine par le truchement du micro depuis l'aéroport nous avait indiqué qu'elle devait escorter le dernier groupe de touristes jusqu'à leur hôtel. Elle promettait de nous rejoindre aussitôt pour une plus ample présentation du pays.

Elle nous avait à la bonne, ceux de l'Impérial Borj. On avait compris qu'on était des privilégiés. Le rendez-vous était fixé une demi-heure plus tard au bar de l'hôtel. Mes compagnons de voyage, vaguement inquiets depuis l'atterrissage, avaient vivement acquiescé à son initiative, soulagés de se voir pris en charge par une jeune femme aussi serviable.

On devait avoir l'air plus con que les autres passagers. Un exploit. Il fallait qu'elle nous cueille à froid. Dans sa sacoche, les bons de commande du carnet à souches destiné aux excursions frétillait d'impatience. Dans ses yeux je voyais, comme sur un écran de cinéma, défiler en technicolor ses rêves de voiture.  Une Logan peut-être, dont j'avais en chemin remarqué le succès commercial au fil des rues saturées de deux roues antiques et pétaradants. L'odeur de moteur deux-temps, typique de Marrakech, empuantissait l'air immobile.


Je n'avais pas la moindre intention de me faire arnaquer, ni de perdre une seule seconde de mon temps à l'écouter tenter de nous fourguer sa camelote touristique. J'ai sauté du car surclimatisé pour m'assurer que l'homme de service en costume local n'oubliait pas de charger mon sac sur son chariot. C'était le début de l'après-midi. La chaleur m'a vivement cinglé le corps, cuisante comme une volée d'orties.
J'avais faim.On n'avait pas mangé à bord du charter. Tout était mis en œuvre par la compagnie aérienne pour diminuer les coûts. Quelques uns avaient succombés aux sandwichs minables vendus au prix d'une dose de cocaïne proposés par le personnel de bord. Pas moi.

J'ai foncé vers l'ombre fraîche de la réception. J'avais préparé mon voucher avant le départ. J'y avais joint mon passeport, et rempli ma fiche destinée à la police touristique pendant le transfert. Je n'ai eu qu'à extraire tout ça de mon sac à dos.

Le jeune type en costume derrière le comptoir n'a rien eu à y redire. Il a lu mes documents, a effectué quelques vérifications d'usage sur son PC tandis que je jouais négligemment avec une pièce de deux Euros sur le comptoir. Il m'a tendu aussitôt la clé de ma chambre. Je l'ai gratifié d'un large sourire et l'ai remercié poliment. La pièce avait disparu sans que je m'en rende compte.

Je n'étais qu'à quelques mètres du bureau de change. Je me suis adressé aux deux employés, dont l'un, un peu en retrait, avait pour fonction essentielle de surveiller ce que faisait le premier. J'ai changé deux cent Euros du liquide que j'avais dans la poche de mon jean.

Un groom attendait au pied de l'ascenseur avec mon sac. Je lui ai montré le numéro inscrit sur le porte-clé en lui tendant une pièce toute aussi volatile que la première.

Deux minutes plus tard, il posait mon bagage sur l'un des deux lits jumeaux.



L'hôtel Imperial Borj avait une réputation détestable.

Un forum virulent découvert sur le web avait mis fin à mes ultimes atermoiements.

Les internautes, furibards, avaient laissé libre cour à leur dépit. On vilipendait entre autre l'absence totale d'animation. Ni club enfant, ni spectacle, ni dancing, ni soirée à thème. Il semblait bien que l'ambiance à l'hôtel dès 22 heures était aussi brûlante que dans l'annexe d'un institut médico-légal de province la veille du pont de la Toussaint. Un bon point pour eux.

Le restau était qualifié de lamentable. J'avais l'intention de prendre tous mes repas en ville malgré la demi-pension obligatoire.

Le service de chambre était réputé très tardif, voire certains jours carrément absent. C'était parfait. Aucun risque qu'une femme de chambre vienne troubler ma sieste.

Enfin, la fronde s'organisait autour des cinq étoiles attribuées éhontément à l'établissement. Personne ne semblait comprendre qu'il s'agissait là de critères locaux et non européens.

Les tarifs pratiqués n'excédaient que de peu ceux du Formule 1 de la zone industrielle de Limoges en basse saison.

Une aussi mauvaise publicité avait fait de l'Imperial Borj un établissement en perte de vitesse. Avec un peu de chance, il n'y aurait presque personne.


Je suis allé sur le balcon. La piscine, de taille modeste, ressemblait à une oasis à l'abandon. Voilà qui était de bon augure. Pas un seul enfant braillard en vue. Trois ou quatre couples de vieux rôtissaient sur des transats en s'emmerdant béatement dans un silence de cathédrale. Paradoxal dans ce pays de mosquées.

La chambre était immense, la propreté correcte malgré l'usure générale. La serrure du mini-bar a tenté en vain de me résister. A l'intérieur, pas une goutte d'alcool, comme il fallait s'y attendre. J'ai repéré trois boîtes de Tonic parmi d'autres sodas. Le frigo fonctionnait. J'ai sorti le litre de gin que j'avais acheté dans un duty free de Charles de Gaulle. Elle ne rentrait pas. Je l'ai remisée dans le coin d'un placard, et suis allé dans la salle de bain remplir le bac à glaçons. Le robinet fuyait un peu, mais en silence. Marbre, serviettes propres et provision de papier cul suffisante pour étancher un début de tourista. Je me suis ravisé au dernier moment. J'ai fait le plein du bac avec un fond d'eau minérale que j'avais importé de France.

Je me suis changé. Un dernier coup d'œil sur mon plan que j'ai laissé sur le lit, j'ai mis dans mes poches un paquet de clopes détaxées, ma poignée de dirhams et j'ai filé.


L'Impérial Borj était situé dans l'Hivernage, non loin de la médina. La situation géographique était idéale. Il n'y avait pas plus de dix ou quinze minutes à pied pour rejoindre la place Djema el Fna. J'ai traversé au pas de charge un hall monumental à l'architecture plutôt réussie. Mes compagnons de voyage qui en étaient encore à s'échanger les stylos pour remplir leurs fiches de police ont compris sur l'instant qu'il ne faudrait pas compter sur moi pour mettre de l'ambiance dans le groupe, dont je n'avais par ailleurs nulle intention de faire partie. Je tenais plus que tout à ma solitude.

J'ai posé une stupide question de touriste au portier qui somnolait debout à l'entrée. Il m'a fait une réponse de marocain pur jus.

Qu'on prenne à gauche comme à droite pour se rendre à la Koutoubia, c'était «  kif-kif ».

J'ai pris à droite, pour longer la Mamounia. Malheureusement, la réserve à VIP était en travaux. Une seule ouverture, surveillée par des hommes en uniforme, ménagée dans l'interminable palissade de tôle, autorisait l'accès au casino. J'ai évacué de mon esprit le projet que j'avais d'y passer une soirée au bar.

Au bout de quelques minutes de marche, j'ai atteinds la place Djema El Fna. Je ne m'étais pas attardé sur les détails qui d'ordinaire ralentissent le pas des touristes. Le soleil commençait à me cuire, mais je touchais au but. Cela faisait deux jours que je rêvais de la terrasse de l'Argana. Je suis monté directement au troisième étage. Je me suis assis à une table qui longeait le parapet. La vue était idéale pour l'observation. J'ai allumé une clope après que le serveur ait déposé devant moi le thé à la menthe et l'assiette de pâtisseries que j'avais commandés en passant. Plus rien ne pressait. Le stress et la fatigue se sont dilués peu à peu dans l'air alentour dès la première gorgée de thé. A la deuxième je me suis rendu compte que j'avais conservé ma montre. Je l'ai ôtée pour la fourrer dans une poche. A la troisième j'ai senti mon corps se détendre tout à fait. Mes fesses ont glissées sur le fauteuil et mes jambes se sont allongées sous la table.


Je m'étais rendu chez mon généraliste deux jours avant le départ. Il m'avait fait me déculotter avant de me demander de grimper à quatre pattes sur la table d'examen où il m'avait planté son doigt dans le cul avec dextérité, fruit d'une longue pratique professionnelle.

Les hémorragies n'avaient pas cessées, se limitant cependant à apparaître lors de l'expulsion des selles.

Fissure anale, avait-il diagnostiqué. De toutes façons, le traitement est le même que pour les hémorroïdes.

Je l'avais assuré, afin qu'il puisse affiner son diagnostic, que je faisais ordinairement un usage tout à fait conventionnel de mon anus.

Il m'a demandé où en étaient mes plaquettes. Ça m'a rappelé que j'avais négligé de faire mes prises de sang hebdomadaires depuis pas mal de temps. J'avais été trop occupé par mes travaux et le déménagement. Il faudrait que j'y pense dès mon retour. J'avais un rendez-vous avec mon hématologue sous peu.

Il m'avait prescrit suppos, onguent, laxatif, ainsi que quelques autres médicaments destinés à pallier aux petits désagréments potentiels de mon voyage. Il avait rédigé un certificat destiné à la Sécu, m'autorisant à me rendre à l'étranger. Après les évènements que je venais de traverser ces derniers mois, il avait aisément convenu que j'avais besoin de faire un break.

On avait ensuite bavardé plaisamment de Marrakech où il avait effectué son service militaire au titre de la coopération.

A la pharmacie j'avais demandé qu'on m'indique le laboratoire d'analyse le plus proche. J'avais passé un coup de fil pour prendre un rendez-vous dès le lendemain de mon retour.


Je n'avais pas de projet précis autre que celui de lire « Les Bienveillantes » dont j'avais acheté un exemplaire dans une édition de poche à l'Armitière. Par sécurité, je m'étais également muni « d'Ébauches de Vertige » de Cioran. C'était mon troisième séjour à Marrakech. Je connaissais suffisamment la ville pour savoir ce que j'avais à y faire. Je n'avais pas l'intention de revoir les sites touristiques d'un intérêt limité, à l'exception de l'ancienne salle des ablutions de la medersa Ben Youssef qu'on avait transformé en toilettes high-tech, où l'on pouvait, dans une fraîcheur paradisiaque et un silence subtilement rehaussé du glouglouti discret d'un petit jet d'eau, abandonner ses tripes à leur basse besogne en méditant sereinement. Un véritable paradis en miniature situé au beau milieu des souks, où l'artisanat marocain, en raison de son omniprésence têtue, finissait toujours par me donner la nausée.


Mes pensées flottaient librement tandis que je dégustais mes pâtisseries le plus lentement possible. Je n'avais passé que quelques jours dans mon nouvel appart à Rouen avant de m'envoler pour le Maroc. La cohabitation avec Camille s'organisait.


Le matin elle partait à ses cours aux Beaux-Arts vers 8H45 pour ne réapparaître qu'en fin d'après-midi. En l'attente d'être tout à fait réveillé, je consacrais le début de la matinée aux tâches ménagères, puis après la douche, je me rendais jusqu'à la place du vieux marché pour acheter le pain.

Je croisais chaque jour le même clodo.

Il était invariablement planté devant le porche du parking de l'hôtel Best Western, rue du Vieux Palais, une boîte de bière à la main ou posée entre les pieds, son regard immobile fixé sur une cible que je n'avais pas pu déterminer avec précision mais qui semblait avoir pour lui une importance vitale.

Un flot constant de paroles sans queue ni tête s'échappait de ses lèvres d'un ton monocorde, exempt de toute émotion, comme si les pensées qui l'habitaient s'échappaient librement de son esprit sans passer par le filtre de la raison, ni par quelque autre contrôle cognitif. Parfois on percevait dans ce flux logorrhéique qui s'écoulait, dense et paisible comme un fleuve qui achève son cours à l'approche de l'océan, l'aumône d'une cigarette ou d'une pièce de monnaie.

En raison de ses dreadlocks, de sa barbe et de son look reconnaissable entre tous, je l'avais nommé Rasta. J'avais fouillé ma mémoire pendant plusieurs jours avant de me souvenir où et quand je l'avais déjà vu. Ça m'était revenu un matin alors que je le voyais passer sous mes fenêtres de son pas traînant. C'était l'automne dernier, quand je m'était rendu chez l'avocat de la rue Damiette pour mettre au point les détails du divorce. Déjà à cette époque il restait planté des heures devant un porche, mais son registre lexical était franchement orienté à l'insulte. Il semblait plus calme maintenant, et il avait changé de portail. Était-ce le signe d'une amélioration sensible de son état psychiatrique?

Il y en avait un autre, qui faisait le planton à l'entrée de la boulangerie aux heures d'affluence. Le style était résolument différent. Celui-ci était un mendiant professionnel. Il pratiquait une technique marketing éprouvée, quoique banale.

A chaque passant il tendait un carton que je m'étais interdit de lire in-extenso, où était décrite en quelques mots griffonnés au marqueur une situation sociale précaire. Il captait l'attention des récalcitrants qui tentaient de passer sans le voir en les gratifiant d'un « bonjour Monsieur » vif dont il atténuait l'agressivité par un pauvre sourire crispé, peaufiné au cours des années. C'était un petit fonctionnaire de la manche, doté, comme j'avais pu le remarquer, d'horaires réguliers, et même de jours de congé.

Il avait ses habitués, des petits vieilles pour la plupart, à qui il concédait, en échange d'un sac en plastique au contenu mystérieux ou d'une piécette, quelques mots destinés à leur donner l'illusion que quelqu'un encore se préoccupait d'elles.

Je faisais en sorte de ne jamais croiser le regard de cet escroc. De la même manière, je zappais systématiquement la pub à la télé afin de ne jamais rien en voir.

Je rentais ensuite chez moi après avoir visité les étals des poissonniers du marché couvert.

C'était l'heure ou débarquait en ville la horde de japonais hérissée de Nikon et coiffés de bobs, dont l'irrésistible progression en rangs serrés vers le bûcher de Jeanne d'Arc devait se fendre en deux part égales à l'approche de l'imperturbable Rasta, planté au beau milieu de la rue comme un brisant dans une passe.

Réjoui de ce spectacle, je m'arrêtais pour lui filer une clope qu'il empochait sans me voir.

A l'appart, je passais le reste de mon temps à écrire sur mon PC, ou à lire dans le canapé.

Dès que Camille rentrait, en fin d'après-midi, je lui laissais le champ libre. Chaque jour j'allais marcher en ville, tandis qu'elle prenait un peu de repos.

Je commençais à prendre plaisir à ces sorties hygiéniques. Je ne me lassais pas d'observer le comportement de mes contemporains. Chaque être est une énigme. Chaque homme porte en lui une partie de la vérité. Quand le temps le permettait, je m'installais à une terrasse de bistrot pour les regarder déambuler tout à mon aise, cherchant à deviner quels espoirs ou quels drames les animaient.

Plus que les passants, ceux qui m'intéressaient le plus vivaient dans la rue.

Le mendiant de l'entrée du centre commercial de la place Saint-Marc pratiquait la même technique que celui de la boulangerie. Les trois vieux de l'Espace du Palais écoutaient un transistor posé sur un carton retourné sans un regard pour les piétons. Ils changeaient de place deux ou trois fois dans la journée afin d'être toujours à l'ombre. Ils voulaient discuter entre eux à la fraîche.

Un autre déglingué hantait les abords de l'Espace du Palais. Rasta n'était guère reluisant, mais Diogène pulvérisait sans conteste tous les records de saleté. On avait l'impression qu'il ne tenait debout que grâce à ses vêtements qui, raidis de crasse, lui faisaient office de tuteur, et limitaient les dangereuse oscillations dont son corps était animé. Il était d'une maigreur effrayante. On pouvait à certaines heures le voir zigzaguer dans un petit périmètre, une éternelle bouteille de mousseux coincée sous le bras gauche, arborant à ses lèvres maintes fois fendues un large sourire, et dégageant une terrifiante odeur d'urine qui l'assurait de traverser en toute impunité, au grès de ses trajectoires fantasques, les foules les plus compactes des heures d'affluence de la rue du Gros Horloge.

Il y en avait d'autres encore, comme le type au transistor qui exhibait son chien et son lapin, et qui remportait un franc succès auprès des enfants. Mais je me méfiais du petit nerveux qui avait élu domicile au passage clouté à l'endroit où la rue Jeanne d'Arc croisait celle du Gros, qui était parfois agressif quand il avait forcé sur la bibine, bien qu'il puisse aussi être comique à ses heures.

Les musiciens de rue ne m'intéressaient pas, ni les bandes de zonards et leurs chiens imbéciles auxquels la police municipale livrait une chasse tenace.

Le soir, vers 20H00, un groupe se formait devant La boulangerie Paul. On attendait la sortie des poubelles. L'employée qui avait la charge de pousser les containers sur le trottoir devait battre en retraite au plus vite pour ne pas se trouver bousculée pendant la curée. Les bacs étaient vidés de leur pain en quelques secondes.

D'autres personnage faisaient leur miel des reliefs des nantis dans une relative discrétion.

Un soir, alors que j'observais en sortant du débit de tabac deux clodos ivres morts qui se disputaient une bouteille à côté du DAB de la rue Armand Carrel, j'avais aperçu une jeune fille d'une vingtaine d'année qui fouillait à toute vitesse les poubelles des commerçants, nombreux à cet endroit.

Elle était habillée proprement dans un style fun, cheveux coupés courts, piercings discrets. Pas d'indice apparent de toxicomanie. Elle remplissait son petit sac à dos de marque de produits alimentaires après en avoir vérifié à l'œil l'état de consommation. J'ai longuement regretté par la suite de n'avoir pas eu le réflexe de l'aborder afin d'échanger avec elle quelques mots, ou au moins de lui avoir donné de quoi s'offrir un repas décent, mais elle avait disparu, à peine l'avais-je repérée, d'un pas rapide et déterminé, pour masquer sa honte.

Quand je rentrais, c'était le moment où nous parlions, Camille et moi. Les échanges étaient parfois légers, parfois denses, en fonction de nos humeurs respectives. Puis, abandonnant toute activité intellectuelle, je me consacrais à la préparation du repas et à l'épluchage systématique du programme télé que je lisais sur le PC, dans l'espoir fou qu'il y ait au moins une émission correcte, serait-elle annoncée à une heure tardive.

Camille se retranchait ensuite dans la chambre où elle trafiquait je ne sais quoi. Je ne l'apercevais plus que très tard, quand l'abrutissement télévisuel m'avait gagné, m'épargnant ainsi la prise d'un antidépresseur, alors qu'elle se rendait dans la salle de bain avant que de se coucher, et qu'elle me gratifiait au passage d'un baiser furtif. C'était l'heure ou je dépliais le clic-clac, à moins que j'ai décidé d'aller au cinéma ou de prendre un verre à une terrasse si le temps était doux, histoire de me livrer une fois de plus à ma manie de l'observation.

Je commençais en somme une vie de retraité avant l'heure, sans projet concret autre que de lire, écrire et tâcher d'organiser de prochaines vacances cet été avec mes enfants, attitude on ne peut plus cohérente, quand on songe qu'il n'y avait aucun espoir que je jouisse un jour d'un vieillissement standard, d'une sénescence paisible, et du naufrage commun que chacun est en droit d'espérer. Le myélome en faisant irruption dans ma vie avait singulièrement réduit mes prétentions en terme d'espoir. J'étais plus proche du stade du bilan que de celui des projets.


La foule se densifiait sur la place Djema el Fna à mesure que le soleil baissait sur la forêt de paraboles qui couronnait les toits. Des groupes d'hommes en blouses blanches avaient dressé à la hâte les stands des restaurants d'où s'élevaient les fumées épaisses des braseros. Les ampoules nues en guirlandes s'allumaient ça et là, tandis que les tambours des danseurs et les flûtes des charmeurs de serpents envahissaient l'espace de leurs sonorités hypnotiques.

C'était le moment que j'attendais pour me perdre dans cette humanité grouillante qui flânait dans les travées, parmi les amoncellements de légumes multicolores, les montagnes de brochettes, les pyramides de têtes de moutons grillées, les bassines d'escargots, les plateaux de poissons et de fruits de mer, les piles de gâteaux, les senteurs de grillades et d'encens mélangées.

Plus tard, après m'être soûlé d'odeurs et de couleurs, et m'être maintes fois fait accoster par les serveurs qui tâchaient d'attirer les passants à leur table avec humour, je me suis invité pour dîner à une gargote fréquentée par les Marrakchis.

Puis je suis allé traîner les rues adjacentes, moins surveillées par la police en civil, où les rabatteurs de tous poils proposaient à la sauvette et à mots ambigus toutes sortes de services plus ou moins glauques, alcool, haschich, garçons ou filles, avant de regagner l'Imperial Borj.

Dans ma chambre, j'ai par réflexe allumé la télé. Il y avait sur TV5 une émission qui commémorait le trentième anniversaire de la mort de Claude François.

J'ai zappé sur une chaîne en arabe, et je me suis servi un gin tonic.

 

 

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