En sortant du centre de rééducation le lendemain, je file récupérer mon analyse au labo, et me rends à mon RV chez l'ophtalmo.
Elle ignore que je l'ai élue ma clinicienne personnelle, depuis que la presbytie me rappelle mon âge, en raison d'un critère simple :la géographie .
Son cabinet se situe devant un grand parking ( gratuit ) où je stationne paisiblement en écoutant les info.Tout va bien sur terre, comme d'habitude.
Pendant que se succèdent les reportages commémoratifs du 11/09, je savoure mon cigare de la fin de journée, fenêtre grande ouverte dans la voiture de Caro, plus occupé du vol des oiseaux autour du clocher que du verbiage journalistique.
De mon esprit s'échappent alors en douceur les miasmes de ma journée de travail.Les traumatisés crâniens, les comateux en phase d'éveil,les patients  "végétatifs",les mourants, tous décident qu'il est l'heure de me laisser en paix et de se retirer sur la pointe des pieds, comme chaque soir depuis tant d'années.Puis c'est le tour de leurs familles et de leur entourage. Enfin celui de l'équipe à laquelle j'appartiens, stade auquel je suis autorisé à laisser tomber ma tenue de kiné.Le rituel se déroule en trente minutes en moyenne, mais ce soir je dois abréger le processus car je dois encore machouiller un de mes Freedent à la menthe sans sucre, les meilleurs à masquer rapidement ma peu agréable haleine de fumeur de cigare.
Je suis dans la salle d'attente du Dr.O. à l'heure dite.
Elle aussi est ponctuelle, j'ai immédiatement apprécié.Elle a la soixantaine tonique." T'es trop speed, Mamie " doivent lui dire ses petits enfants. C'est vrai, elle est aussi difficile à suivre qu'un jeu vidéo pour ado survolté. Dossier, carte Vitale," c'est comment votre prénom, déjà, des Nicolle j'en ai trois, tient, il était de votre famille l'épicier du coin de la rue Pasteur ?"
On se pose, gougouttes dans les yeux, attention ça va piquer me prévient-elle après instillation, alors que mes larmes coulent déjà d'abondance.
Elle est super rodée à l'examen systématique, et déroule en souplesse son protocole clinique avec virtuosité tout en m'inondant de questions et d'anecdoctes ( ça y est, elle se souvient de moi, et reprend la conversation là où elle pense se souvenir l'avoir laissée il y a six mois ). Mais son rythme de paroles ralentit pour s'éteindre tout à fait.Elle jette un oeil sur son écran de PC, puis un autre dans l'appareil dont je n'ai pas bougé.Je l'entends penser très fort qu'il y a un problême. Ca, je suis au courant puisque j'ai pris la peine il y a trois semaines de torturer à plusieurs reprises sa secrétaire au téléphone pour obtenir ce RV.
C'est à ce moment que je sort mon Jocker."Je vous ai apporté les résultats de l'analyse sanguine que m'a prescrit mon médecin traitant" dis-je à toute vitesse pour parer à une reprise inévitablement fulgurante de son tir de barrage oral. "Faites voir" fait-elle sobrement .
Elle rougit, elle blêmit à sa vue.
" Vous avez le n° de votre médecin traitant sur vous?" me demande-t-elle. "Oui".
Elle tombe sur un standard qu'on vient de brancher sur boite vocale.
"Bon, sa consult. ne doit pas encore être finie, vous allez y filer de toute urgence, il doit vous prescrire rapidement des corticoïdes mais d'abord vous examiner et je n'ai pas le matériel nécessaire, alors foncez, je vous fait un mot, vous avez des sténoses,je vous prends un RV en ophtalmo au CHU pour demain matin, je crains une maladie de Horton, c'et une urgence, filez, filez" me dit-elle en me tendant une lettre qu'elle a eu le temps d'écrire en me disant tout cela et au recto de laquelle elle a notifié en lettres capitales le mot "URGENT ".
Elle est trop speed, me dis-je en remontant en voiture, tout en appuyant quand-même un peu fort sur la pédale de droite.
Quelques minutes plus tard, je me gare sur le parking ( gratuit ) de la supérette devant lequel se situe le cabinet du Dr.T.(Là, c'est un hasard, mais ça a dû me donner l'idée ). Il est 19H45, la salle d'attente est encore comble, mais j'apprends que le Dr.T. vient de partir, les consultants attendent son associée.
Je capitule. On verra demain, trop fatigué, de toutes façons, elle est trop speed, Mamie; je rentre.

Par Jean-Marc
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