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Un beau jour où tout va bien, j'apprends que j'ai un cancer de la moelle osseuse... Comment survivre?

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CE QU'ON TAIT

Tu as vu? Ton portail se déglingue, dis-je à Martine qui vient de m'ouvrir, en désignant une planche pourrissante qui frotte au sol.
Il n'est pourtant pas si vieux. Dix ans, peut-être.
C'est ça, environ dix ans. Tout se déglingue, répond-elle en m'embrassant. Je n’ai pas le temps de m’occuper de tout. Il faut bien lâcher du lest.
C'est incroyable comme le jardin s'est transformé. Les arbustes
qui ont poussé ça et là l'ont transfiguré. La rangée de hêtres est toujours là. Leurs branches sont couvertes de bourgeons dont certains commencent à donner les premières feuilles.
Tu as déjà tondu la pelouse. C’est bon cette odeur…
Oui, j’y ai passé l’après-midi d’hier. Entre, on va s'installer sur la terrasse. Le chien est à l'intérieur. Camille termine de se préparer. On va prendre un café. Camille t'a dit que ma mère et ma sœur sont là?
Je suis au courant. Je voudrais dire bonjour à ta mère. C’est possible?
Bien sûr. On l’a couchée après le repas pour qu’elle se repose. Je lui ai installé un lit dans le salon. Suis-moi.
On franchit la porte-fenêtre. Martine a transformé le salon en chambre d’hôpital. Elle a évacué les Chesterfield et a descendu de l’étage le lit de métal dans lequel dormait Camille quand elle était petite. A côté, une petite table couverte de boites de médicaments surmontée d’une lampe, et une chaise percée. Au mur le long duquel est replié un fauteuil roulant s’affichent encore les cadres de cette série de Jacques Henri Lartigue que j’avais ramenés des rencontres photographiques de Arles dans les années quatre-vingt.
Il n'y a rien à faire. Je me sens toujours mal à l’aise quand je reviens dans cette maison. Rien à voir avec Martine. Nos relations sont apaisées. On n’a plus que Camille en commun, et quelques souvenirs qui s’estompent peu à peu. On ne se revoit vraiment que depuis le début de la maladie. On peut dire que la maladie a amélioré les choses, d'un certain point de vue.
Avant, on faisait en sorte de s'éviter. On réglait les problèmes relatifs à Camille par téléphone ou par e-mails. Quand je venais la chercher pour le week-end, je sonnais à la porte et j'attendais à l'abri dans ma voiture qu'elle me rejoigne.
C’est le lot des pères que d’attendre dans des voitures.
 
Le visage de la grand-mère de Camille n’a pas changé. C’est ce que je lui dit après l’avoir embrassée.
Ca fait huit ans que je ne l’ai pas vue. On essaye d'échanger quelques amabilités d’usage. Le dialogue est difficile en raison de l’aphasie qui l’afflige depuis son AVC de l’année passée.
Pendant ce temps Martine prépare le café.
Viens, allons profiter un peu du soleil. Je viendrai te lever tout à l’heure dit-elle en s’adressant à sa mère.
On s'assied face à face sur des chaises de jardin. Je tourne le dos au soleil pour éviter d'être ébloui.
C’est vrai ce que disais à ta mère. Je trouve que les traits de son visage n’ont pas changés. Comment ça se passe avec ton père? Il est encore valide? Il se prend en charge? Il s’habille seul?
Oui, il est autonome pour ce genre de chose, mais il ne fait rien d’autre que de rester assis à la fenêtre de la cuisine toute la journée à faire des mots croisés. Il y a des années qu’il ne sort plus. Il perd un peu la tête. Il se répète, il radote... Il devient de plus en plus agressif. Il n’a pas vraiment changé lui non plus.
Tout se déglingue...
Comme tu t'en doutes, il n'a pas voulu venir. C'est Marie-Jo qui a eu l'idée d’amener Maman pour le week-end. Moi, je ne pouvais pas remonter dans le Nord. J'avais du travail à finir. De l'administratif. Et puis tu connais Camille. Elle déteste aller chez ses grands-parents.
Ce n'est pas très drôle pour elle. Que veux-tu qu'elle fasse de ses journées, là-bas? Perdue au fin fond de la campagne, avec des grands-parents à qui elle n’a pas grand-chose à dire…
Elle pourrait faire un effort de temps en temps. Ce sont ses grands-parents…
Et ici, que crois-tu qu'elle fasse? Elle se laisse vivre...
Elle se fait un peu dorloter par sa mère. C'est déjà pas si mal. C'est pour ça qu'elle revient, non?
Oui, mais moi, j'ai d'autres choses à faire... Je ne suis pas disponible à cent pour cent. Elle ne fait pas grand-chose pour m'aider.
Tu as peut-être simplement d'un peu de repos?
Oui. Sans doute. D'ailleurs j'ai prévu de prendre des vacances. Caroline est revenue de Nice?
Oui. Elle va un peu mieux, mais elle est toujours épuisée. Il faudrait qu'elle puisse dormir...
Elle fait des insomnies?
Depuis six mois.
Je vois.
Vous êtes chez vous la semaine des examens de Camille?
Non. On a loué pour les vacances un appartement dans la Manche. Il faut qu'on change d'air. On rentre le jour de sa dernière épreuve.
Elle pourra quand-même aller chez vous le week-end?
Bien sûr. Elle peut y aller même en notre absence. Elle a les clés. Mais on sera rentrés.
Ca va faire deux ans que je n'ai pas eu de vraies vacances, poursuit-elle en allumant une cigarette. Cette fois, c'est décidé. Je pars en thalasso une semaine avec une copine.
Tu as raison. Il faut savoir lâcher prise de temps en temps. Ton dos te fait toujours souffrir?
Oui. J'ai mal, mais je ne prends plus d'anti-inflammatoire. C'est un progrès.
 
Mais toi, quoi de neuf? J’ai lu le blog et j’ai reçu ton e-mail... C’est plutôt bon tout ça...
Martine travaille pour un laboratoire pharmaceutique qui commercialise des produits destinés à l’hématologie. Elle connaît parfaitement le sujet. C’est son métier que d’être au courant de tout ce qui s’expérimente en la matière. Son labo est à l’origine de nombreux protocoles d’études qu’elle suit en collaboration avec les hématologues.
Je lui détaille la consultation tout en buvant mon café, tout comme je le ferai pour un intime.
Elle me confirme l’essentiel des informations que j’ai pu recueillir.
Tiens, me dit-elle, j'ai rencontré X la semaine dernière...
Ce nom me dit quelque chose... Qui est-ce?
C’est le patron de Becquerel. Il m’a reçu pour un projet qu’on a en commun. Dans son bureau, j’ai bien vu qu’il tiquait sur mon nom. Ca lui rappelait quelque chose.
C’est moi qui lui ai rafraîchi la mémoire. Il a tout de suite fait le lien quand je lui ai dit que mon ex-mari avait été hospitalisé en soins intensifs il y a quelques semaines.
Je vois, a-t-il dit en souriant. C’est lui qui a semé le trouble chez les infirmières. Le fameux blog...
Je n’ai pas pu lui annoncer que tu allais revenir parce je ne le savais pas encore à ce moment. On est passé à autre chose, on avait à faire...
Amusant. Il lira peut-être la suite. J'ai bien l'intention de poursuivre pendant ma prochaine hospitalisation... Je continuerai à dire ce que je vois et ce que je sens. Avoir un angle de vue un peu différent, ça évite de s’endormir sur ses lauriers. Avec la maturité, on finit par entendre les avis contradictoires comme autant d’opportunités qui aident à se comprendre. Je n'ai pas l'intention de me taire.
On peut dire que ça se passe bien pour toi. J’ai relu mes dossiers quand j’ai su. C’est normal qu’on te propose cette deuxième greffe. C'est le protocole. Le taux de survie est bien meilleurs.
J'ai accepté sans hésiter. De toutes façons, c'était déjà plus ou moins prévu.
On m’a déjà proposé un traitement pour la suite. Tu sais de quoi il s’agit?
Oui, c’est mon labo qui a mis au point cette molécule. Je t’en reparlerai, me dit-elle en apercevant Marie-Jo suivie de Camille qui apparaissent à l’opposé de la terrasse.
Sa sœur a les cheveux mouillés.
Je sors de la douche. Tu n’as pas changé, mis à part tes cheveux, dit-elle en effleurant mon crâne du bout de ses doigts.
Je les rase. Ils commencent à repousser, comme ma barbe. Mais comme on remet ça dans quelques semaines... Tiens, voilà ma fille préférée!
Salut, Papa. Tu es en avance?
Non. Je suis à l’heure.
Je me tourne vers Martine.
Elle arrivait à peine à me parler au téléphone l’autre jour tellement elle était excitée. J’ai dû lui faire répéter trois fois avant de comprendre qu’elle était aussi reçue à la première partie du concours de l’ENSAD. Joli doublé! Félicitations, ma fille.
C’est pas encore gagné. Elle a encore pas mal d’épreuves à passer.
Elle a franchi la première étape, dis-je. C'est essentiel.
Tu auras bien l’un des deux concours?
J’espère bien!
Et si tu as les deux, qu’est ce que tu choisis?
On n’en est pas là!
Supposons.
Je crois que je choisirai l’ENSAD. Ca donne droit à des équivalences aux Beaux-Arts si jamais je change d’avis en cours d’études.
On bavarde encore un moment autour du café, mais Camille montre des signes d'impatience. On ne tarde pas à s'éclipser.
Qu'est-ce que tu oublies, Camille? Lui dis-je.
C'est un jeu entre nous.
Ton téléphone, ton chargeur de téléphone, tes clés, tes papiers, ton étui à lentilles, tes chaussures?
Elle est un peu tête en l'air.
Mais non, j'ai tout. Je t'assure que j'ai tout.... On y va?
 
Ouf, je suis contente de partir, me dit-elle alors que j'enclenche la seconde dans la descente.
Ce n'est pas très gentil pour ta mère, ce que tu dis là...
C'est pas ça. Je suis contente de rentrer chez Maman, mais au bout de deux jours, on finit toujours par s'engueuler...
Rien de grave. C'est toujours pour des trucs insignifiants. Des histoires de vaisselle, de bout de pain qui traîne... Des broutilles. On a du mal à se supporter.
Et puis là, l'atmosphère est pesante. Avec Mamie... Je ne sais pas quoi lui dire...
On l'a empruntée ensemble combien de fois, cette autoroute? Des centaines de fois. C'est le no man's land qui sépare ses deux vies, entre sa mère et son père. On a notre vraie intimité pendant le quart d'heure que dure le trajet. La voiture est notre confessionnal.
Tu devrais être plus compréhensive avec ta mère. N'as-tu pas tendance à oublier le mal qu'elle se donne pour toi? Ca va lui faire du bien un peu de vacances...
Quoi? Elle part en vacances?
Zut! Je crois que j'ai gaffé. Je suis bien obligé de poursuivre.
Elle ne t'a rien dit? Elle vient de me parler de thalasso.
Non, elle me disait qu'elle n'avait pas de quoi s'offrir des vacances... Quelle cachottière...
Elle a peut-être pris sa décision tout à l‘heure, en me parlant. Elle mérite bien de s'offrir un peu de repos, non?
J'aime pas qu'elle me raconte des histoires...
Soit un peu plus tolérante, Camille. Tu ne lui en racontes jamais, toi, des histoires?
Non, non... Enfin pas trop.
C'est normal d'avoir ses petits secrets. De garder pour soi une part d'intimité. On ment souvent pour ménager ceux qu'on aime. Et puis il y a aussi tout un fatras de petites choses dont on n’est pas très fier.
Tu racontes tout, toi, sur ton blog.
Ne sois pas naïve. Tu crois vraiment que je raconte tout?
Papa?
Oui?
Tu me dis toute la vérité à propos de cette deuxième greffe?
Bien sûr. Je te dis tout ce que je sais. Ce n'est pas à ça que je pensais.
Alors à quoi?
A toutes sortes de choses, qu’on ne peut pas dire sans blesser. Aux mensonges par omission. Aux silences complices. C’est pour cela que je vais sans doute arrêter après la greffe. Le blog impose trop de contraintes de ce genre. J’écrirai d’autres choses.
Il y a un silence.
Mais tu continueras à tout me dire?
Je n'ai pas besoin du blog pour te parler avec franchise.
Ce serait plutôt navrant, entre un père et une fille, non?
 
 
 
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