Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Une infirmière me rase le crâne avec une tondeuse électrique.
Ce n’est pas celle entre les mains de laquelle la veille j’avais eu l’impression de n’être ni plus ni moins qu’un rôti de porc qu’elle avait à préparer. Celle-ci est douce et mesurée. Ses paroles sont respectueuses. Sa présence apaisante. Une professionnelle.
Quand elle a fini de ramasser les touffes de cheveux, elle me laisse seul dans la salle de bain pour que je puisse prendre une douche à la Bétadine.
On m’a fait la chimio. On m’a injecté les cellules souches le lendemain.
Il paraît que je sens l’artichaut à plein nez. Phénomène bizarre, mais normal.
Bien sûr, j’ai des nausées. Mais je ne régurgite rien, puisque je n’avale rien.
J’ai des difficultés avec le mitigeur de la douche pour obtenir la température désirée. J’ai toujours des problèmes avec les mitigeurs. C’est comme avec les caisses de supermarché qui tombent en panne quand mon tour arrive.
Le système d’accrochage de la pomme de douche est cassé. Je dois couper l’arrivée d’eau par instants pour faire mousser la solution antiseptique, puis rallumer pour rincer.
Là, c’est toujours trop chaud ou toujours trop froid.
Il faut aussi veiller à ne pas mouiller zone de la chambre d’où pend le petit tuyau transparent.
Je ne prends aucun plaisir à cette douche qui va pourtant être la dernière avant longtemps.
Après m’être séché, et avoir revêtu un pyjama, j’enfile une sur blouse stérile, un masque, une charlotte et des sur chaussures. Ainsi équipé, on me mène à ma nouvelle chambre.
C’est une chambre d’hôpital du même style que la précédente, juste un peu plus grande.
On me donne quelques explications, puis on rebranche une perfusion.
Essayer de me rappeler le jour qu’on est nécessite un vrai effort. Je manque de repères.
Il n’est plus écrit « TRX » au marqueur (pour « Tranxène ») sur le corps de l’une des deux seringues auto pulsées auxquelles je suis en permanence branché, mais « Valium ».
Je ne suis pas sûr de gagner au change. Difficile d’aligner deux idées cohérentes.
L’infirmière, ou l’aide soignante, je ne sais pas, me propose une boisson fraîche.
Elles sont toutes habillées avec des équipements stériles. Aucune ne prend la peine de se présenter quand elles rentrent dans ma chambre. Des ombres anonymes. Impossible de les reconnaître.
Mon cerveau imbibé de Valium n’imagine même pas faire cet effort. Tout m’indiffère. J’ai juste besoin de silence. J’accepte cependant de prendre un coca frais.
La première gorgée me fait beaucoup de bien.
Je la régurgite presque immédiatement dans la petite bassine que l’on laisse toujours à portée de main. Pas grave. Comme je n’ai rien dans l’estomac, le coca repasse aussi frais et sucré qu’à l’aller.
Les gorgées suivantes, je suis plus prudent. Plus petites, avec un temps d’attente suffisant entre deux. Ca finit par passer. J’avale toute la boîte.
Caro passe me voir et m’apporte du linge, des magazines, quelques friandises je crois.
Les jours suivants passent comme dans un mauvais rêve.
Les ombres anonymes vont et viennent tandis que, l’esprit ralenti, j’enchaîne les effets secondaires habituels: nausées, hyperthermie, diarrhées.
On mesure mes constantes six fois par 24 heures, on me prélève du sang, on m’injecte des drogues. Je ne parviens pas à m’intéresser à toute cette agitation. Ni à quoique ce soit.
Je lis les quelques mails que je reçois, mais ne parviens pas à répondre. La lecture d’un livre est trop difficile. Je maintiens mon téléphone portable déconnecté: je suis incapable de tenir une conversation.
Même un bon cigare serait incapable de me tenter.
Seule la radio en sourdine peut parfois me bercer.
Le soir, je me contrains à communiquer avec mes proches via internet. Je parle avec Antoine devant l’image sautillante de la webcam. Il aime particulièrement quand on embrasse chacun notre combiné téléphonique en se regardant du coin de l’œil, avec le son du baiser qui nous arrive dans l’oreille décalé par rapport à l’image.
Moi aussi j’aime ça.
Ca donne l’impression qu’on se trouve à une distance incroyable l’un de l’autre. Comme si j’étais un astronaute posé sur une planète lointaine.
Ensuite, Caro reprends le combiné et me tient informé de l’état d’avancement des travaux, mais j’éprouve beaucoup de mal à me connecter à une réalité disons commune.
Je vois aussi Camille, presque chaque soir.
Elle travaille d’arrache-pied à son deuxième concours blanc. Elle m’explique son projet, me demande mon avis. Je suis heureux de le lui donner, mais il faut qu’elle retourne travailler, alors on se quitte en se faisant signe au revoir par webcam interposée.
J’ai un mal de crâne terrible, comme quand je me prépare à faire une sinusite.
Je ne songe qu’à me laisser tomber dans mon lit, épuisé de fatigue, pour sombrer dans un sommeil lourd à peine troublé par l’ombre silencieuse de l’infirmière qui viendra deux fois dans la nuit surveiller mes constantes.
J.11
Bonjour, Monsieur Nicolle.
Je suis l’infirmière qui vous prend en charge aujourd’hui. Je m’appelle V.
Comment vous sentez-vous?
Encore un peu, et j’en tombais de mon lit.
C’est la première fois que se présente à moi par son nom l’une des ombres masquées.
J’émets un vague bredouillement en guise de réponse. J’émerge avec difficulté des profondeurs de mon sommeil.
Deuxième surprise, il semble que la sinusite commence à céder du terrain. Un filet d’air parvient à s’extraire d’une de mes narines en émettant un sifflement ridicule. La barre d’acier que je tiens en équilibre par les sourcils depuis quelques jours semble moins lourde.
C’est une grande journée qui commence.
L’impression ne se dément pas quand dans la matinée Camille m’appelle pour m’annoncer qu’elle est reçue à son examen. J’en suis tellement content, que dans la foulée, je tente de manger quelque chose en avalant la moitié de mon plateau du midi.
Incroyable, ça se passe bien. Pas de nausée. Presque pas.
L’après-midi, visite de Caro. Le psy dit qu’Antoine va mieux, sans entrer dans les détails. Caro, elle, semble s’épuiser de jour en jour.
Elle sort ce soir avec quelques copines au restaurant. J’espère que cela va lui faire du bien, mais en ce moment, elle a l’air en plus sale état que moi.
C’est quand-même une journée à marquer d’une pierre blanche.