Entre, dis-je à Martine, tu as bien un peu de temps?
Elle a un sac à la main qu'elle me tend avant de m'embrasser.
Tiens, ce sont les vêtements que Camille m’a demandés. Elle n'est pas là?
Non, je suis seul. Elle est descendue à Rouen pour aller au cinéma. Au Melville, je crois. Elle voulait voir le dernier Tarantino en V.O.
Quand elle est chez nous, elle va, elle vient. C’est facile pour elle d'aller en ville pour traîner un peu ou retrouver ses amis. Ce n’est pas comme chez toi à la campagne. Là-bas, loin de tout, elle s’ennuie.
Je sais bien... Et Caroline?
A la pharmacie, pour mes médicaments. Ensuite elle doit passer récupérer Antoine au centre aéré. Ils ne vont pas tarder.
On s'installe sur la terrasse, un verre de Perrier à la main.
Camille va mieux lui dis-je. Elle nous a fait très peur, hier soir. Elle était si désespérée...
Tout a commencé quand elle m'a appelé de la gare. Elle attendait son train pour Paris, sur le quai. La ligne était très mauvaise. On était sans cesse coupé. J’ai fini par comprendre qu’une copine venait de lui apprendre que les résultats du concours de l’ENSAD devaient tomber aujourd’hui . Elle voulait que je regarde tout de suite sur le PC.
Je suis allé sur le site, j’ai trouvé la liste. Son nom n’y était pas. Je l'ai rappelée. Il fallait trouver les mots. Je lui ai annoncé son échec comme j'ai pu, en l'assurant que ce n'était pas grave. Qu'elle l'aurait l'année prochaine. Que je l'aimais. Qu'on l'aimait tous. Qu'on avait confiance en elle.
Si, c’est grave, disait-elle.
Ce n’est pas si grave. Tu es encore si jeune. Dix-huit ans à peine. Tu as un an d'avance. C’est douloureux parce que c’est ton premier échec... Personne ne peut t’en vouloir. Personne ne t’en voudra...
Tu dois être déçu, répétait-elle sans cesse. Elle ne parvenait pas à dire autre chose. Maman aussi va être déçue. Je vous déçois tous les deux...
J'étais un peu déçu. Pour elle. J'étais surtout triste de la peine qu'elle ressentait. Mes mots ne suffisaient pas à calmer son chagrin. Je me sentais tellement impuissant. Qu'est-ce que tu peux faire au téléphone, à part essayer de trouver des mots? Il aurait fallu que je puisse la prendre dans mes bras. Que je puisse essuyer ses larmes. Comme quand elle était petite. Les mots ne sont pas suffisants. Et puis le train entrait en gare. Elle est montée dedans. C’est ça qu’elle avait prévu. Il y avait cette soirée ou elle voulait se rendre... Elle n’a pas réfléchi. Moi non plus. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui dire ne bouge pas, je viens te chercher. C’est ça que j’aurai dû faire. Tout c’est passé si vite. Je n'y ai pas pensé. C’était déjà trop tard. Le train s‘en allait. Je me suis dit qu'elle aurait le temps de reprendre ses esprits pendant le trajet. Je croyais que les mots seraient suffisants. Les mots ne suffisent jamais. Il faut des actes. Des gestes. Des preuves. Comme les caresses qu'on fait aux tous-petits pour apaiser leur chagrin. C'est de ça dont elle avait besoin. Être prise dans les bras.
Après, il y a eu des tunnels. Le téléphone ne passait plus du tout. Mon portable affichait sans cesse "échec de connexion" à chaque tentative pour la rappeler. Tu te rends compte? Échec! Au moins dix fois de suite. Comme si on n’avait pas compris. Je tournais dans l'appartement comme un lion en cage en tapant sans arrêt son numéro sur le clavier. Échec, toujours échec...
J'ai abandonné. Un peu plus tard, quand j'ai recommencé, c'était toujours occupé.
Elle était avec moi en ligne... Elle me disait la même chose qu'à toi. Moi non plus je ne pouvais rien faire. Elle était dans le train qui filait pour Paris. Je devais me préparer pour un important dîner d'affaires. J'étais déjà en retard...
Je m'en suis douté. Je me suis dit que je la rappellerai un peu plus tard, quand elle serait arrivée. Mais finalement, c'est elle qui m'a rappelé. Elle était devant chez elle. La porte de la rue refusait de s’ouvrir. La clé électronique en panne. Les chiffres du digicode changés. Impossible de rentrer dans l'immeuble. Impossible de sonner chez un voisin à cause de la double entrée. Il faut passer la première porte pour accéder aux sonnettes. Elle n’avait pas le numéro du concierge. Elle ne savait plus quoi faire. L'échec au concours, et maintenant elle était bloquée devant chez elle. A la rue. Abandonnée de tous. Elle a pêté les plombs. Elle sanglotait. Complètement désemparée. Je ne comprenais plus rien de ce qu’elle me disait. Je la faisais répéter. Je lui demandais d’essayer de se calmer. Elle me disait qu’elle avait tenté de te joindre pour que tu lui donnes le code, mais que tu venais de tomber en panne de batterie.
Mon téléphone m’a lâché quand je suis arrivée au restaurant. J’ai passé pas mal de temps au téléphone du comptoir à tenter de la joindre. C’était occupé. Je me doutais qu’elle était en ligne avec toi. Mes invités attendaient à la table. Des médecins et des pharmaciens du CHU. Des chefs de service. Tout le monde était gêné. Moi la première. J’avais presque une heure de retard. J’ai fini par la joindre. Quelqu’un sortait de l’immeuble à ce moment. Elle en a profité pour regagner son appartement. Je me suis dit que tout allait rentrer dans l’ordre. Je me suis installée à table en m’excusant de tous ces désagréments. Ils m’ont dit qu’ils m’excusaient. Eux aussi savaient ce que c’était que d’avoir des enfants. C’est ce qu’on dit dans ces cas-là. L’ambiance c’est un peu détendue. Tout de même, je n’étais pas tranquille...
Moi aussi j’essayais de te joindre. Je tombais sans cesse sur ta messagerie. Tu avais raison de ne pas être tranquille. Car tout ça c’est envenimé quand elle est arrivée dans l’appartement.
Son premier réflexe a été d’allumer son PC pour se rendre sur le site de l’ENSAD. Là, quand elle a vu les noms des gens de son école qui avaient été reçus, elle s’est effondrée. Pendant toute l’année, elle avait obtenu de meilleurs résultats que tous ceux dont le nom s’affichait sur la liste des admissibles. En plus de l’échec, elle ressentait un profond sentiment d’injustice.
Elle ne voulait plus rester là. Elle étouffait. Elle voulait rentrer à Rouen. Il n’y avait pas de train avant vingt-trois heures quarante. Il fallait attendre deux heures, puis traverser à nouveau tout Paris jusqu’à Saint-Lazare. Je commençais à avoir vraiment peur pour elle. Quelle proie facile elle aurait été pour la première personne mal attentionnée qu’elle aurait croisée, dans l’état de désarroi où elle se trouvait. Mais que pouvais-je faire?
A ce moment, Caro m’a pris le téléphone des mains. Elle était en pyjama. Antoine était couché. Elle aussi a essayé de la rassurer. Elle a vite compris que c’était inutile. Les mots ne pouvaient plus rien. Au bout de quelques minutes, elle lui a dit : Camille, je viens te chercher.
Camille ne comprenait pas. Elle lui a donc répété qu’elle allait venir la chercher. C’est simple, a-t-elle dit, j’enfile un jean, je prends la route. Dans une heure et demie je suis chez toi à Paris, et je te ramène.
Camille ne voulait pas. Ce n’est pas la peine, disait-elle. Mais quand Caro a pris sa décision, c’est inutile de vouloir la faire varier. On a sorti un plan de Paris, on lui a demandé quelques explications. Camille tentait bien encore de la convaincre que ce n'était pas indispensable de venir la chercher, mais on sentait quand-même qu’elle était soulagée.
Dix minutes plus tard, Caro était partie. Il était vingt-deux heures. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Que pouvais-je faire de plus? Je n’ose déjà plus conduire de jour à cause de ma vue, alors la nuit jusqu’à Paris... Je me suis rassuré en me disant qu’il fallait que quelqu’un reste pour surveiller Antoine.
Le cancer grignote peu à peu la capacité que j'avais de protéger mes enfants. On joue à cache-cache tous les deux. Par moments il fait mine de me laisser tranquille. Il se fait oublier. Mais à chaque fois qu'il sort de sa cachette, il m'envoie à l'hôpital en m'arrachant au passage un petit morceau de plus, et à chaque fois, il faut que j'accepte de nouvelles limites.
Je ne pouvais rien faire de plus que de rappeler Camille, jeter un coup d’œil dans l’embrasure de la porte de la chambre pour vérifier qu’Antoine dormait paisiblement en serrant son doudou dans les bras, et attendre qu'elles reviennent.
Elles sont rentrées tard?
Oui, très tard. Le périphérique intérieur était fermé quand Caro a voulu sortir porte de Sèvre. Elle s'est perdue. Ca lui a pris une heure pour retrouver son chemin. J'ai fini par m'endormir. Le lendemain, Caro m'a raconté qu'elles avaient beaucoup discuté sur la route du retour. En arrivant, Camille s'était détendue. Elle s'est couchée et s'est endormie aussitôt.
Regarde, me dit Martine en sortant une feuille de son sac. J'ai reçu ses notes.
Vas-y, lis-la moi.
Elle a obtenu une super note pour le dossier et l'entretien, 17/20. C'est au devoir sur table qu'elle s'est ramassée. Elle n'a obtenu que 5/20. Elle a manifestement fait un hors-sujet. Elle nous l'avait d'ailleurs plus ou moins avoué. Elle n'a pas voulu faire comme les autres quand elle a vu le sujet. Ca lui semblait trop banal. Qu'est-ce qui lui a pris? La peur, peut-être. Les soucis.
Évidemment, avec une note comme celle-là, la messe était dite.
Elle repassera le concours l'année prochaine. Elle est jeune...
On laisse flotter un peu de silence.
Vous avez une vue vraiment magnifique sur Rouen.
Oui, c'est ce qui nous a décidé à acheter l'appartement. Je passe beaucoup de temps à regarder ce panorama. J'ai besoin de voir l'horizon de chez moi.
Comment va Caro? Finit-elle par me demander.
Elle va démissionner du centre de rééducation. Je crois que c'est ce soir qu'elle a rendez-vous avec les médecins pour leur annoncer la nouvelle. Camille ne t'en a pas parlé?
Vaguement. Qu'est-ce qui lui prend?
Je crois que tu n'imagines pas la force dont il faut disposer pour travailler avec des grands handicapés. C'est épuisant. Il faut être très équilibré. Bourré d'énergie. Avoir des compensations en dehors du travail. Trouver le soir à la maison l'apaisement suffisant pour avoir le courage d'y retourner le lendemain. Ca fait dix ans qu'elle mène ce combat de chaque jour. Ca devient trop difficile. Elle commence à craindre d'y laisser des plumes. Mieux vaut jeter l'éponge avant de se mettre vraiment à dérailler, à perdre le contrôle.
Qu'est-ce qu'elle va faire? Elle a un projet?
Oui. Elle va s'associer avec des collègues en ville. Elle va reprendre l'exercice libéral. Ce sera moins intéressant comme travail, mais ce sera aussi moins lourd physiquement et psychologiquement. Elle gagnera un peu mieux sa vie. Qui sait si j'aurai un jour la force de reprendre le travail?
En parlant de perte de contrôle, qu'est-ce que c'est que ce malade qui t'a envoyé ce message haineux sur ton blog?
Ce n'est pas un malade. C'est une soignante qui écrit sous le pseudonyme "un patient".
Tu en es sûr?
J'en suis certain. On est totalement isolé en soins intensifs. Aucun contact avec aucun patient, uniquement avec des soignants. Seul un soignant qui s'est occupé de moi a pu porter un jugement sur la façon que j'avais de me comporter pendant mon hospitalisation.
C'est incroyable! Tu sais qui c'est?
Je pense le savoir. Peut-être cette même infirmière aux gestes brusques qui un midi n'a pas trouvé utile de me faire l'injection de Primpéran qui était prévue, ce qui m'a coûté un après-midi de vomissements.
C'est assez troublant, le choix de ce pseudo, avec changement de sexe et de personnalité. Complètement névrotique. Cette soignante perd les pédales. Elle a oublié le sens fondamental de sa profession: soigner, aider, protéger. Elle est dans la souffrance. Elle a déjà un doigt dans l'engrenage de la maltraitance. Maltraitance verbale au moins, et peut-être déjà défaut de soins. Pourtant elle doit sentir confusément que quelque chose ne va pas chez elle. Ca explique la maladresse de son intervention. Dans son texte, on comprend aisément qu'elle est une soignante. Elle doit savoir qu'on peut facilement la cerner en recoupant l'horaire auquel le message a été envoyé avec le planning de la journée. On peut aussi l'identifier par l'adresse IP de son ordinateur. On dirait qu'elle sème les indices derrière elle pour qu'on la trouve, comme si quelque chose en elle nous demandait de l'aider à s'arrêter. Quelque chose de l'ordre de la honte, peut-être. La honte de faillir au contrat moral qu'elle a pris à l'égard des malades en s’engageant dans la profession de soignante. Ca m'a rappelé mes collègues infirmières et aides-soignantes de l'unité d'éveil de coma. Chaque jour je les observais prendre en charge nos patients aux cerveaux abîmés et aux corps torturés avec une infinie patience. Chaque jour je recevais d'elles une magistrale leçon d'humanité. Mais tout le monde n'est pas capable d'une telle force.
A l'hôpital, les malades ne sont pas toujours ceux qu'on croit.
Qu'est-ce que tu comptes faire? Tu sais qu'ils ont une commission de recours pour les usagers, à Becquerel? C'est une obligation légale. Si tu leur écris, ils doivent faire une enquête.
Ce que je compte faire? Rien pour le moment. J’ai des problèmes autrement plus importants à gérer. Et puis il n'y a pas de place pour la haine dans mon cœur.
Le bruit de la clé dans la serrure nous fait sursauter. Caro et Camille entrent ensemble dans l’appartement. Elles se sont retrouvées au pied de l’ascenseur. Antoine s’attarde sur le palier. Il s'obstine à se hisser sur la pointe des pieds pour tenter d’atteindre le bouton de la sonnette sans y parvenir. Cet enfant adore appuyer sur les boutons. Mais quand il aperçoit Martine, il oublie la sonnette et fonce joyeusement vers elle en criant « la maman de Camille! ». Il a oublié son prénom. C'est Martine, lui rappelle Caro. Mais il est déjà passé à autre chose. Maintenant, il veut aller jouer avec Théo, notre petit voisin. Martine et Caro sont en train de bavarder. Camille les écoute.
Viens, dis-je à Antoine. Tu veux sonner toi-même?