Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?
Fatigue.
C'était pas une bonne idée, mais j'avais décidé de passer d'urgence au Jack Daniel's.
Aucune intention d'être raisonnable ne parvenait plus jusqu'à mon esprit. En ces circonstances c'était exactement ce qu'il me fallait.
Sylvie est allée chercher la bouteille dans la soute. Toute neuve, avec encore sa collerette de plastique et son petit verre publicitaire intégré.
Tu m'attendais je vois. Tu n'as pas l'intention de me soûler, au moins? Dans mon état...
Elle a rigolé. Une allusion à mon cancer doublé d'une private joke qui datait de sa grossesse. Dix-huit ans que c'était rentré dans notre lexique privé, avec Martine et Paul.
On parlerait du myélome une autre fois. Elle avait compris sans que j'ai besoin d'être plus explicite. Je me suis étiré avec volupté.
Je suis rassurée, a-t-elle fait. T'a pas trop changé. T'es toujours aussi con. Bon, je reste à la bière. Je suis une fille raisonnable, Moi. On va de l'autre côté?
J'adore le langage à double sens. Elle aussi.
Passe devant, je te suis. Il y a des glaçons par là-bas?
Elle a haussé les épaules. Tu te crois où? Au Sahel?
J'ai pris la bouteille, les amuse-gueules et je l'ai suivie.
Ça c'est bien passé dans le couloir. C'est en traversant l'écurie que j'ai failli me ramasser. Pourtant, pas un cheval à l'horizon. Des valises, des cartons entiers de trucs bizarres, des piles de revues, des barbecues pourris, des chaises en plastique mitées, du matériel de golf en vrac. Et ce putain de tapis dans lequel je me suis pris les pieds. Pas de lumière. Ampoule grillée depuis des années déjà. Elle m'a rattrapé in-extremis.
T'es bourré?
A mon tour j'ai haussé les épaules en la fixant avec une mimique pseudo-consternée qui signifiait ma pauvre fille...
Saloperie de tapis, ai-je murmuré.
T'es pas le premier à te le faire, m'a-t-elle dit en réprimant une envie de rire. Ce tapis a un palmarès prestigieux. Je t'ajouterai à la liste.
Je dois déjà y être. Surligne-moi en rouge. C'est dangereux, ton truc.
J'arrive pas à le balancer.
Le reste non plus, on dirait.
On a traversé un autre salon dédié à la lecture, puis l'espace télé. On est arrivé au billard auprès duquel se tenait le bar et la pompe à bière.
On a pris place sur les tabourets. On entendait la voix de Louis en provenance de la mezzanine.
Qu'est-ce qu'il fait? Il parle tout seul?
Jeux en ligne avec ses potes de lycée. Casque et micro. Il n'entend rien de se qui se passe en bas.
Sur le deuxième PC, il joue en même temps à un autre jeu, un truc de stratégie multi- joueurs, mais muet celui-là.
Quand au troisième PC, je suppose qu'il doit chater...
Peut-être un peu addict, le môme?
Non. Polyaddict. Il lit, aussi. Il faut voir à quel rythme. Rien que des premières éditions. Pas question d'attendre la parution en poche. Ça me coûte une fortune.
C'est de l'argent bien placé.
Sûr.
Came, alcool?
Non. Rien.
Politique?
Tous des connards.
Secte?
Même pas.
Football?
Ne va pas trop loin quand-même.
Il me plaît bien, ton gnome.
Il est gentil. Tu le verras demain.
Il y a des livres partout dans cette maison, des revues aussi. Des tas à droite d'autres à gauche, des cartons, des étagères, des armoires à BD. Il y en a sur les marches des escaliers, dans les chiottes, par terre autour des fauteuils, sous les tables, sur les cheminées, le long des murs. Il y a même une pièce, une bibliothèque officielle. Alors là, c'est carrément Beyrouth. Impensable d'espérer y pénétrer sans avoir la journée devant soi, un guide expérimenté et un sérieux équipement de spéléologue.
J'ai pensé à mes livres relégués à la cave du temps où je vivais à Bois guillaume. Mon ex ne voulait pas les voir dans l'appartement. Pour elle, un livre pouvait à la rigueur servir à caler une armoire. Elle en a lu un en huit ans. Une merde de plage. Aucun risque qu'elle disperse mon précieux stock. J'avais dû me débarrasser d'une quinzaine de cartons par manque de place. Un véritable arrache-cœur. Les rescapés étaient encore sur place. C'était l'une des prochaines urgences dont il fallait que je m'occupe. Il me tardait de les retrouver. Il ne devait pas en rester plus de huit cent volumes. Une misère. Pas grave. C'est en vente libre.
Il y a aussi beaucoup de musique ici. Invasion de CD. Tentatives de piles par ci par là, mais plus généralement un rangement style champ de mines. Faut faire gaffe où on met les pieds.
Je me suis toujours senti bien dans ce lieu. Mais j'étais contrarié par l'absence de Paul.
J'ai désigné la salle vitrée qui nous faisait face où on pouvait encore apercevoir amplis et étuis à guitare.
Paul n'a jamais essayé de l'initier à la musique?
Si, mais ça ne devait pas être le bon moment. Alors maintenant, c'est un peu foutu...
Il a emmené ses guitares. Il en avait sept, je crois. C'est les premières choses qu'il a emportées.
Normal.
Ben oui, normal.
Vous vous êtes répartis comment les objets? Je veux dire les meubles, la vaisselle, le linge de maison, enfin, toutes ces conneries?
Tu le connais. Il voulait tout laisser, à part ses fringues et ses guitares. Ça l'emmerde tout ça. Mais moi, je ne voulais pas garder son bordel. Un jour, ça m'a tapé sur le système. J'ai tout flanqué en vrac sous le porche. Ses deux-trois meubles, ses objets perso, des souvenirs et tout le reste. Tous les trucs offerts par ses parents en prime. La vaisselle, les casseroles. Ça représentait quelques mètres-cubes. Le soir, je l'ai appelé pour qu'il me débarrasse de tout au plus vite. Bon, ça a pris du temps, mais quelques temps plus tard, en rentrant, tout avait disparu. Je me suis sentie soulagée.
Je comprends.
J'ai tourné la tête vers le spa. Délabrement total. Le rêve qui tourne au cauchemar. Parois vitrées opacifiées de crasse, peinture du plafond qui part en lambeaux, traces de calcaire et moisissures visiblement en extension, comme une lèpre; gaines techniques ouvertes laissant apparaître des mécanismes oxydés, boite à outils ayant dégueulé son contenu aux alentours, bidons de produits chimiques divers. Un nettoyeur haute pression déballait mollement ses tripes sous la forme de dix mètres d'un tuyau de caoutchouc noir, menaçant, semblable à un serpent mort. On ne sait jamais si un serpent est vraiment mort, ou s'il fait juste semblant.
Ça aussi ça part en couilles.
Oui, tout est un peu parti en couilles ces dernières années. Grosses couilles.
T'imagines une vie sans couilles?
Dans tous les sens du terme?
Ben...Oui.
Alors là, non. J'imagine pas, bien sûr.
Il y avait bien des glaçons. Dans le frigo, comme il se doit.
J'ai délogé deux icebergs que j'ai serrés dans un torchon, avant de les fracasser à la volée sur le sol de béton peint. Pendant ce temps, elle s'est servie une chope à la pompe. J'ai balancé le verre publicitaire dans la poubelle. Ça a fait bling, puis je me suis saisi d'un godet d'une taille un peu plus respectable dans lequel j'ai fait glisser la glace pilée. J'ai complété de jack. On était paré.
Tu ne te sens pas un peu perdue dans ta maison? T'as quoi comme surface habitable? Je crois bien que je ne l'ai jamais su.
Depuis qu'on a fait aménager la grange, 600 m2, dans ces eaux-là.
Tu comptes déménager?
Pas pour le moment. Il faudrait organiser tout ça avec Paul. La revente, le partage. Il n'est pas pressé. Le matériel, il s'en tape. Tu le connais...
Et toi, ton appart. Tu es content?
Super. 55m2. En plein centre ville. Ça me convient parfaitement. Et puis surtout, enfin seul!
Je pourrai venir voir?
Hors de question... Dimanche prochain, ça te va? Je te préparerai une bonne bouffe.
Sais pas. Il faut que je regarde mon agenda. Je crois que j'ai une compète de golf.
Mais ça doit coller pour le week-end suivant.
Comme tu voudras.
Tu te souviens quand vous habitiez la studette à Lille? Vous aviez installé le lit pliant de Louis dans l'entrée. Quand il dormait, il fallait passer par la fenêtre pour entrer ou sortir. Une chance que c'était en rez-de-chaussée.
Heureusement que ça n'a pas duré très longtemps. On était heureux, dans nos vingt mètres carrés. C'était pas un problème.
Évidemment. Tu as oublié tes classiques?
A savoir?
Le bonheur n'attend pas le nombre des mètres carrés...
Bon, prends un autre verre. Tu deviens de plus en plus drôle.
J'aime pas la contrarier. Et puis les tabourets de bar commençaient à ondoyer doucement sous nos fesses. Pas désagréable, mais risqué. Dans mon état.
OK, ai-je dit. Par contre, on se vautre dans un canapé.
Oui, c'est mieux.
Vas-y. je te sers ta chope.
Elle tripotait la B.O. quand je suis revenu.
Ne nous mets pas Brassens ou Brel, sinon on va se mettre à chanter. On en prend pour la nuit.
Ni Raoul, ni Nougaro, ni Ferré, ni Reggiani...
Laisse tomber. J'ai envie de parler.
Une compil. de Niagara a fait l'affaire. Je lui ai demandé de nous mettre le son en sourdine.
Tu as raison. Il faut qu'on parle.
C'était pour quoi ces années sans se voir?
J'étais sur une autre planète.
Quel genre ta planète?
Du genre à défricher. Habitants bizarres. Difficilement compatibles avec vous.
Qu'est-ce que tu en savais? Et puis, tu nous prends pour quoi exactement? Des connards de bourgeois ou des asociaux?
Des frères et sœurs que j'aurais pu choisir, tu le sais bien.
Non. La vérité, c'est que j'avais peur d'affronter votre politesse. J'étais prêt à tout, mais pas à ça.
T'es dur. Pas très valorisant, tout ça.
J'ai quand-même tenté l'Everest par la face Nord. Ça implique des sacrifices.
Oui, c'était gonflé. T'étais vraiment désespéré?
Limite suicidaire!
J'ai jamais bien compris pourquoi tu avais quitté Martine.
Le paradoxe de Zénon, ça te rappelle quelque chose?
Je crois. L'histoire de la flèche?
C'était un de aspect de sa personnalité que j'adorais. Un médecin cultivé! Ça devenait une rareté. Une espèce en voie de disparition. On ne pouvait pas en vouloir aux autres. Trop de choses à assimiler quand on fait sa médecine. Plus de temps pour le reste. On se polarise sur le nécessaire en négligeant l'indispensable.
C'est ça. Le paradoxe de la flèche, ai-je répondu avec une nuance d'admiration dans la voix.
Donc, l'archer tire une flèche. Celle-ci parcourt la moitié de la distance qui la sépare de la cible, puis la moitié de la distance restante, puis encore une moitié etc... Au total, en suivant ce raisonnement, il est impossible que la flèche atteigne jamais son but.
Mais ce n'est qu'un paradoxe.
La vie est paradoxale. En tous cas, ça illustre bien le propos. La crise de la quarantaine. Tu connais je crois?
Oui, je connais. Donc, tu as décidé de tirer une autre flèche?
Oui, mis à part que ce n'était pas vraiment une flèche.
Elle a rigolé. C'était fait pour.
Ça, tu pouvais le faire sans quitter Martine...
Non, ce n'était pas possible... Ce n'était pas comme cela que j'envisageais mon engagement avec une femme. Le mensonge, ce n'est vraiment pas mon truc. Trop compliqué, image de soi dégradée. Ça me dégoûte.
Pauvre petit chrétien. Ai-je parlé de mentir?
Chrétien. Tu y vas fort. Peut-être, après tout. J'ai toujours eu besoin de confort moral. C'est ma morale qu'il aurait fallu faire évoluer, ainsi que celle de ma femme. Tu vois le travail à accomplir?
Quoiqu'il en soit, un an avant qu'on se sépare, une fille m'a fait des propositions explicites. Elle voulait que je la baise. J'étais carrément harcelé. Je ne voulais pas. Je ne voyais pas l'intérêt d'un petit coup vite fait, sans lendemain, pour l'hygiène. Pas très satisfaisant. J'avais dépassé ce stade. J'avais peur de me faire piéger. J'avais sans doute tort. Mais je ne pouvais pas. Il y avait aussi la question du respect, le poids de quinze ans d'engagement. Question de principe en somme. Tu croyais que j'en était dénué?
Disons que je suis un peu étonnée. Je t'ai connu à une époque où tu ne t'embarrassais pas de tant de principes. Tu veux que je te rappelle les détails? T'es devenu amnésique ET rigide...
Pour les détails, laisse tomber. Il y a prescription. Pour la rigidité, ce devait être ça qui l'excitait, la fille en question. La rigidité a parfois du bon. Tout dépend où elle se situe. Quand à l'amnésie... J'assume parfaitement mon passé. Le contexte a évolué depuis.
Bref, j'ai tout balancé à Martine au sujet de l'hystérique. Je pensais que ça allait faire bouger les choses. J'ai persévéré pendant un an. Ça n'a pas marché. La flèche faisait du surplace.
Sérieusement, tu croyais vraiment que tu augmentais tes chances avec une autre flèche?
Pas vraiment, mais il ne me restait plus que cela à tenter. On avait vécu quinze ans ensemble, Martine et moi. Plus tu approches du but, plus tu comprends que tu n'y arriveras jamais. Cette perspective n'était pas réjouissante. Tu deviens aigri. J'avais besoin de retrouver une sensation oubliée depuis trop longtemps: l'enthousiasme. C'était pas une baise minable dans une bagnole qui allait m'enthousiasmer. Il m'a bien fallu admettre que Martine et moi, on n'y arrivait plus. On était à bout de souffle. J'avais le sentiment de ruiner les chances de mes ambitions les plus intimes.
Tes ambitions?
Mon ambition. Je n'en ai jamais eu qu'une seule. C'est déjà pas si mal.
Et c'était?
Banal. L'apaisement. L'âme sœur. La symbiose. L'harmonie. La lucidité.
Wahou! T'as quel âge? Quatorze ans?
Non, moins que ça.
Félicitations! T'aurais pu aussi faire moine.
On avait déjà dans la famille. Tu peux rigoler. N'empêche que l'apaisement, c'est véritablement ambitieux. Un vrai défi. L'harmonie totale avec un autre être humain! Une gonzesse, bien sûr.
J'avais juste négligé un détail.
?
C'est que vous autres, les gonzesses, vous n'êtes pas des êtres humains.
Là-dessus je ne peux que te donner raison.
C'est un avis médical?
Absolument.
Bon, et donc, ton ex, elle partageait la même ambition?
Pas vraiment.
C'était quoi, le but de sa vie?
Ben... Comme sa mère.
Acheter des chaussures.