Je gare la Corsa de Caro sur un espace livraison près du cabinet de mon psychiatre. Je l’appelle sur son numéro personnel. Je viens de sortir de la deuxième hospitalisation, première cure de chimio achevée, je suis aussi solide qu’un château de cartes sur le pont d’un navire, les deux étages qui mènent à son cabinet me semblent inaccessibles.

Bon, on va voir, fait-il, attendez-moi, je suis en retard. J’ai tout mon temps, enfin, j‘espère. J’allume un cigare dont je souffle la fumée par la fenêtre grande ouverte, l’air est doux, au « téléphone sonne », le thème de l’émission est « la prise en charge du cancer« . Je coupe.

Au bout d’un moment, il se penche à la fenêtre. Je lui propose une séance de « roasted duck thérapie » au resto chinois du coin de la rue, mais il préfère un endroit plus tranquille, ou il craint pour son estomac. On roule un peu, pour aboutir face à un pub-brasserie des quais de la rive droite. Formica, billard américain, musique top cinquante, on trouve une place dans un recoin où l’on s’assied sur une banquette pur skaï.

Bref compte rendu d’hospitalisation haletant, il me faut reprendre mon souffle, on commande une bière et un whisky à la serveuse qui nous sourit.

J’étais comme tout le monde, ajoutant jour après jour une pièce au puzzle de ma vie, voyant se dessiner au fil du temps le tableau qui raconte mon histoire, peuplé de zones lumineuses et de taches obscures. Le myélome a tout chamboulé, les pièces du puzzle sont au sol, éparpillées. J’étais un père, un mari, un kiné, je passais avec bonheur de l’un à l’autre. Maintenant je ne suis plus a mes yeux qu’un malade aux mains tremblantes qui ont lâché la barre, un épouvantail, une ombre.

Je me laisse flotter au grès des traitements.

Je pense que je suis dans une phase de sidération, lui dis-je.

J’ai rencontré un type, à Becquerel, Yves, qui sait tout sur sa maladie. C’est une maladie orpheline. Il visite tous les sites qui traitent du sujet. Il connaît toutes les statistiques, tous les traitements, les essais thérapeutiques en cours. Quand il parle avec son hémato, il s’amuse à négocier les traitements, à poser les questions sans réponse. Moi, je ne demande rien au-delà d’une perspective de quelques jours. Ce qui m’intéresse c’est de savoir si je pourrai passer le week-end avec mes enfants, si j’aurai la force de marcher jusqu’à la voiture, si on ira manger une pizza, s’il ne faudra pas m’hospitaliser de nouveau pour une transfusion ou une plasmaphérèse. Comme une femme enceinte qui attend la naissance de son bébé, ma valise et mon PC sont près en permanence dans un recoin de la chambre au cas où il me faudrait repartir. Je fais peser sur ma famille le poids de ma maladie sans que je puisse rien y faire.

Quand j’étais enfant, j’ai lu «  Robinson Crusoé » dans la bibliothèque verte, lui dis-je. J’ai été ébloui instantanément. La littérature s’est engouffrée dans ma vie pour n’en jamais plus sortir. J’ai lu comme un forcené, tout se qui me tombait dans les mains. C’est fou ce que c’est facile de se procurer des livres. Martine me disais, du temps de notre mariage, tu ne vis pas, tu lis. Je vivais quand-même un peu, entre deux paragraphes.

Comment ne pas s’identifier à Robinson ?

C’est lui qui m’a permis de survivre à mon enfance sans mère, de naufragé affectif.

C’est lui qui m’a appris qu’on pouvait à force de patience et de ténacité se construire un monde à partir de presque rien.

C’est lui qui aujourd’hui encore m’accompagne chaque soir vers le sommeil.

On commande des assiettes de frites, de la bière, du whisky.

Comment va Caro ?

Caro, c’est le maillon fort et c’est le maillon faible. Elle est parfaite, comme d’habitude, trop parfaite.

Je lui raconte cette scène : Modigliani vient d’achever le portrait de Jeanne, qui sera son grand amour. C’est cette célèbre toile où il n’a pas dessiné les pupilles, laissant les yeux teintés de bleu. Devant Jeanne sidérée par la force saisissante d’émotion de l’œuvre il ajoute : je peindrai tes yeux quand je connaîtrai ton âme.

J’apprends à connaître l’âme de Caro. Depuis quelques années déjà.

Camille et Antoine ?

Camille s’épanouit à l’atelier de Sèvres, sa passion artistique se confirme jour après jour, elle s’ouvre au monde comme la corolle d’une fleur au soleil un matin d’été. On se téléphone chaque jour, on se vois chaque week-end.

Antoine sait que Papa est malade, il compte les hématomes sur mes avants-bras, ça va mieux tes bobos ? Dites-moi, vous savez, vous, pourquoi je déclenche ce myélome alors qu’Antoine a quatre ans ? Avez-vous oublié que ma mère est morte d’un cancer alors que j’avais quatre ans et demi ?

Il n’a pas oublié.

Finalement, on prendra une salade au chèvre chaud, et d’autres boissons. Sourire de la serveuse.

Le pub c’est peu à peu rempli. Clientèle jeune qui vient bavarder entre potes en grignotant un croque-monsieur et en buvant un soda.

On ramasse encore quelques pièces du puzzle qu’il m’aide à positionner.

Aujourd’hui, c’est moi qui vais le dire .

Il me regarde, interrogateur.

Mais oui, la phrase rituelle : on va s’arrêter là pour aujourd’hui .

Il sourit, comme vous voulez.

On continue néanmoins à bavarder, avec d’autres verres. Je vous pose un problème éthique, lui dis-je. On sait tous les deux que nous avons toujours à ce jour sciemment maintenu la distance thérapeutique qui doit nous séparer, pour le bon déroulement de la thérapie.

Je ne suis pas toujours psychiatre, me dit-il. Ici, au bistrot, je ne suis pas psy.

Je n’en crois pas un mot.

 

 

 

 

Par Jean-Marc
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Commentaires

j'aime votre façon de raconter, votre blog est formidable. Je connais votre psy. J'espère que vous redigerez d'autres articles.
Cordialement 
Commentaire n°1 posté par christine le 02/12/2009 à 22h59

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