Partager l'article ! PARENTS ET ENFANTS: Plus de deux mois s'étaient écoulés avant qu'elle ne se décide à aborder le sujet. J'avais fini par pense ...
SURVIVRE
COMMENT SURVIVRE AU CANCER?
SURVIVRE EST UN ROMAN EN COURS D'ECRITURE
DONT LE TITRE SERA " SANG D'ENCRE "
Certains chapitres ne sont pas mis en ligne, et ne seront lisibles que dans la version définitive. Cependant, ceci ne nuit pas à la comprehension générale.
Plus de deux mois s'étaient écoulés avant qu'elle ne se décide à aborder le sujet.
J'avais fini par penser qu'il faudrait se résoudre à considérer que la question était définitivement taboue. De toutes façons, je n'avais pas la moindre intention
de la brusquer. Une petite pluie fine commençait à tomber sur les pavés de la rue piétonne, mais la terrasse où nous déjeunions était couverte et la température agréable. Les touristes par petits
groupes s'arrêtaient aux portes des restaurants pour comparer les menus, tandis que les employés en vélo se hâtaient de rentrer déjeuner chez eux en louvoyant au milieu des passants, attentifs à
éviter les flaques et les chutes. J'allais trancher une première portion de steak et la porter à ma bouche quand elle m'a subitement demandé où j'en étais sur le plan médical. Elle me regardait
de son regard bleu azur en mâchonnant son entrecôte, indéchiffrable comme toujours.
-Écoute, Camille, tu me laisses manger ce steak avant qu'il ne refroidisse, ensuite je t'explique tout.
On a continué à manger en silence. On avait un peu de temps devant nous, au moins quatre heures avant de reprendre le TGV. J'avais hâte de rentrer. Je n'avais vu d'Amsterdam que la gare, ma
chambre d'hôtel, et quelques restos. Ah si, on avait quand-même fait le tour des canaux en bateau mouche le jour de notre arrivée, mais je m'étais vite rendu compte que j'étais trop fatigué pour
l'accompagner visiter la ville. Je m'étais fait avoir avec les imprévisibles effets secondaires de la chimio. D'après mes extrapolations basées sur les mois précédents, j'aurais dû être
tranquille pendant ces trois jours. Seulement voilà, les effets de la chimio ne se manifestent pas de façon aussi mathématique. Il y a une grande part d'aléatoire. Du suspense. De l'aventure. La
veille du départ je sentais que je commençais à peiner lors des marches un peu prolongées, mais je n'y avais pas prêté attention. On finit par ne plus s'inquiéter pour si peu. On méprise ce genre
de broutilles. On se dit que c'est juste une impression, ou une fausse alerte, ou de la parano. C'est je pense la meilleure attitude à avoir. Ou alors on reste calfeutré chez soi à se bourrer
d'anxiolytiques en gémissant. Drôle de façon d'attendre son destin, terré chez soi comme un rat apeuré. Pas mon style en tous cas. Je sais ce que l'avenir me réserve. La même chose qu'à
quiconque. A la différence près que je ne peux plus maintenant tabler sur un vieillissement paisible. Une lente et tranquille sénescence du corps et de l'esprit. Un naufrage peinard et
conventionnel, financé par la caisse de retraite. Je n'aurai pas les honneurs cet interminable enfer. Le mien sera plus brutal. Peut-être est-ce mieux ainsi? Il me reste peu de temps. Je veux
dire peu de temps que je puisse utiliser à ma guise. Le seul qui ait une valeur réelle. Le gaspiller serait un péché. Si pêcher a un sens. Mais arrivé à Amsterdam il avait fallu en descendant du
train se rendre à l'évidence: mon rayon d'action ne dépassait pas quinze minutes de marche, et encore, à condition d'avancer très, très lentement. Impossible d'accompagner Camille dans les
musées, au bord des canaux ou dans les quartiers mal famés. Tant pis. Ça n'avait pas trop d'importance. Elle avait l'âge de se débrouiller sans moi. Je connaissais déjà assez bien la ville. J'y
venais régulièrement à une époque, quand j'habitais Lille. J'y avais emmené toutes les femmes que j'avais aimées. Innocente petite manie. Peut-être une façon de leur parler de tolérance.
Peut-être juste pour leur montrer une ville qui me ressemblait et où je me sentais bien. Il était urgent que j'y emmène ma fille préférée, ainsi que je la nomme. Ça devenait limite. Pourtant,
celle-ci avait dû se passer de ma compagnie. Elle sortait le matin avec le guide du routard dans son sac. On se retrouvait le soir à l'hôtel où j'avais passé la journée allongé sur le lit avec un
livre. On allait dîner dans le quartier. Elle, fringante, quelques pas devant, et moi, Routard à la main, traînant derrière. Était-ce ce repos forcé et la peine que j'avais à me déplacer qui
avaient fini par lui brûler les lèvres? Pendant l'été, à Sainte Maxime, malgré le soin que j'avais mis à dissimuler mes petites misères, il n'y avait eu qu'Antoine, du haut de ses six ans, pour
ne pas se rendre compte de l'état d'épuisement dans lequel je me trouvais, état aggravé par la chaleur caniculaire et les incessants épistaxis qui m'obligeaient à me bourrer les narines de
Coalgan pour stopper les hémorragies. Mais quand j'avais ramené mon fils préféré à sa mère, il ne s'était rendu compte de rien. Il commençait à nager sans flotteur. Il avait la peau pain d'épice
et le cœur plein de joie.
C'était là l'essentiel.
J'avais un rendez-vous à Becquerel deux jours après notre retour de la côte d'azur pour la deuxième cure. L'hémato de l'hôpital de jour n'avait pas eu l'air surprise quand je lui avais parlé des effets secondaires, me laissant entendre qu'à vrai dire, elle s'attendait à ce genre de réaction. C'était parfaitement normal, selon elle. Aussi ne m'étais-je pas laissé impressionner et à peine écoulés les quatre jours de chimio étais-je parti chez JJ où, la chaleur s'additionnant aux effets secondaires, ça c'était passé beaucoup plus mal, au point que j'avais dû me rendre un dimanche d'août étouffant dans le service d'hématologie de l'hôpital de Perpignan, pâle comme un cadavre, le souffle court et les jambes flageolantes. Il avait été plus sage d'abréger mon séjour. Retour laborieux dans un train surchargé jusqu'à Becquerel. Une copieuse transfusion m'avait remis sur pieds. J'avais aussitôt décidé qu'il fallait profiter de ce regain de forme pour emmener Camille à Amsterdam. Qui savait si j'en serai encore capable dans quelques temps?
Ce n'est pas que je sois complètement inconscient, mais il est des situations où il faut savoir exploiter au maximum la moindre fenêtre de tir. Et puis je ne prends
que des risques calculés. Tant pis si mes calculs s'avèrent foireux. Évidemment, c'est le risque. La vie est risquée. Il sera temps de penser à se résigner à rentrer dans le rang lorsqu'il sera
devenu véritablement impossible de sortir de mon lit. Pour le moment, j'entends bien n'en faire qu'en mon bon vouloir. Faire le plein de souvenirs. Il faut continuer coûte que coûte d'arracher à
la vie le maximum de joies et de plaisir. Avec appétit.
Nos assiettes étaient vides. Le soleil perçait de nouveau au travers des nuages.
-Bon, ai-je dit à Camille en avalant ma dernière gorgée de bière, tu veux savoir quoi exactement? Tout?
-Oui, tout.
Je lui ai tout dit. Petit à petit, émaillant mon discours de pauses pour lui demander si elle voulait vraiment que je continue. J'estimais inutile de lui asséner ce qu'elle ne souhaitait pas
entendre. Mais elle a été courageuse. Elle m'a même demandé de lui exposer les détails les plus crus quand à mes chances de survie à l'issue de la greffe. Quelle était au total mon espérance de
vie? On meurt comment au juste? A la fin, elle en savait à peu près autant que moi. J'ai tâché de conclure sur une note d'espoir. Sur le côté aléatoire des statistiques, les progrès de la
médecine etc... Du vrai baratin d'hémato. Depuis deux ans, j'étais allé à bonne école.
-Bon, a-t-elle dit en me désignant le coffe shop juste derrière elle quand j'en ai eu terminé, on y va? Tu m'avais promis...
-OK, on y va, puisque j'ai promis.
J'ai demandé à la tenancière babacoolisée qu'elle me donne l'herbe la plus light. J'avais déjà suffisamment de difficultés pour me déplacer. La veille au soir nous avions dû faire une pause sur
un banc en rentrant à l'hôtel. Un jeune mec s'était installé face à nous et nous avait interprété une suite pour violoncelle de Bach de façon sensible et magistrale. Probablement un étudiant du
conservatoire. Un surdoué, à l'évidence. On en était resté abasourdis. On avait vidé dans son chapeau la monnaie de nos poches.
On est passé dans l'aquarium réservé aux fumeurs. Aucune importance, ai-je pensé en allumant le pétard, je dormirai dans le TGV. Et puis c'est Camille qui porte la valise.
Ce court séjour à Amsterdam avait été une excellente idée, pensais-je.
Il suffirait, le lendemain, d'aller se faire transfuser à Becquerel.
La première qualité d'un notaire doit être selon moi l'impassibilité. Celui que j'avais choisi ne dérogeait pas à la règle. J'avais rédigé mon testament depuis
quelques mois déjà, mais j'avais sans cesse repoussé le moment de le faire enregistrer. Une manœuvre d'évitement, sans doute destinée à me laisser penser que j'avais encore tout le temps
souhaitable. Mais l'échec patent des thérapies qui m'étaient proposées résonnait de plus en plus souvent en moi comme un signal d'alarme obstiné. Quand je recevais dans ma boite aux lettres les
résultats de mes analyses, je posais l'enveloppe sur un coin du bureau pour ne l'ouvrir par lassitude que quelques jours plus tard. A quoi bon vérifier des chiffres abstraits quand les effets que
je ressentais ne laissaient pas présager d'heureuses surprises? J'avais donc jugé que le moment était venu de prendre rendez-vous avec l'homme de loi, à tout hasard.
Mes dispositions étaient établies. Le texte était rédigé. J'avais besoin de la validation d'un expert.
J'ai commencé par un bref exposé de ma situation médicale et familiale. Il m'a écouté, mélange subtil de sang-froid de professionnel aguerri et d'empathie discrète, relevé d'une pointe de
surprise. Il y avait peu à modifier dans mon texte. Nous avons simplement apporté quelques ajustements nécessaires et fait le point sur les formalités.
Un chèque plus tard je suis sorti de l'étude aussi léger qu'un nuage.
-Il te dit quoi, Machin, là, ton hémato?
-Il me dit que la chimio semble ne pas fonctionner. Tu parles d'un scoop! Mais on continue encore pendant deux mois...
Ce genre de truc, ça a tendance à faire rigoler Yves.
-Il avait bu, ou quoi?
-Je ne crois pas. C'était le matin. Je pense vraiment qu'il fait de son mieux. Et puis je l'ai abordé de façon différente, cette fois.
-C'est à dire?
-L'effet de surprise. Quand la porte du cabinet de consultation s'ouvre, tu pénètres dans Son territoire. Tu as peur, bien sûr. Au minimum tu es un peu inquiet. Tu sais que tu n'as pas reçu
l'enseignement nécessaire pour apprécier froidement et au plus juste la réalité de la situation. Tu te trouves en position de demandeur. De quémandeur. Même si tu t'es bien documenté sur le Net,
tu es un quasi ignorant. Tu sais que tu n'as qu'une vision fragmentée du problème. Tu sais que parfois tu es dans la croyance. Dans le fantasme. Si la peur ne t'aveugle pas tout à fait, tu sens
nettement que tu es pieds et poings liés. Tu ne sais pas encore de quelles bassesses tu seras capable face à une annonce catastrophique, mais tu sens bien que tu es capable d'indignité. Agaçant.
Mais j'ai eu de l'inspiration ce matin-là. Je n'avais pas la moindre envie de l'écouter passivement débiter la synthèse de ses connaissances appliquées à mon cas particulier. Hors de question
pour moi de n'être qu'un patient. Je voulais être un partenaire. Je n'avais d'autre solution que de l'emmener sur mon propre terrain.
Il a ouvert sa porte énergiquement. Il tenait mon volumineux dossier sous son bras et me tendait la main en souriant. Un sourire, ça veut tout dire et son
contraire.
Je lui ai serré la main, et avant qu'il ait pu prononcer le moindre mot je lui ai dit : alors comme ça, On est dans la merde?
Il ne s'attendait pas à ça. Il a accusé le coup. Mais il a rapidement compris où je voulais en venir. C'est un type intelligent. Il a accepté de bonne grâce de prendre sa part de responsabilité.
On a bavardé longuement. Ça m'a laissé le temps de lui préciser de nouveau quels étaient mes objectifs. Je crois que nous nous sommes bien compris. A la fin j'ai accepté de persévérer dans la
voie qu'il me proposait après qu'il m'ait assuré que ça en valait la peine au vu de la lenteur de mes réponses précédentes aux traitements. De toutes façons, les alternatives ne sont pas
légion.
Voilà pourquoi contre toute logique apparente je continue une chimio qui semble inefficace...
-Le but c'est toujours de te faire une mini allogreffe?
-Oui. Il n'y a pas d'autre choix.
Yves était songeur.
-Moi, je me demande parfois si contre toute apparence on n'est pas en train de vivre la période la plus heureuse de nos vie. Malgré le cancer...
Je n'étais pas loin de penser la même chose, mais je l'ai laissé poursuivre.
-Regarde: on souffre peu. On peut encore aller et venir à peu près comme on le veut. On ne travaille plus. C'est un peu comme des vacances payées aux frais de la princesse. Bien sûr, il y a
quand-même quelques inconvénients. Certains jours on se traîne. Et puis il y a l'incertitude...
-Tu veux dire la certitude?
-Oui, c'est ça. La certitude.
On s'est tu un moment, puis il a repris.
-Tu sais, la semaine dernière je suis allé voir ma mère dans son institution. Je t'ai dit qu'elle faisait un Alzheimer? Elle ne me reconnaît même plus, la pauvre vieille. Je pense qu'elle a
oublié ma visite aussitôt ai-je passé le pas de sa porte. Mais quand je lui prends la main, je sens que cela l'apaise. C'est fugace. Presque imperceptible. Mais c'est pour cela que je continuerai
à y aller. Pour cet instant minuscule aussitôt disparu...
C'est en rentrant chez moi que j'ai entendu le bip dans ma poche. J'ai rappelé Sylvie.
-Ça va? Ai-je demandé dès que je l'ai eu en ligne.
Le silence qui suivit ne me laissait présager rien de bon.
-Non, pas vraiment. Mauvaise nouvelle.
-Grave?
-Oui. Mon père est mort.
Ce n'était pas le moment de s'engager dans de longs discours.
-Tu veux que je vienne?
-Oui, je veux bien.
-J'arrive.
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Je le vois et le sens cet homme là. Digne. Courageux. Lucide. Et j'ai envie de lui écrire. Et je le respecte énormément, de pouvoir mettre ces mots là dans ces textes là qui m'imprègnent de leur simple vérité.