Vous pensez qu'il suffira de hâter le pas pour distancer le vide qui vous poursuit. Mais le vide n'est ni derrière ni devant. Il est en vous. Vous ne l'avez pas encore admis. Votre fuite vous amène à la voiture qui est garée à quelques rues de là.
Quelques minutes plus tard, votre main droite furète dans votre poche à la recherche de la clé qui commande la serrure électrique de l'entrée de l'immeuble. Comment vous êtes arrivé là, vous ne sauriez le dire. Vous avez perdu la mémoire du court trajet que vous venez de parcourir au volant de la Corsa.
L'appartement est silencieux.
Vous visitez cependant toutes les pièces, les moindres recoins pour vous assurer que vous êtes bien seul. Vous allumez le PC au passage. Vous vérifiez qu'il n'y a pas de message sur le répondeur. Il n'y en a pas, à votre grand soulagement. Maintenant que vous avez la certitude qu'il n'y a personne vous sentez l'étau qui vous serrait la poitrine se relâcher peu à peu. Pas de rôle à jouer. Bas les masques. Vous arpentez un moment les onze pas du couloir. Onze, vingt-deux, trente-trois. A quarante-quatre vous vous arrêtez devant le miroir. Ce crâne chauve et ce teint cadavérique ne ressemble pas à ce que vous étiez avant. Vous contemplez votre reflet en vous demandant ce que vous êtes en train de faire à déambuler de la sorte. Cette question a le pouvoir de vous irriter. Vous détournant de votre image vous filez sur la terrasse pour fumer un cigare.
Le transat émet un craquement quand vous vous laissez tombez dedans. La première bouffée de fumée s'échappe de vos lèvres tandis que vous fermez les yeux.
Votre esprit est vide. Il n'y règne pas le brouhaha habituel qui vous oblige d'ordinaire à agencer vos pensées. A trouver un fil. A réfléchir. C'est le silence. Pas un de ces silences proches de la méditation qui procurent l'apaisement. C'est un silence anxieux, annonciateur de mauvais augure. C'est cela que vous ressentez. Une sensation de catastrophe imminente. Mais un peu de temps s'écoule, disons le temps nécessaire pour fumer les deux tiers d'un cigare. Rien ne se produit, mis à part les cris.
Ils proviennent de la maison de retraite, en contre-bas. Le temps est doux. On a laissé entrouvertes les fenêtres. Vous ne comprenez pas ce que crie la vieille. C'est une vieille. Sa voix est éraillée, comme cassée d'avoir hurlé longuement. C'est toujours le même mot. Deux syllabes. Vous tendez l'oreille. Qu'est-ce que c'est? Un prénom. Sûrement un prénom. Peut-être Maurice. C'est cela. C'est Maurice. Elle appelle Maurice. Toutes les cinq secondes, ou dix secondes. Vous vous penchez par dessus la balustrade pour tenter de l'apercevoir. Vous voyez les lits médicalisés. L'ombre d'une femme du personnel qui traverse une pièce. Vous ne parvenez pas à discerner d'où proviennent les cris. Personne ne semble se soucier de Maurice ou de la vieille. Les cris continuent. Personne ne vient la voir pour tenter de la calmer. Personne ne se soucie d'elle. On l’oublie. Elle continue d'appeler Maurice, sans cesse.
Votre cigare est terminé. Vous rentrez en fermant la porte derrière vous pour étouffer les vociférations de la vieille ( vous continuez cependant à les entendre malgré le double-vitrage). Votre regard accroche le livre que vous avez posé un peu plus loin sur le vaisselier. Vous l'attrapez comme un naufragé la bouée qu'on vient de lui jeter. C'est un roman de Murakami. Vous aimez la littérature japonaise. Uehara a un secret. C'est un reclus. Depuis qu'à l'âge de quatorze ans il a refusé de retourner au collège, il est devenu un grand souci pour sa famille. Au début, on l'a emmené dans des hôpitaux psychiatriques toutes les semaines, puis tous les mois. On a fini par dire qu'il n'y avait rien à faire. Uehara ne supporte plus la présence des autres. Sa famille qui habite la banlieue de Tokyo a dû se résoudre à lui trouver un logement à quelques minutes de la maison familiale où il vit isolé du monde. Ca devenait impossible de cohabiter avec lui. Il n'y a que sa mère qui vient lui apporter de la nourriture de temps en temps. Parfois, il la bat violemment.
Vous lisez, allongé dans le canapé. Quelques phrases, et votre esprit se met à divaguer. Il faut alors revenir en arrière car vous ne comprenez plus ce que vous êtes en train de lire. Vous ne parvenez pas à vous concentrer. Vous ne parvenez pas à évacuer la sensation de catastrophe imminente qui ressurgit de façon récurrente. Vous décryptez ainsi péniblement une quarantaine de pages, puis vous vous extrayez du canapé pour fumer un autre cigare. Vous n'allez pas sur la terrasse. Les cris de la vieille vous incommodent. Non. Ce ne sont pas les cris. Ce n'est pas non plus qu'on la laisse crier ainsi. Ce qui vous épouvante, c'est cette idée fixe qui ne la lâche pas. Ce prénom. Ce mot unique qu'elle ne peut s'empêcher de proférer, qui résume à lui seul la somme de ses peurs et de ses désespoirs et qui la tourmente.
Vous allez fumer dans la loggia. Vous buvez quelques goulées d’eau gazeuse à même la bouteille. Vous retournez sur le canapé.
Uehara vient de tuer son père à coups de batte de base-ball quand vous entendez le bruit des clés qui fouillent la serrure. On n’est pas absolument sûr qu’il soit mort. Uehara s’enfuit sans prendre la peine de vérifier s’il respire encore. C’est Caro qui est allée chercher Antoine à l’école. Vous réajustez votre position. Il ne reste que trois pages pour finir le chapitre. Le petit file dans la cuisine pour prendre son goûter. Vous en profitez pour les lire à toute vitesse, comme un alcoolique qui se servirait un dernier verre à la sauvette, avant de revenir à la réalité.
Antoine a repéré le PC qui est allumé. Il vous demande de lui mettre un jeu. Quel jeu? Les avions? D’accord. Vous lui installez son jeu et vous le regardez se démener avec la souris. Il ne lui faut que quelques secondes pour être totalement absorbé. Caro passe à cet instant devant vous une cigarette à la main. Vous la rejoignez sur la terrasse. Elle vous raconte sa journée. Vous avez pris l’habitude depuis quelques temps déjà de l’accompagner à chaque fois qu’elle va fumer. Vous trouvez un soulagement à être dans son environnement immédiat, comme s’il émanait d’elle une aura protectrice. Vous ne savez que dire quand elle en a terminé de son récit. Alors vous dites : tu entends la vieille? Elle vous répond qu’elle a commencé à crier ainsi vers quatre heures du matin. Vous n’avez rien entendu, mais elle si. C’est cela qui t’as réveillé? Non. Elle est encore sujette à l’insomnie malgré les traitements. Vous ne pouvez vous empêcher de vous en sentir coupable. Je vais faire quelques papiers, dit-elle. Et vous, qu’allez-vous faire? Vous n’allez pas reprendre votre livre. Vous préférez être seul pour lire, comme s’il s’agissait d’une activité honteuse. Vous allez dans la cuisine. Vous préparez le repas. C’est votre habitude. Vous vous lancez dans une recette compliquée pour un simple repas du soir, qui nécessite beaucoup de préparation. C’est un artifice pour vous occuper. Vous épluchez méticuleusement les légumes tandis que l’eau commence à frissonner dans la casserole. Vous avez allumé machinalement la radio. Le sujet de l’émission ne vous intéresse pas mais la voix du speaker vous berce pendant que la vapeur prend possession des lieux. Vous avez oublié de brancher la hotte aspirante. Il reste encore quelques heures avant d’aller se coucher. Vous décidez de vous servir un verre. Un doigt de rhum. Plutôt deux. L’alcool brûle votre langue malgré le coca dont vous l’avez étendu. Un peu de chaleur vous monte au visage. Il en faudra un deuxième pour que vous vous sentiez décontracté. Un bruit d’eau parvient jusqu’à vous. Caro fait couler un bain pour Antoine. Elle ne tarde pas à passer derrière vous en direction de la loggia. Vous l’accompagnez bien sûr, comme pour silencieusement lui signifier que vous êtes bien là malgré votre mutisme. Mais que dire quand on se sent vide? Vous fumez sans rien dire. Ce serait bien de dire quelque chose. Juste une pauvre petite phrase. Même insignifiante, ça pourrait faire l’affaire. Finalement, quelques mots s’échappent de vos lèvres, comme malgré vous. Vous avez parlé tellement bas qu’elle vous demande de répéter.
Je disais: et si nous allions à la mer, demain?
Elle a une moue étonnée. Elle hésite.
Pourquoi pas? Finit-elle par dire.
Vous regrettez déjà ce que vous venez de dire. Maintenant, il va falloir s’exécuter. Vous avez oublié le titre du livre. C’est dans un roman de Mishima que le héros explique que tout le plaisir d’un voyage réside dans les préparatifs.
On se procure des guides touristiques. On se renseigne sur les horaires des trains. On achète son billet. On prévoit son itinéraire. On se réjouit à l’avance de tout ce qu’on se promet de voir. On rêve de son voyage pendant plusieurs semaines. Mais à peine le jour venu s’installe-t-on dans son compartiment et le train s’éloigne-t-il de la gare que l’on commence déjà à s’ennuyer.
A peine le lendemain êtes-vous réveillé que vous vous sentez tenaillé par l’envie de renoncer à ce petit voyage. Vous êtes persuadé qu’ici ou ailleurs le vide ne vous lâchera plus. Alors à quoi bon?
Seule la perspective d’occasionner une déception à Caro qui dès tôt le matin s’est préparée vous retient de changer d’avis. Vous prenez donc la route aussitôt est-elle revenue de l’école où elle a accompagné Antoine.
La promenade qui borde la mer est presque déserte. Vous la longez dans un sens puis dans l'autre, vous arrêtant aux étals des marchands de souvenirs, avant de vous asseoir à une terrasse dressée en bord de plage. Quand vous avez terminé vos cafés, vous descendez sur les galets jusqu'au bord de l'eau.
Caro ne résiste pas. Elle enfile son maillot et plonge dans les vagues, puis elle se laisse sécher au soleil sur sa serviette tandis que machinalement votre main joue avec des cailloux entre vos pieds. Vos yeux vous cuisent trop pour contempler l'horizon. Caro a pensé à emporter une casquette pour protéger la peau de votre crâne.
C'est la fin de la matinée, les familles commencent à se presser autour des marchands de frites. Vous décidez d'aller vers le port de plaisance à la recherche d'un endroit calme où déjeuner.
Il y a des restaurants tout le long du quai. Le genre attrape-touristes. Caro lit méthodiquement les menus affichés à l'extérieur. Elle tente d'apercevoir le contenu des assiettes. Vous faites mine de faire de même, mais votre regard ne fait qu'effleurer les cartes sans les lire. Vous regardez plutôt les gens qui sont attablés. Vous enviez leurs mines réjouies et leurs rires qui résonnent. Vous vous étonnez de tant d'insouciance. Votre visage dont l'image vous est renvoyée par le verre des vitrines est complètement inexpressif.
Finalement on vous installe à l'ombre d'un parasol. Vous avez passé votre commande, on vous a apporté des boissons. Vous buvez en pensant que vous devriez lui dire que vous l'aimez, mais cette phrase dans ce contexte vous semble incongrue. Vous êtes juste à vous demander quand vous pourriez la lui dire quand deux femmes viennent prendre place à côté de vous.
Elles ont la soixantaine. Elles parlent fort. Dès leurs premiers échanges, votre regard croise celui de Caro, dans lequel vous lisez que s'en est fait du moment d'intimité que vous aviez escompté. Vous ne manquez rien de leur conversation qui s'apparente plus à un monologue, l'une parlant sans cesse, l'autre se contentant de relancer la logorrhée de la première en posant une question de temps en temps, n'écoutant que distraitement, comme on le fait lorsqu'on laisse allumée la télé et que l'on vaque à autre chose.
Elle commence avec force descriptions par l'hospitalisation de sa mère qui souffre d'un cancer gynécologique. Caro et vous plongez le nez dans vos salades folles. Vous venez de comprendre qu'il en serait ainsi pendant tout le repas. Vous vous résignez à manger en silence, n'échangeant que de rares commentaires. Que lui auriez-vous dit? Que vous vous sentez vide depuis que vous en avez terminé de la chimiothérapie et des greffes de moelle? Que vous ne savez plus qui vous êtes? Que vous ne parvenez pas à vous fixer d'objectif? Que vous ressentez de la honte d'être un sujet d'inquiétude? Que vous sentez que vos nerfs vont lâcher?
Vous ne dîtes rien, profitant opportunément de la diversion que vous offre votre voisine. Il y a pourtant quelque chose qu'il faudrait que vous disiez au plus vite. Quelque chose qui vous tenaille depuis quelques jours. Mais ce n'est pas le moment.
Le repas terminé, vous partez en promenade dans la ville. Vous descendez la longue rue piétonne mais vous ne pouvez pas vous attarder. Il faut être rentré suffisamment tôt pour aller chercher Antoine à la sortie de l'école.
C'est dans la voiture sur le chemin du retour que vous trouvez la force de lui dire que vous ne pensez pas être en état de partir en vacances comme vous l'aviez prévu.
Elle a l'air surprise et déçue. Elle veut des explications. Vous lui exposez que vous redoutez d'être trop fatigué par la foule, le bruit, la chaleur. Le soleil qui brûle vos yeux et qui vous contraint à fixer le sol entre vos pieds. Vous craignez d'être un boulet. Vous ne vous sentez pas capable d'aller passer deux semaines à Barcelone. Il serait préférable qu'ils y aillent sans vous.
Elle reste silencieuse. Vous savez qu’elle a passé beaucoup de son temps pour trouver une location. Elle comptait faire la réservation dans les prochains jours, peut-être aujourd’hui même. Vous ne vous reconnaissez plus. D’habitude vous vous seriez fait une joie de partir à l’étranger. Découvrir une nouvelle culture, observer d’autres mœurs, entendre les accents d’une langue inconnue, tout cela vous attirait avant. Maintenant, cela vous effraie. A cet instant, vous vous sentez fragile. Vulnérable comme si vous aviez ces derniers mois épuisé vos ultimes ressources. Vous sentez que vous avez besoin de vous régénérer. Pour cela, vous avez besoin d’une cure de solitude pour vous recroqueviller sur vous même comme un hérisson apeuré.
Elle finit par dire que peut-être feriez-vous bien de partir un peu quand-même. Seul, de votre côté. C’est ce qu’elle a fait lorsqu’elle est allée passer cette semaine à Nice, au printemps, pour décompresser. Mais la recette ne fonctionnera pas pour vous. Pour vous, le voyage doit être intérieur. Fuir le vide ne servirait à rien. Vous l’emmèneriez partout avec vous. Peu à peu il va vous engloutir. Vous en êtes persuadé. Vous voulez leur éviter ce naufrage. Vous sentez confusément qu’il vous faudra toucher le fond. Mais pour l’heure vous vous sentez soulagé d’avoir renoncé à Barcelone malgré le dépit que vous occasionnez.
Elle ne dit plus rien. Son esprit est en train d’assimiler ces nouvelles données. Elle échafaude déjà un plan B. Elle conduit un peu trop vite mais vous n’avez pas peur. La sensation de catastrophe imminente s’est estompée.
Elle vous dépose en bas de l’immeuble. Je vais chercher Antoine, dit-elle tandis que vous sortez le sac de plage du coffre.
De la terrasse où vous êtes en train d’étendre son drap de bain, on entend toujours la vieille qui crie.