J2.


L'infirmière m'a lancé un regard étonné quand je lui ai demandé de bien vouloir cette fois m'ôter l'aiguille et le tuyau qui pendait de ma chambre implantable, après que la dernière goutte de chimio se soit écoulée dans mes veines.


-C'est dommage, il ne vous reste que deux séances, a-t-elle commencé...


Inutile de donner plus d'explications. Je n'étais pas sûr qu'elle ait déjà eu l'occasion de faire l'amour un tuyau en plastique entre les dents, comportant à son extrémité une poupée de gaze qui vous chatouille les narines à chaque instant.

Je me suis contenté, sans entrer dans les détails, de réitérer ma demande avec gentillesse, repoussant à l'avance les arguments qu'elle allait m'opposer d'un sourire aimable.

Elle a eu un imperceptible haussement d'épaule et a préparé ses instruments avec des gestes vifs et précis. Quelques minutes plus tard j'essuyais mes lunettes des gouttes du petit geyser de sérum physiologique qui avait jailli dans les airs lorsqu'elle avait extrait l'aiguille. Un simple pansement plat faisait bien mieux mon affaire.


Cela faisait quelques années que je n'avais plus vécu d'instant de passion. Quelques années plus longues encore que je n'avais senti une peau s'abandonner contre la mienne. J'avais oublié ce qu'était le désir d'une femme. Je m'étais rendu ce matin-là à Becquerel aussi jeune, frais et plein d'espoir que le matin qui avait suivit la nuit de mon dépucelage, tandis que je déambulais dans les rues les mains dans les poches et la tête dans les nuages, persuadé que les passants sentaient qu'ils croisaient un homme qui n'ignorait rien de la vie.

La crédulité est la grande force de la jeunesse.


J'avais croisé l'hémato qui me prend en charge à l'hôpital de jour au détour d'un couloir alors que je filais vers la sortie. Elle m'avait demandé si tout se passait bien. Ma réponse l'avait rassurée. Toutefois, une lueur d'étonnement avait traversé son regard quand je lui avais demandé s'il fallait que je m'attende à perdre mes cheveux. Une question aussi superficielle et décalée ne pouvait être de ma part qu'un signe inattendu de déni, ou pire, de ramollissement cérébral d'apparition brutale. Je ne l'avais pas habituée à de telles futilités. Tout juste si elle ne m'avait pas posé la main sur le front pour vérifier ma température. Mais je tenais a conserver un aspect qui ne nuise pas à l'épanouissement de ma vie intime. J'avais expérimenté par deux fois la chute des cheveux à l'occasion des auto greffes précédentes. Ça vous reste dans les mains par poignées entières. Rien de tel pour vous flinguer un sex-appeal déjà en bout de course. Il était préférable que je prenne mes précautions avant d'avoir à exhiber un crâne atteint d'une vilaine pelade.

Elle m'avait répondu avec la précision coutumière à sa corporation que c'était en effet une possibilité. Pas de surprise quand à la rigueur du discours. Je m'attendais à ce genre de réponse.

De toutes façons, il commençait à faire très chaud, ce jour là. Ça sentait la canicule. Sur mon chemin j'allais sans doute croiser plusieurs centres de capilliculture, ainsi que les coiffeurs se plaisent de nos jours à appeler leurs prétentieuses échoppes. Il ne me restait qu'à en trouver une où une jolie shampouineuse se dépérissait d'ennui dans un salon désespérément vide. Ça n'a pas été difficile.


Heureusement, elle n'était pas bavarde. Quelques banalités de principe se sont échappées machinalement de ses lèvres tandis que l'eau giclait sur mon crâne, puis elle m'a désigné un fauteuil d'un geste de la main. Dans le miroir je continuais à observer sa main délicate armée de la tondeuse qui taillait à vif de larges saignées blafardes dans mes cheveux. Comment des mains si fines et si menues peuvent-elles apaiser ou arracher le cœur des hommes?



Je me suis débarrassé de mes vêtements poisseux de sueur comme on dépouille un lapin en arrivant chez moi. J'avais pourtant pris soin de marcher lentement pour m'éviter ce désagrément, naviguant en zigzag de zones d'ombres en courants d'air, comme si la ville s'était transformée en un gigantesque jeu de marelle. Rien ne semblait pouvoir dompter mes glandes sudoripares. Encore heureux que je ne dégageais aucune odeur. Je suis resté plusieurs minutes sous une douche glacée avant d'enfiler un simple caleçon. Ces dernières heures venaient de mettre fin à certaine période de flottement. Il était temps de repêcher les débris éparpillés autours de moi après le naufrage. Il devenait douteux que je puisse un jour reprendre mon activité de thérapeute. Je n'avais plus de famille. A peine étais-je un père à temps partiel. Mais j'étais encore un homme. Qu'importe le temps qui me restait. Il fallait rester debout. Une seule nuit avait suffi à m'en convaincre. Il fallait tourner la page. J'ai connecté mon PC.

Lassé, quelques temps après mon déménagement, de passer mes journées à quatre pattes à farfouiller sous les tapis à la recherche des fragments de mon cœur en lambeaux - un exercice pourtant bien peu adapté à mon ridicule taux d'hémoglobine- j'avais pris la décision de m'en remettre à des méthodes qui, je l'espérais, auraient le mérite d'être rapides. C'était un critère essentiel au vu du temps dont je disposais.

J'avais eu la faiblesse de me lancer dans l'exploration des sites de rencontre du Net avec l'inconscience d'un Marco Polo partant à la découverte d'une nouvelle route pour les Indes, sans m'imaginer qu'en fait d'Indes je cinglais droit vers les dindes.

Je n'imaginais pas mettre un jour les pieds dans un tel salmigondis de conformisme, de bêtise et de rêveries sentimentales à la petite semaine. Aussi, c'est avec soulagement que j'ai effacé de quelques clics bien appuyés les fichiers concernés avant d'aller ramasser mon linge qui s'était entassé dans la salle de bain.


Le sentiment d'urgence m'avait quitté. A quoi bon fuir comme un gibier affolé dans les phares d'une voiture? Que me restait-il d'autre à faire que lire, écrire, observer le monde et vivre encore quelques instants de passion?

Il me restait à comprendre.


A bien y réfléchir, regarder tourner le linge au travers du hublot d'une Siwamat 276 de chez Siemens n'est pas une occupation plus absurde qu'une autre pour attendre la mort.

On peut même considérer qu'il s'agit d'une activité thérapeutique, puisque, outre le fait qu'au bout d'une grosse heure de surveillance, si vous avez eu soin de sélectionner le programme B «éco» à une température de 30°, vous aurez la satisfaction d'extraire de la machine un linge immaculé et correctement essoré ( la réputation des allemands en matière d'électroménager n'est pas surfaite malgré l'âge vénérable de l'engin ), vous aurez en sus bénéficié de l'effet hypnotique des rotations régulières du tambour, ce qui vous aura laissé tout loisir de méditer à votre aise sans que rien ne puisse venir parasiter le fil de vos pensées. Gagnant-gagnant, comme on dit maintenant. Infiniment plus productif que l'abrutissement télévisuel ou pire encore, que le radical lessivage de cerveau consécutif à une heure d'écoute musicale à fort volume sur un baladeur MP3.


La puissance impitoyable des mots. J'en revenais sans cesse à ce sujet tandis que ma lavandière teutonne ronronnait avec régularité. Les mots qui troublent, les mots qui blessent, les mots qui vous font basculer vers un autre destin. Sans parler de ceux qui tuent.

N'avais-je pas commencé à tresser la corde pour me pendre quand j'avais affirmé qu'il n'était pas question pour moi de perdre ma vie à la gagner, ce pour quelques poignées d'euros de plus (une dizaine d'années de stakhanovisme professionnel m'en avait convaincu)?

N'avais-je pas dégoupillé une grenade dans mon slip quand j'avais annoncé, après la naissance d'Antoine, que je me trouvais désormais trop vieux pour assumer jusqu'au bout la naissance d'un enfant de plus, et donc que celui-ci serait le dernier?

Ces quelques mots avaient suffi à sceller mon destin. Les dés étaient jetés. Moi aussi.

L'Amour! Ce sentiment à la portée des caniches, disait Céline.

Je n'avais rien à regretter. Il n'était pas sûr que j'eusse gagné quoique ce soit en taisant ces mots fatals, sinon qu'un sentiment de dégoût chaque matin devant ma glace. Se taire en l'occurrence eût été mentir. Je ne suis pas doué pour le mensonge. Je ne suis à l'évidence pas doué pour jouer un rôle autre que le mien. Mais que la renaissance est difficile après cette période nauséeuse. Où étais-je donc passé? Où m'étais-je égaré? Forceps, ventouse, et finalement césarienne. Mais enfin l'apaisement durement conquis de pouvoir être soi-même sans restriction, en toute quiétude. Enfin, quiétude si l'on veut. Le cancer qui me grignote, mon intime Alien, me vaut quand-même quelques soucis. Au moins sais-je pouvoir compter sur son indéfectible fidélité.


Il faudra que je parle de ma Siwamat 276 à mon psy, me dis-je alors que j'étendais mon linge. Il a le sens de l'humour. Il écoute attentivement. Surtout, il ne donne aucun conseil. De temps en temps il lâche sans en avoir l'air un de ces mots qui ont le pouvoir de vous aider à déverrouiller certaines raideurs psychologiques, tels les «instants de passion» dont il m'avait gratifié la veille. Les effets ne s'étaient pas faits attendre.




Avez-vous remarqué que le téléphone sonne parfois opportunément? Qu'une conversation sérieuse ou intime se déroule généralement au restaurant? Que je lis toujours très attentivement les mails et les SMS qui me sont adressés? Et les livres dont je me goinfre? Je suis un chasseur de mots. Je les traque, je les devine, je cherche à en traduire le sens caché. J'en sème aussi moi-même à l'envie dans mon sillage. Il ne reste qu'a attendre qu'ils croissent chez qui les ramasse et portent leurs fruits. Avec Martine, ça ne traîne pas. Quinze ans de vie commune. Pas moyen de tricher. Et surtout, pas envie. Question de caractère. Mais cette fois là, il faut avouer qu'elle m'a épaté.

Donc, le téléphone a sonné.


-Dis-donc, j'ai réfléchi à notre conversation d'hier au sujet des vacances. Je comprends ton problème avec Antoine. Écoute, je te propose une solution. Si nous partions en vacances ensemble? Je veux dire avec Antoine et Camille.


Ce n'est pas son genre d'y aller par quatre chemins quand elle a quelque chose à dire, à moi ou à quiconque. Ça me convient tout à fait. Je ne supporte pas les circonvolutions verbales et les interminables précautions oratoires. Mais là, elle m'a laissé sans voix. Effet de surprise total. C'était une hypothèse que je n'avais pas prévue.


-Tu me prends de court... Merci d'y avoir pensé. C'est très généreux de ta part. Il faut que j'y réfléchisse. C'est plutôt... Saugrenu, non? Et puis je ne voudrais pas pourrir tes vacances.


-Tu t'inquiètes du fait que se sont peut-être les dernières vacances que tu pourras passer avec ton fils, mais as-tu songé que c'était aussi le cas pour ta fille? Et puis tu ne vas rien pourrir du tout. Je te connais. Tu sais te tenir. D'ailleurs n'espère pas t'en tirer à aussi bon compte... Tu seras chargé de la cuisine. On sera sept. Il y aura aussi Olivier, Karin et leur fille. Ça fait une dizaine d'années qu'ils sont divorcés. Cela ne les empêche pas de partir en vacances ensemble chaque été, de fêter les anniversaires et de passer Noël ensemble.


-C'est intelligent de leur part. Bien sûr, je serais très heureux de les revoir. On les connait depuis combien de temps? Plus de vingt ans... Ils étaient déjà là quand on a fêté tes trente ans, tu te souviens?


-Bien sûr. Rassure-toi, je dispose encore de toutes mes facultés mentales. Enfin, je crois. Parfois, je me demande. Bon, qu'est-ce que tu en penses?


-J'en pense qu'il faut que j'y réfléchisse. Laisse-moi deux ou trois jours.


-D'accord. Rappelle-moi.


-OK.



C'était tout réfléchi. Il fallait juste que je me fasse à l'idée et que j'en parle à l'hémato. Devrai-je emmener des médicaments? Comment organiser mon suivi? Peut-être serait-il prudent de trouver un lieu de villégiature pas trop éloigné d'un CHU?

Je suis retourné dans la salle de bain fouiller mon panier de linge sale. Il restait du blanc à laver.

J'ai enfourné les tee-shirts et les serviettes, versé la lessive, réglé la température à 60°. J'ai tourné le bouton.


Je me suis assis devant le hublot.










Par Jean-Marc
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