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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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L'INTERSECTION

C'est la sonnerie de l'interphone qui me réveille tout à fait.

Je somnolais dans la chambre de Camille où j'ai préféré passer la nuit après avoir pris un Stilnox vers une heure du matin.

J'entendais vaguement depuis un moment Caro et Antoine se préparer dans l'appartement.

Je me lève d'un bond. Les quelques neurones opérationnels dont je dispose me signalent que c'est sûrement l'infirmière.

Le temps de trouver mes lunettes, de passer à la salle de bain prendre le coton et le désinfectant, à la cuisine pour le Granocyte 34, elle est déjà dans l'entrée.

Coiffée malgré la tempête qui persiste ( comment fait-elle?), pimpante, pressée comme toujours.

Quelques secondes plus tard dans la cuisine, un café fumant à la main, je me demande où elle a bien pu passer, si je n'ai pas rêvé.

Je vois Caro et Antoine partir dans un brouillard incertain.

Elle a dit qu'elle repassait à quelle heure, ce soir?

Bruits de clé dans la serrure.

Silence.

Silence bienfaisant de la solitude.

 

On se sent un peu désorienté, les premiers temps.

Comme un animal de zoo libéré dans une réserve qui, apeuré, gratte à la porte de sa cage. On ne réalise pas tout de suite qu'on est libre.

Ils partent, la porte se ferme.

On n'a rien de particulier à faire. On se donne le temps de prendre un petit déjeuner. On n'est pas tranquille. On feint de l'être.

On écoute la radio en fumant un cigare.

On erre un peu dans l'appartement.

On se déplace à pas de loup. Chaque son semble amplifié, démultiplié comme l' écho sur les parois d'une caverne.

On va aux toilettes avec le magazine télé et un stylo pour les mots fléchés. Comme si c'était dimanche.

On n'est pas dimanche. D'ailleurs, je déteste le dimanche. C'est une journée à mots fléchés, la plupart du temps.

On a découvert le mot mystère. On regarde par la fenêtre en finissant le fond tiédasse de la cafetière. Il y a un peu de marc qu'on crache avec dégoût dans l'évier.

On tente de baliser le vide avec des repères quotidiens.

On se trouve des objectifs minuscules.

Tout à l'heure, on prendra une douche qu'on prolongera par quelques soins corporels complémentaires. Ensuite, il y aura la préparation du repas. Et une sieste, peut-être.

On est dominé par la sensation de vacuité. On répugne à faire mine de s'atteler à des tâches utiles, sans cesse reportées, comme d'ouvrir le courrier qui s'empile sous l'éléphant de plâtre, classer les photos, changer la pile de l'horloge de la salle à manger qui s'est arrêtée depuis une semaine au moins.

On a suffisamment de présence d'esprit pour ne pas se mystifier par de vaines besognes.

Le lendemain, on recommence

Bien sûr, on pourrait penser à son seul plaisir. Lire, écouter de la musique, regarder des films. On s’y essaye. Ces petits subterfuges prouvent vite leurs limites.

On ne peut plus recourir aux dérobades d'usage que nous offre la vie courante.

 

D'habitude on a un emploi du temps. Un travail. Des responsabilités. Une logistique à assurer. Des relations à entretenir avec une poignée de nos semblables.

On est forcé de composer. De trouver un terrain d’entente. De respecter des rites sociaux.

On est dans l'intersection, comme on dit en mathématiques modernes.

Je me rappelle ce vieux prof de maths en blouse grise qui dessinait des ensembles sur le tableau noir. Ensemble A, ensemble B.

Moi. Les autres.

Quand A et B se superposent en partie, entrent en relation, mettent en commun une partie de leurs éléments, l’aire ainsi définie s’appelle une intersection.

L’espace hors des ensembles, c’est le no man’s land.

On accepte de mettre une partie de soi en connexion avec les autres. On dégage une zone où l'on convient de quelques règles communes. On en définit la structure, on édicte des codes, on établit des priorités, on instaure des hiérarchies.

L'intersection mobilise toute notre attention.

Ce qui n’est pas dans l’intersection, ce cloaque qu'on préfère ignorer, c’est notre réalité.

Tout est bon pour s'en tenir éloigné. On est prêt à user de tous les artifices pour n'avoir pas à en sonder le dénuement .

Un roi sans divertissement est un homme plein de misère.

 

On erre encore quelques jours dans l’appartement On a lu tous les livres, on ne supporte pas la télé, la musique nous assomme.

Passées les réticences initiales, on finit par s’accoutumer. On se laisse aller à flotter sans crainte. Plus de règles, d’horaire, de tâche à accomplir, de but à atteindre.

Plus de paroles à dire, de route à suivre, d’actes à justifier, de rôle à tenir.

Finalement on est forcé de reconnaître qu'on est face à un impitoyable miroir.

 

Il faut que je sorte de ma retraite.

Je compose le numéro de l'hôpital de jour. Incroyable, on décroche à la deuxième sonnerie.

Au bout de quelques minutes de conversation, je parviens à comprendre ce qu'on voudrait que je fasse pour ces examens de lundi. L'heure, en particulier, de la prise de sang m'est précisée. Leurs côtés approximatifs commencent à m'agacer. Je parviens néanmoins à rester dans le registre de la politesse. Ne suis-je pas qu'un "patient"?

Je passe dans la salle de bain, je m'habille.

Je prends la direction de Carrefour.

L'épreuve va pouvoir commencer.

 

L'habillage :

Les vêtements seront changés chaque jour. Il est préférable d'avoir des vêtements en coton, ou polyester-coton pour que ceux-ci soient lavés en machine à 60°. Le linge devra être repassé....

Serviettes et gants seront changés chaque jour...

 

Les consignes de l'unité de soins intensifs sont claires.

La semaine dernière, je me suis constitué mon "trousseau". Tee-shirts et slips de coton blanc, pantalons de jogging. J'ai oublié le linge de toilette. Draps de bain et gants de toilette. Je n'aurai pas droit à la douche.

Il faut aussi que j'achète du champagne pour l'anniversaire de Camille.

Impossible d'échapper à une incursion dans l'enfer du consumérisme.

J'ai perdu l'habitude de commercer avec mes semblables. Cela ne m'a pas manqué.

Les supermarchés font partie de ces lieux, comme la route ou les stades de football, où les règles élémentaires de bon sens et de courtoisie n’ont pas cour.

La loi de la jungle règne sous les banderoles où s'étale écrit en rouge le mot "soldes"sur fond jaune.

Les belligérants utilisent leurs caddies tantôt en guise de barricades qu’ils dressent en travers des allées, tantôt à la façon de béliers avec lesquels ils foncent dans les groupes qui s’agglutinent autour des stands.

Des ensembles sans intersection qui s’entrechoquent dans ce no man’s land.

On pousse, on se bouscule. On ne défie pas l’autre de front. On fait mine plus sournoisement de ne l’avoir pas vu, avec le dessein de lui faire céder sa place par intimidation ou par dépit.

Je parviens à m’enfuir de ce lieu mes achats sous le bras pour retrouver mon apaisante solitude.

Je n’ai ressenti qu’une seule fois un tel dégoût de la foule. C’était à Arles.

S. m’y avait traîné pour assister à une corrida.

Le sang vermillon des taureaux giclait dans l’arène étincelante de soleil. Leurs pattes encore agitées de spasmes étaient enchaînées à l’arrière de chevaux qui les traînaient hors de la lumière, tandis qu’on balayait derrière eux à la va-vite le sable poisseux rougi d’hémoglobine.

La troisième mise à mort fût particulièrement sordide. Par deux fois l’épée est plongée dans le poitrail de l’animal qui s’effondre. Par deux fois il se relève.

La foule hurle de joie quand la lame s’enfonce une troisième fois jusqu’à la garde. C’est l’hystérie quand l’animal s’abat cette fois pour ne plus bouger. Les spectateurs se lèvent, chantent, dansent, gesticulent, invectivent, acclament, conspuent. Ils sont en transes, tandis que l’assassin se pavane avec des pas de danseuse sous les acclamations.

Je sors, ai-je dit à S, la nausée au bord des lèvres.

Je vomis à longs jets acides à l’ombre d’un pilier, la tête bourdonnante de la rumeur des gradins.

Les hommes ne répugnent jamais à mettre en commun ce qu’ils ont de plus bas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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