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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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PARTIR



Quelqu'un avait jeté une couverture sur moi et m'avait laissé dormir dans le canapé. Aucun souvenir de la fin de soirée. J'ai repéré d'un œil glauque le papier en équilibre sur un verre, laissé en évidence au beau milieu de la table dévastée. Mes lunettes étaient posées par dessus. C'était un emballage de paquet de clopes qu'on avait déplié. C'était écrit : salut Tonton. Un message de Paul qui avait dû venir chercher Louis pour l'emmener au lycée, et m'avait trouvé là, dans un semi-coma.


Pourquoi il m'appelle Tonton, déjà?


J'ai vite compris que ce n'était pas le moment de faire des efforts de réflexion. J'avais l'impression de porter un casque en plomb. Des CRS furieux cognaient dessus de leurs longues matraques noires à chaque fois que je tentais d'aligner deux idées consécutives. Un tabassage en règle. Mieux valait faire dans le binaire. J'avais besoin d'un café en urgence.


Dans la cuisine, je suis resté dubitatif devant les chromes rutilants d'une machine un peu trop sophistiquée pour moi à cet instant précis. Je déteste les énigmes matinales. J'ai appuyé au hasard sur les boutons jusqu'à ce que des voyants s'allument. J'ai fini par débusquer des dosettes de café après une fouille minutieuse des placards. La machine infernale a émit un vrombissement qui m'a vrillé le crâne comme la fraise d'un dentiste. J'ai fini par faire déborder une tasse de liquide noir, brûlant et fadasse au bout de quelques secondes éprouvantes, que j'ai ingurgité à petites gorgées après m'être ébouillanté les doigts en tentant d'éponger les dégâts.


J'ai préparé une deuxième tournée, en prenant soin cette fois de diminuer le volume d'eau de moitié. Ma veste pendait au dos d'une chaise. J'ai trouvé le tube anonyme dans une poche intérieure. J'ai gobé la gélule de chimio et les autres comprimés. J'ai fait passer le tout avec le fond d'une bouteille d'eau qui croupissait sur un plan de travail.
Pas vu l'ombre d'un comprimé de paracétamol dans les parages. Dommage.


Je suis allé méditer sur la misère de la condition humaine dans les chiottes. Je ne connais pas de meilleur endroit au monde pour philosopher. Ni de meilleures circonstances qu'une gueule de bois. Les conditions étaient optimales. Le slip aux chevilles, mes pensées se traînaient lamentablement. Mes boyaux faisaient de la résistance. Ce n'était pas habituel. Le sang que j'ai trouvé sur le papier après m'être torché ne l'était pas non plus. Je suis resté un instant décontenancé devant la large trace d'hémoglobine rouge vif cernée de merde. J'ai pensé avec ironie au dormeur du val de Rimbaud.


Il y a quelques temps encore, un saignement m'aurait inquiété plus que de raison. Mais j'avais passé ce cap. J'avais assimilé certains paramètres constitutifs de la maladie. Ses débuts en fanfare avaient fait de moi de moi une larve anémique, mais la riposte des hémato m'assurait pour l'instant des conditions de survie acceptables. Cette salope tentait maintenant de s'immiscer dans mon esprit, après s'être emparée de ma moelle. Hors de question d'être son jouet. Je ne me laisserai plus surprendre aussi facilement qu'au début, malgré la perfidie qu'elle mettait à me signifier sa présence aux instants les plus incongrus.


Je n'avais pas relu Montaigne depuis le lycée. Une remise à jour en matière de stoïcisme s'avérait urgente. Même si j'apprenais peu à peu à riposter aux coups de butoir de l'Alien qui avait élu domicile dans mon organisme, il fallait cependant rester prudent et organiser la défense. Les livres y pourvoiraient. Ils m'avaient aidé à vivre depuis que j'avais appris à lire. Je comptais bien sur eux pour m'aider à mourir.


Une petite hémorragie ne portait pas à conséquence. C'était une broutille. Juste un rappel de la maladie qui voulait me dire qu'elle ne faisait que sommeiller. Ce n'était qu'un avertissement, mais rien n'indiquait que lorsqu'elle surgirait à nouveau je saurai alors garder mon sang-froid.


Je me suis dit qu'il serait dommage de saloper mon costard. J'ai essayé de tarir le saignement avec du papier. Le rouleau y est passé. En désespoir de cause, j'ai plié quelques feuilles de papier que je me suis coincé dans la raie.


Mon café allait refroidir.

 

 

L'expresso hurlait à la mort pour la troisième fois quand j'ai entendu Sylvie qui descendait avec précaution l'escalier de la mezzanine. J'ai éclaté de rire quand je l'ai vue apparaître, cadavérique et échevelée.


Tu as oublié de te démaquiller? Ai-je fait d'un ton badin.


Non, c'est exprès pour n'avoir pas à me remaquiller ce matin.


Tu entends l'armée rouge qui défile dans ta tête?


T'as écouté la radio? Je ne sais pas ce qui se passe. Cette nuit, ils ont dû décréter la mobilisation générale...


J'ai poussé l'héroïsme jusqu'à lui préparer un café. Ensuite, on s'est tu. Elle s'est concentrée sur un sudoku force 7 qu'elle a trouvé dans les dernières pages d'un magazine, tandis que je me suis allongé avec un bouquin sur un lit de repos.


On n'a retrouvé l'usage de la parole que deux bonnes heures plus tard.


C'est quand ton golf?


Cet après-midi. 14H00. Mais je ne pense pas...


Si, tu vas y aller. Ça va te faire du bien. Moi, je prends une douche, et je pars

.

Déjà? Je pensais que nous allions passer la journée ensemble.


Il faut que je passe chez IKEA et que je rentre à Rouen. Camille doit arriver ce soir. Les vacances scolaires sont terminées.


Tu reviendras, ou tu comptes disparaître à nouveau?


Je reviendrai. Je n'ai plus rien à cacher maintenant que je suis redevenu moi-même. De plus, je vais emmener ce livre que j'ai entamé. Il faudra que je te le rapporte.


Elle m'a raccompagné jusqu'à la porte après que j'ai pris une douche et que j'ai rassemblé mes effets.


Viens quand tu veux. Tu sais que tu es ici chez toi.


Oui, je sais, ai-je dit en déverrouillant les portières de la voiture.


Je l'ai serrée dans mes bras.

 

 

J'ai repris la route après avoir fait le plein d'objets utilitaires bon marché à l'enseigne suédoise. Le mal de crâne s'estompait à mesure que je traversais la Somme. J'ai eu de la chance en arrivant à Rouen. J'ai trouvé une place de stationnement sur les quais en face de chez moi.


J'ai balancé mes sacs dans le séjour et j'ai allumé le PC. J'ai fait le tour de mes trois boites mails, éliminant sans lire tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à de la pub, ainsi que les expéditeurs inconnus.


Il ne restait pas grand-chose après mon tri sélectif. Dans ma boite officielle il y avait un message de mon ex. J'ai stoppé in extremis mon doigt qui allait cliquer sur supprimer. J'ai pensé à Antoine que je devais avoir avec moi ce week-end. Peut-être y avait-il quelque chose d'important dans ce message?


J'ai d'abord épluché le gros du courrier et répondu à mes correspondants avant d'en venir à celui que j'avais conservé pour la fin.


Il était bien question d'Antoine. Il s'agissait d'une simple mise au point pour les horaires du week-end. Le reste du texte était assorti de détails de sa vie privée dont je n'avais que faire. Problèmes d'argent, de plomberie, de santé, de baby-sitter, de gestion du temps. Même le chat s'était suicidé en se jetant du cinquième étage. Un galimatias maladroit de plaintes diverses dont elle était coutumière et qui me laissait froid, malgré un léger fond nauséeux que j'attribuais à Jack Daniel's.


J'avais déjà reçu des commentaires éberlués de mes correspondants au sujet de l'incongruité de ses mails. Je savais à quoi m'attendre.


Je ne voyais pas l'intérêt de gloser plus avant. J'en avais soupé pendant des années de ses angoisses et de ses plaintes perpétuelles. Il n'y avait rien à y faire. J'avais déjà perdu assez de temps comme cela. J'ai répondu uniquement sur ce qui me concernait désormais. Je lui ai demandé de me déposer Antoine le samedi matin à 10H00 comme elle s'y proposait, et lui ai confirmé que je le ramènerai le dimanche soir.


Je suis retourné aux toilettes pour en voir où en étaient mes tripes. Ça n'avait pas trop coulé. Ça avait même l'air de ne plus saigner du tout. Je me suis garni de papier absorbant propre, et j'ai enfilé un pantalon de pyjama en conservant mon slip. J'étais plus à l'aise pour commencer mes recherches. Le sang en s'écoulant avait eu raison de mes dernières hésitations. J'avais réorganisé l'ordre de mes priorités. Partir. Il fallait que je prenne d'urgence des vacances pendant que c'était encore possible.


Je surfais depuis deux heures sur des sites de voyages à prix cassés quand j'ai entendu qu'on sonnait. La minuterie du couloir s'est éteinte à l'instant où j'ai ouvert. C'était Camille. Elle avait posé autour d'elle quatre ou cinq sacs en toile synthétique de toutes les couleurs.


Tu n'as pas tes clés?


Si, mais je n'arrive pas à ouvrir.


J'ai remarqué alors que j'avais laissé ma propre clé dans la serrure.


Bon, entre. Je vois que tu as quelques affaires avec toi.


Il en reste autant dans la voiture de maman. Elle m'attend en bas.


Dis-lui de monter un moment.


Elle n'a pas le temps. Elle part à Paris. En retard, comme d'hab.


Ce sera pour la prochaine fois. Va chercher le reste, je m'occupe déjà de ces sacs.


Quand elle est réapparue après quelques minutes, j'avais regagné mon clavier.


Qu'est-ce que je fais de tout mon bordel?


Je t'ai fait de la place dans la penderie. Il y a aussi ce petit placard qui est pour toi, ainsi que le tiroir du bas de la commode. Tu peux mettre des sacs sous le lit.


Je l'ai laissée se débrouiller. De toutes façon, on n'a pas les mêmes méthodes de rangement. La sienne est plutôt frustre. Elle tasse tous ses vêtements en vrac et vérifie ensuite qu'on parvient à refermer la porte ou le tiroir. A défaut, elle bourre avec le pied en s'aidant de gros mots. Son côté artiste.


J'étais en train d'hésiter au sujet d'une croisière sur le Nil.


En cette saison, les prix étaient particulièrement bas. Rien d'autre à faire que de se laisser balader sur les sites par des guides agréés. Ça semblait séduisant. Mais ça pouvait aussi rapidement s'avérer cauchemardesque. La vision infernale d'un groupe de crétins traversant au pas de charge des sites historiques sous un soleil de plomb, pressés de rentrer au plus vite pour ne pas rater le couscous-boulettes communautaire et la soirée dansante m'a traversé l'esprit. Je ne me sentais pas d'humeur à supporter cela. J'ai cliqué avec dégoût. Camille regardait l'écran par dessus mon épaule.


Tu pars en Égypte?


Non, tu vois, je laisse tomber.


Tu vas où?


J'étais tenté par la Thaïlande. J'avais gardé un excellent souvenir de ce pays dont j'étais loin d'avoir goûté à tous les plaisirs. Mais je me suis dit que si ma santé se dégradait sur place, malgré des structures de soins très correctes, le rapatriement risquait d'être un peu compliqué. J'avais besoin de sentir le soleil sur ma peau. Je rêvais de porter des vêtements légers. Pour ces raisons, j'étais résolu à me rabattre sur le Maghreb.


Pas question d'envisager un séjour strictement balnéaire. Je m'ennuie toujours à mourir sur les plages. On y lit très mal.


Exit également la promiscuité imbécile des circuits touristiques, les insupportables clubs de vacances et leurs non moins insupportables animateurs.


Je ne sais pas encore. Au Maroc, sans doute.


Encore?


Ben oui, encore.


Dis-donc, je vais dormir où?


Là. Dans le lit. Je te laisse la chambre. Tu auras un lit confortable, un bureau pour travailler, un PC qui fonctionne bien, et un peu d'intimité.


Super! Et toi, tu dormiras dans le clic-clac?


Tu vois une autre solution?


Non, bien sûr. Et Antoine?


Quand nous serons tous les trois, vous dormirez ensemble. Quand il sera là en ton absence, je lui laisserai la chambre.


OK. C'est sympa. T'as quelque chose à manger? Je n'ai rien avalé depuis hier soir.


Je n'ai pas eu le temps de faire les courses. Va fouiller la cuisine.


J'ai repris mes investigations, mais elle devait avoir vraiment faim.


Dis-donc, y'a rien à bouffer à part des spaghettis et du Nutella?


Y'a de la bière et des harengs à l'huile.


Beurk!


Tu n'as jamais su ce qui est bon. Tu devrais tester le hareng-Nutella.


Dégueu...


J'ai regardé l'heure en bas à droite de l'écran en riant en douce.


Je m'habille. On va manger une bricole en ville. J'irai faire les courses demain.


Super!


On est rentrés une heure plus tard, après une discussion à bâtons rompus portant sur la littérature et l'art contemporains.


Elle s'est jetée aussitôt sur le PC. Inutile de rêver. Il me sera désormais impossible en sa présence d'approcher la fenêtre sur le monde.

 

 

J'ai refermé en douceur la porte de sa chambre et j'ai sorti le portable de la mallette que j'avais planquée sous le clic-clac...

 

 

 

 

 

 

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M
captivant et tellement vrai!!!j'attends la suite
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